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    Tribunes

    La fabrique de l’impuissance. Par Franck A.

    août 23, 2026Aucun commentaire
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    Franck A., lecteur d’Antilla, nous a transmis cette réflexion sur l’état d’esprit -selon lui- qui traverse aujourd’hui la société martiniquaise. Sans nier la nécessité de la contestation, des contre-pouvoirs et de la dénonciation des injustices, il pose une question plus inconfortable :

    à force de chercher les responsabilités ailleurs, ne risquons-nous pas d’oublier notre propre capacité à agir, entreprendre et construire ?

    Nous publions cette tribune comme une contribution au débat. Et vous quel est votre avis ?

    Philippe Pied


    Il existe une manière silencieuse de faire décliner une société. Elle ne provoque ni effondrement spectaculaire ni rupture brutale. Elle s’installe progressivement dans les esprits, dans les discours, dans les congrès, dans les institutions.

    Elle consiste à développer une culture de la critique au point que celle-ci finisse parfois par prendre le pas sur l’action.

    Regardons-nous.

    Nous sommes devenus très compétents pour identifier ce qui ne va pas. Nous débattons. Nous publions. Nous soupçonnons. Nous nous indignons. Nous contestons. Nous dénonçons. Nous cherchons les responsabilités, parfois les coupables. Nous désignons les injustices, organisons les oppositions et manifestons.

    C’est peut-être là que se situe l’un de nos problèmes collectifs les plus profonds : nous avons développé une culture du « J’accuse ».

    Il nous faut évidemment des contre-pouvoirs. Le syndicalisme, le militantisme, les associations, les médias et la contestation citoyenne jouent un rôle nécessaire en Martinique. Ils interrogent le pouvoir, révèlent les injustices, défendent des intérêts et empêchent des abus.

    Mais un contre-pouvoir est, par définition, un contrepoids. Il devient problématique lorsque contester n’est plus seulement la fonction nécessaire de certains acteurs, mais tend à devenir le réflexe dominant de toute une société.

    Une société ne peut pas fonctionner tout entière comme un contre-pouvoir. Elle a également besoin de femmes et d’hommes qui décident, entreprennent, produisent, prennent des risques et construisent. Elle doit aussi apprendre à ne pas les décourager.

    Nous avons tous pu observer ce mécanisme : lorsqu’un problème apparaît, nous cherchons immédiatement à lui trouver un responsable. Et parfois, cette mécanique va plus loin encore. Chaque difficulté, chaque désaccord, chaque différence devient un problème auquel il faudrait nécessairement associer un coupable.

    Or un problème demande d’abord une analyse. Un coupable appelle un jugement.

    Une entreprise ferme : qui est coupable ? Le pouvoir d’achat diminue : qui est coupable ? Un service public fonctionne mal : qui est coupable ?

    À force de raisonner ainsi, nous risquons de transformer des problèmes économiques, politiques ou sociaux complexes en procès permanents.

    C’est confortable, car si l’autre est entièrement responsable de ma situation, je n’ai plus nécessairement à m’interroger sur ce que je pourrais moi-même faire. Il suffit alors de critiquer, d’accuser et d’attendre.

    Tout dépendrait de l’Histoire, du système, de l’État, des institutions, des entreprises, des taxes ou des élus.

    Ces réalités existent. Elles pèsent incontestablement sur notre développement. Mais lorsqu’on finit par considérer que tout dépend des autres, on risque également de ne plus croire en son propre pouvoir d’agir.

    C’est ainsi que peut se fabriquer l’impuissance.

    L’indignation produit de l’émotion, de l’audience et de l’adhésion. Construire est souvent beaucoup moins spectaculaire. Construire signifie travailler, accepter le réel et ses contraintes, convaincre, coopérer, prendre des risques et surtout assumer le résultat.

    Celui qui dénonce explique pourquoi quelque chose ne fonctionne pas. Celui qui construit est condamné à essayer de le faire fonctionner.

    Voilà toute la différence.

    Nous devons aussi retrouver une conception plus large de l’engagement.

    Élever ses enfants dans le goût de l’effort et de la responsabilité est un engagement. Faire des études est un engagement. Former un jeune, transmettre un métier, enseigner avec exigence sont des engagements.

    Créer une entreprise, reprendre un commerce, investir, employer sont également des engagements.

    Oser, apprendre, entreprendre, faire : voilà aussi ce que signifie s’engager.

    Car l’engagement ne consiste pas uniquement à défendre une cause. Il consiste aussi à prendre sa part dans la construction de la société.

    Le premier capital d’un territoire n’est d’ailleurs pas seulement financier.

    La confiance est un capital. Le goût de l’effort est un capital. L’envie de faire est un capital. La capacité à prendre des initiatives en est un autre.

    Et nous devons veiller à ne pas laisser s’éroder ce capital collectif.

    Le danger n’est donc pas la contestation. Le danger serait son monopole culturel, le moment où une société apprendrait mieux à contester qu’à agir, valoriserait davantage la critique que l’action, la confrontation que la coopération.

    L’énergie collective ne disparaît pas pour autant. Elle se déplace simplement de la construction vers l’affrontement.

    Combien d’heures, combien d’intelligence et combien d’énergie consacrons-nous à commenter, contester ou dénoncer, alors qu’une partie de cette énergie pourrait également servir à imaginer, expérimenter, créer et réaliser ?

    Nous confondons parfois l’agitation avec l’action.

    Il faut peut-être changer notre définition du courage.

    Le courage n’est pas seulement de dire : « J’accuse. »

    Le courage, c’est aussi de pouvoir dire : « Je construis. »

    Passer de la seule recherche du responsable à celle de la solution. Du commentaire à l’action. De la suspicion systématique à la confiance lorsqu’elle est possible. Du sentiment d’impuissance à la capacité d’agir.

    Car l’un des grands enjeux des années qui viennent n’est pas seulement de produire davantage de richesse. Il est également de produire davantage d’acteurs de leur propre avenir.

    Des jeunes qui choisissent de rester et de créer. Des salariés qui progressent. Des entrepreneurs qui osent. Des enseignants qui transmettent. Des élus qui portent une vision et un cap. Des citoyens convaincus que leur action compte.

    Des citoyens qui comprennent aussi qu’une société n’est jamais totalement figée dans son passé.

    La société, c’est nous.

    Une société ne décline pas seulement lorsqu’elle manque d’argent, de production ou de population. Elle décline aussi lorsqu’elle commence à manquer d’envie.

    D’envie de travailler. D’envie d’entreprendre. D’envie de transmettre. D’envie de construire.

    Nous avons probablement consacré beaucoup de temps à chercher des raisons de nous indigner et de condamner.

    Cela ne signifie pas que ces raisons n’existent pas, ni qu’il faudrait cesser de dénoncer les injustices. Mais peut-être devons-nous désormais nous poser parallèlement une autre question : que pouvons-nous faire, nous-mêmes, pour transformer la situation ?

    Comment la Martinique, qui a longtemps figuré parmi les territoires ultramarins les plus avancés dans de nombreux domaines, se retrouve-t-elle aujourd’hui confrontée à autant de difficultés, de retards ou de blocages ?

    Les explications sont multiples. Elles sont historiques, économiques, institutionnelles, démographiques et sociales.

    Mais nous aurions tort d’écarter une question plus inconfortable : notre état d’esprit collectif est-il lui aussi devenu, dans certains domaines, un frein à notre développement ?

    Le développement dépend des infrastructures, des investissements, de l’éducation, des politiques publiques et de nombreux facteurs matériels.

    Mais il dépend aussi d’une société qui croit suffisamment en elle-même pour agir, qui valorise l’effort, accepte de prendre des risques et donne une place à ceux qui tentent de construire.

    La Martinique a déjà su le faire.

    La véritable question est peut-être de savoir si nous voulons le refaire.

    Il est urgent de retrouver l’envie de construire.

    Franck A.
    Lecteur d’Antilla

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