Après plusieurs semaines marquées par des retards de collecte et des incompréhensions autour des nouvelles fréquences, l’Espace Sud veut désormais remettre l’accent sur les solutions. Jean-Yves Bonnaire, vice-président de l’Espace Sud en charge de la prévention et de la gestion des déchets et vice-président du SMTVD, reconnaît que le changement n’a pas été suffisamment expliqué et que le service doit encore être amélioré. Mais il défend une organisation fondée sur davantage de tri, une meilleure utilisation des trois bacs, des adaptations pour les foyers qui en ont besoin et une responsabilisation de l’ensemble des acteurs. Pour lui, l’enjeu dépasse la seule collecte : il s’agit de préserver les outils de traitement de la Martinique et de rendre durablement le service plus efficace.
« Il faut savoir reconnaître ce qui n’a pas été bien fait, entendre les remarques et corriger ce qui doit l’être. »
Antilla : Après les difficultés de ces dernières semaines, quelle est aujourd’hui votre priorité ?
Jean-Yves Bonnaire : La première priorité, c’est évidemment que le service soit rendu correctement aux administrés du Sud Martinique pour des raisons sanitaires et environnementales. Nous avons connu et nous connaissons encore des retards de collecte et parfois des non-collectes. Il ne s’agit pas de les nier.
Nous avons deux marchés de collecte des ordures ménagères dans le Sud. Des modifications sont intervenues début avril sur le secteur Atlantique, puis au 1er juillet sur la côte Caraïbe. Les débuts n’ont pas été satisfaisants partout et le nouveau marché doit encore atteindre le niveau de performance que nous attendons.
Mais l’objectif aujourd’hui est justement de corriger ces dysfonctionnements avec les prestataires et l’ensemble des acteurs de la chaîne.
Il y aura des ajustements à faire et ils seront faits.
Vous reconnaissez également que les nouvelles règles n’ont pas été suffisamment expliquées ?
Oui. Il faut être capable de le reconnaître.
Nous avons modifié certaines fréquences sans suffisamment préparer, expliquer et accompagner ce changement auprès des administrés.
Or demander aux gens de changer leurs habitudes simplement en leur donnant une nouvelle consigne ne suffit pas. Il faut expliquer pourquoi on demande de trier, ce que deviennent les déchets et quelles sont les conséquences lorsque le tri n’est pas effectué. Et c’est probablement l’un des principaux enseignements de la situation actuelle : la pédagogie doit faire partie intégrante du service public des déchets.
L’un des principaux malentendus concerne le bac gris. Que faut-il comprendre ?
Il faut d’abord préciser une chose très importante : les ordures ménagères ne sont pas collectées une fois tous les quinze jours.
Seul le bac gris individuel des ménages est concerné par cette fréquence.
Dans l’Espace Sud, nous avons trois bacs individuels.
- Le jaune est collecté chaque semaine.
- Le marron est collecté chaque semaine.
- Le gris est collecté tous les quinze jours.
La logique est que si le tri est correctement réalisé, le bac gris est justement celui dans lequel il reste le moins de choses.

Que doit-on alors mettre dans ce bac gris ?
Ce qui ne peut être ni recyclé ni valorisé autrement.
On y retrouve par exemple les couches, les protections hygiéniques ou urinaires, la poussière domestique, certains petits déchets non recyclables ou encore de la porcelaine cassée. En revanche, on ne devrait jamais y retrouver des bouteilles en plastique, des emballages, du verre ou des déchets alimentaires.
Aujourd’hui, une partie du problème vient du fait que le bac gris continue souvent d’être utilisé comme l’ancienne poubelle dans laquelle on mettait pratiquement tout. Il se remplit donc beaucoup plus vite que prévu.
Trois bacs, une logique simple :
- Le jaune, chaque semaine : Emballages, bouteilles et flacons plastiques, boîtes métalliques, papiers et cartons concernés par les consignes de tri.
- Le marron, chaque semaine : Restes alimentaires et biodéchets destinés à être valorisés, notamment sous forme de compost.
- Le gris, tous les quinze jours : Uniquement les déchets résiduels qui ne peuvent être ni recyclés ni valorisés autrement.
Mais certains foyers produisent réellement beaucoup de déchets dans le bac gris. Que peut-on leur proposer ?
C’est une réalité qu’il faut prendre en compte.
Une famille avec plusieurs jeunes enfants peut produire beaucoup de couches. Avec le vieillissement de la population martiniquaise, nous avons également des foyers qui utilisent beaucoup de protections adultes. On ne peut pas leur demander de vivre quinze jours avec un bac totalement saturé. Pour ces situations, il est possible de demander à l’Espace Sud un bac gris de 240 litres à la place du bac de 120 litres.
C’est justement le rôle du service public de pouvoir s’adapter aux réalités particulières des usagers.
Et nous devons continuer à observer le fonctionnement du dispositif pour voir quelles adaptations supplémentaires seront éventuellement nécessaires.

Le bac marron peut-il justement devenir une partie de la solution ?
Oui, et il est essentiel. Le bac marron reçoit les biodéchets, donc les restes alimentaires.
Il est collecté chaque semaine. Or nous constatons que beaucoup de bacs marrons qui avaient été distribués ne sont plus utilisés, il faudrait donc probablement remettre ce bac au centre de nos habitudes.
Les déchets alimentaires qui y sont correctement déposés sont dirigés vers le centre de valorisation organique. Ils permettent ensuite de produire du compost qui sert à l’agriculture martiniquaise et ce produit 100% local participe à l’autonomie alimentaire de notre île.
Le geste de tri dans le bac marron est très utile, il crée une véritable chaîne de valorisation : un reste alimentaire peut finalement revenir à la terre au lieu de devenir un déchet à enfouir ou à incinérer.
« Le geste de tri peut sembler modeste, mais multiplié par des dizaines de milliers de foyers, il devient déterminant. »
Pourquoi est-il devenu aussi important de réduire ce qui va dans le bac gris ?
Parce que les capacités de traitement de la Martinique ne sont pas infinies. Une partie des déchets gris peut être incinérée, avec une valorisation énergétique. Mais nous avons des limitations de capacités et des quotas à l’incinérateur de Fort de France que nous partageons avec les deux autres communautés d’agglomération de Martinique. Pour l’Espace Sud, nous disposons d’un quota de 100 tonnes par jour.
Ce qui ne peut pas être incinéré doit notamment être dirigé vers le centre de stockage de Petit Galion au Robert. Or ce site s’est rempli plus rapidement que prévu.
Chaque tonne que nous pouvons détourner de l’enfouissement grâce au recyclage ou à la valorisation permet donc de préserver nos installations.
Il y a aussi un enjeu financier puisqu’une taxe générale sur les activités polluantes s’applique à l’enfouissement des déchets.
Réduire les déchets résiduels, c’est donc à la fois préserver notre environnement, prolonger la durée de vie de nos équipements et maîtriser les coûts.
Est-ce qu’il suffit malgré tout de demander aux habitants de mieux trier ?
Non. Chacun doit prendre sa responsabilité.
Les habitants ont une part importante à jouer, mais le service public doit également être performant. Le bac marron, par exemple, contient des déchets alimentaires. S’il n’est pas collecté à l’heure prévue, les nuisances apparaissent rapidement. Il est donc indispensable que les tournées soient effectuées correctement.
Les prestataires doivent respecter leurs engagements. La collectivité doit mieux informer, contrôler et adapter le service lorsque cela est nécessaire. Et il faut aussi regarder la situation des acteurs économiques.
Justement, certains professionnels peuvent-ils contribuer à saturer les collectes ?
Cela peut arriver, notamment autour de certains points collectifs.
Le service public prend en charge les déchets ménagers et certains déchets professionnels dits assimilés, mais dans une limite de 1 100 litres par semaine.
Au-delà, l’entreprise doit normalement disposer de son propre contrat de collecte avec un prestataire. Or lorsque des volumes professionnels très importants se retrouvent dans des bacs collectifs, ils peuvent remplir très rapidement un camion de collecte.
Le camion doit alors aller vider son chargement plus tôt que prévu et toute la tournée peut se retrouver désorganisée. Nous devons donc travailler sur ce sujet avec les acteurs économiques. Ils sont indispensables au territoire et il ne s’agit pas de les montrer du doigt. Mais il faut que les règles soient connues et respectées par chacun.
Les chiffres à retenir
La gestion des déchets représente 27 millions d’euros en 2026 pour l’Espace Sud, soit son premier poste budgétaire. La taxe d’enlèvement des ordures ménagères ne couvre qu’environ 80 % de cette dépense, les 20 % restants étant financés par le budget général. L’Espace Sud dispose par ailleurs d’un quota d’incinération de 100 tonnes de déchets par jour. À l’échelle de la Martinique, l’enfouissement génère environ 3,6 millions d’euros de taxes générale sur les activités polluantes par an pour les trois intercommunalités, dont 1,4 à 1,5 million d’euros pour l’Espace Sud. Autrement dit, mieux trier permet aussi de réduire directement le coût supporté par la collectivité.
Peut-on aussi augmenter temporairement certaines fréquences de collecte ?
C’est théoriquement possible, sauf que les prestataires titulaires des marchés rencontrent déjà des tensions sur la disponibilité des camions Bennes à ordures ménagères. Les solutions que nous devons trouver doivent intégrer cette réalité.
Nous sommes également dans le cadre de marchés publics. Il existe donc des règles, mais des avenants peuvent être envisagés dans certaines limites et certaines prestations supplémentaires prévues dans les marchés peuvent être activées par la collectivité. Il faut simplement savoir que chaque collecte supplémentaire a un coût.
La politique des déchets représente environ 27 millions d’euros dans le budget 2026 de l’Espace Sud. Notre responsabilité est donc de trouver le bon équilibre entre qualité du service, fréquence de collecte, tri et maîtrise des dépenses.
Dans le contexte actuel de la Martinique, il n’est pas question de faire supporter les ajustements nécessaires aux habitants par une augmentation de la fiscalité.

Il y a également beaucoup de confusion entre l’Espace Sud et le SMTVD. Qui doit intervenir lorsqu’un bac n’est pas collecté ?
Pour faire simple : l’Espace Sud collecte, le SMTVD traite et valorise.
Si votre bac n’a pas été ramassé devant votre domicile dans une commune du Sud, le problème relève donc de l’Espace Sud. Les communautés d’agglomération organisent les collectes, soit directement en régie pour certains flux, soit à travers des marchés passés avec des prestataires.
Les trois intercommunalités, Espace Sud, CACEM et Cap Nord, ont ensuite créé le SMTVD en 2014 pour mutualiser une grande partie du traitement et de la valorisation des déchets. Le SMTVD gère également les 13 déchèteries de Martinique.
Cette distinction est importante, car lorsque quelque chose ne fonctionne pas, il faut pouvoir identifier le bon interlocuteur.
Qu’est-ce qui permettra finalement de dire que cette nouvelle organisation fonctionne ?
Le meilleur indicateur sera probablement que nous n’en parlions plus.
Cela voudra dire que les collectes sont faites normalement, que les habitants savent quel déchet mettre dans quel bac, que les prestataires remplissent leur mission et que les équipements de traitement fonctionnent sans être inutilement saturés.
Nous ne sommes pas dans une logique où la collectivité pourrait régler seule la question des déchets.
C’est véritablement une chaîne :
- L’Espace Sud doit assurer et contrôler la collecte.
- Les prestataires doivent être performants.
- Le SMTVD doit traiter et valoriser.
- Les professionnels doivent respecter les volumes relevant du service public.
- Et les habitants doivent progressivement adopter les bons gestes de tri.
Si chacun remplit sa part, nous pouvons à la fois améliorer la collecte et préparer une gestion des déchets plus soutenable pour la Martinique.
« L’objectif, c’est quand même que la Martinique soit propre. »
Les pistes avancées pour améliorer la situation
La sortie des difficultés actuelles repose sur plusieurs leviers complémentaires : stabiliser les tournées de collecte, mieux expliquer les nouvelles règles, remettre le bac marron au cœur du tri, adapter la taille du bac gris pour les foyers qui en ont réellement besoin, intervenir sur les volumes excessifs de certains professionnels, activer si nécessaire des prestations supplémentaires prévues dans les marchés et poursuivre l’évaluation du nouveau dispositif.
À plus long terme, l’enjeu sera également de réduire les quantités dirigées vers l’incinération et surtout vers l’enfouissement, afin de préserver des installations dont dépendent l’ensemble de la Martinique et les générations à venir.
Philippe Pied






