Lundi 7 novembre 2022 se tenait la troisième table ronde de la Renaissance initiée par l’eurodéputé Max ORVILLE.  Le thème : Comment améliorer l’insertion des jeunes en Martinique ? Un public attentif s’était rendu dans la grande salle de conférence du Crédit Agricole du Lamentin pour échanger avec les trois intervenants : Le colonel Emilie PICOT, chef de corps du RSMA, Stéphane BAILLY, directeur régional de Pôle Emploi Martinique, et Jean-Michel LOUTOBY, directeur de la Mission Locale Nord Martinique. La rencontre était animée par Serge THALY. En voici le compte rendu :


INTRODUCTION


Cette thématique est essentielle car il y a encore trop de jeunes en difficulté d’insertion à la fois sociale et professionnelle. L’Union européenne s’engage avec la Garantie renforcée pour la jeunesse. Il s’agit de faire en sorte que tous les jeunes âgés de moins de 30 ans bénéficient d’une offre de qualité pour un emploi, une formation continue, un apprentissage ou un stage dans les quatre mois qui suivent la perte d’emploi ou la fin de la scolarité. Cela représente un budget de 8 milliards d’euros.

Le taux de chômage en Martinique est de 13,7% contre 7,3% dans l’Hexagone. Ici, un jeune sur quatre n’est ni en emploi, ni en étude, ni en formation, c’est deux fois plus que dans l’Hexagone.

RSMA

Le RSMA est un dispositif militaire d’insertion socio-professionnelle. Il n’est pas un simple organisme de formation, et n’a pas vocation à former des combattants. Il assure l’insertion de jeunes volontaires de 18 à 25 ans en leur permettant de décrocher un contrat de travail, grâce à une formation globale.

Le RSMA assure deux missions

  1. Une mission de formation de “volontaires stagiaires” (de 6 à 12 mois)
  2. Une mission d’emploi puisque le RSMA offre 150 emplois à des “volontaires techniciens” en tant que première expérience professionnelle.

Il agit sur plusieurs axes :

  • Savoir-faire : apprendre un métier dans 24 domaines avec un apprentissage basé sur la pratique. Les filières : BTP, transport, logistique, sécurité, mécanique, maraîcher horticulteur, tertiaire (cuisine, tourisme, restauration, service public, informatique), etc.
  • Savoir-être : apprendre les règles de base de la vie en collectivité (ponctualité, bonne présentation, sens du collectif). C’est la force du RSMA et de son cadre militaire
  • Domaine médico-psycho-social et acquisition de savoirs de base : lever certains freins de santé à l’employabilité (santé physique et psychique), illettrisme…
  • Diplômes : le RSMA délivre des diplômes et qualifications, permis B, Caces, SST, etc.

Un bilan positif

Depuis 1961, le RSMA a accompagné plus de 33 000 Antillais. Ces jeunes sont très courtisés par les entreprises, 80 % d’entre eux trouvent un emploi à l’issue de leur parcours. Contrairement à une certaine croyance, le RSMA est ouvert à tous et accueille 70 % de diplômés. L’âge moyen des volontaires est de 20 ans. Ils bénéficient d’un environnement agréable et sécurisant, et disposent de moyens exceptionnels.

Difficultés rencontrées

  • Le recrutement : 520 places sont disponibles mais 350 jeunes seulement cette année. Le parcours RSMA est exigeant et intense (internat, horaires, routines quotidiennes, coupe de cheveux). Et parmi la multiplicité de dispositifs existants, le RSMA n’est pas le plus rémunérateur avec 345€ bruts/mois alors que certains dispositifs rémunèrent jusqu’à 520€/mois pour 15h à 20h d’activité par semaine. Il souffre aussi de la défiance vis-à-vis des institutions et de la confusion avec les Armées.
  • Les freins à l’insertion : logement, moyens de déplacement, difficultés à motiver, choix de l’inactivité ou du travail informel
  • La multiplicité des dispositifs crée un effet concurrentiel qui pénalise l’efficacité et complique la coordination en l’absence d’instance de pilotage.

PÔLE EMPLOI

Le Pôle Emploi a trois missions : l’indemnisation, l’accompagnement des demandeurs d’emploi et l’accompagnement des entreprises. L’action d’insertion du Pôle Emploi se limite aux jeunes ayant fait la démarche de s’inscrire. Aujourd’hui, le Pôle Emploi suit aussi des jeunes jusqu’à 30 ans.

La Martinique compte 45 000 demandeurs d’emploi. 13 % des inscrits ont moins de 25 ans, soit 4800 jeunes dont 500 sont Bac+3. Les jeunes de moins de 25 ans représentent 25 % des CDI. Une partie de la jeunesse n’a donc pas de difficultés d’insertion mais ce sont essentiellement des diplômés.

Les “jeunes” constituent un groupe parfaitement hétéroclite et chacun est unique. La complexité est de traiter une masse importante d’inscrits tout en assurant un suivi personnalisé. Avec 22 conseillers sur les 9 agences de l’île, la priorité est donnée aux personnes les plus éloignées de l’emploi. Il s’agit en particulier de travailler sur le projet, de les amener en formation y compris pour des jeunes en échec scolaire.

Pôle Emploi entretient des partenariats multiples avec Nos quartiers ont du talent, l’Apec, le RSMA, l’École de la deuxième chance, et Alé Viré pour faciliter le retour au pays.

Difficultés rencontrées

  • Créer des parcours avec une multitude d’acteurs
  • Le jeune reste maître de son destin : on peut les aider, les soutenir, leur montrer les réalités, les motiver mais on ne peut pas les forcer
  • Avoir un projet : tant que le jeune n’en a pas, c’est difficile de l’amener sur un parcours d’insertion
  • Le droit à l’erreur : leur faire comprendre qu’ils ont le droit de se tromper de voie, de se réorienter. Plus de 50 % de ceux qui obtiennent un emploi le trouvent ailleurs que dans l’activité recherchée
  • La vision du travail : les jeunes ont une vision différente de la nôtre, certains ne s’épanouiront pas dans le salariat et il faut en tenir compte

MILNORD

L’insertion, c’est une mission possible !

L’objectif est de permettre aux jeunes d’accéder à leur rêve car quand on travaille par plaisir, on n’a pas l’impression de travailler.

Les missions locales accompagnent les jeunes de 16 à 25 ans. Il est question qu’elles puissent suivre les jeunes jusqu’à 30 ans mais ce n’est pas encore voté.

Les chiffres

En Martinique, 20 000 jeunes sont suivis par les missions locales, dont 7700 par la Milnord. Sur ces 7700 jeunes, 1270 sont entrés en emploi en 2021, 1143 en formation, 772 sur le dispositif Garantie jeunes. 535 ont bénéficié de mises en situation en milieu professionnel, 231 du fonds d’aide aux jeunes, 12 ont créé leur entreprise.

Quelques dates clés : impact sur le contexte actuel

  • 1974, fin des Trente Glorieuses, premier choc pétrolier, l’État met en place les premières aides de la CAF pour les mères célibataires. Mais l’un des effets néfastes est la déconstruction les familles
  • 1981, élection de François Mitterrand, pour aider les jeunes, le gouvernement crée les premières missions locales en 1982
  • 1988, deuxième mandat de François Mitterrand, création du RMI qui deviendra le RSA mais les notions d’insertion et d’activité se sont avérées complexes à mettre en œuvre. Et la déconstruction des familles a continué

Les jeunes arbitrent entre travail, formation et oisiveté. La question qu’ils se posent est la suivante : « Est-ce qu’aller au travail est intéressant pour moi ou pas ? »

S’adapter, co-construire

La société a tendance à demander aux jeunes d’avoir des comportements et une maturité qu’ils ne sont pas capables d’avoir, comme l’ont montré les travaux de Laurent Vercueil, neurologue chercheur à l’Inserm, sur le cerveau des jeunes. Sans moyen de coercition, il n’est pas possible d’imposer ou d’obliger. Il faut donc remporter l’adhésion du jeune, faire avec lui, construire avec lui.

De nouveaux paradigmes

Avec le développement du télétravail l’entreprise n’est plus le seul lieu d’exercice de la compétence. Des entreprises comme Amazon, Google et Uber ont décloisonné les horaires de travail. Les réseaux sociaux constituent une nouvelle économie, de nouveaux marchés. Il est normal que les jeunes soient plus attirés par les métiers des nouvelles technologies que par l’agriculture ou le BTP. Dans certaines familles, le travail n’est pas une valeur mise en avant, certains jeunes auront donc besoin d’une éducation à l’effort.

Le départ des jeunes

Plus de 5000 jeunes quittent la Martinique chaque année suscitant inquiétude et interrogation. Il faut rappeler que notre système universitaire ne peut de toute façon pas absorber tous ceux qui veulent faire des études. Partir est une opportunité, une chance pour la Martinique car les jeunes s’ils veulent revenir – ce qui doit rester après tout leur choix – reviennent mieux formés, avec une vision à 360°, et ils sont nos ambassadeurs à l’étranger, qu’ils y restent ou non.

Actualité de la Milnord

  • Parution de l’ouvrage Osez rêver ! 20 ans à la tête de la Milnord, par Jean-Michel Loutoby, K – Éditions
  • Forum sur la création d’entreprises, le 17 novembre 2022, à Trinité


QUESTIONS DE LA SALLE


Peut-on agir sur la cible des parents ?

Milnord

Les réseaux sociaux ont complètement changé les modèles. Les parents veulent souvent imposer leurs rêves mais ce ne sont pas ceux de leurs enfants. Pour information, il existe une école des parents, financée par la CAF.

RSMA

Le RSMA s’attache à rassurer les parents notamment lorsqu’il y a confusion avec les Armées. Il leur fait visiter le lieu, les invite aux cérémonies.

Pôle Emploi

Les parents peuvent être un soutien non négligeable.

Jeunes et jeunes délinquants

Pôle Emploi

Le marché du travail reste étroit et favorise les diplômés et ceux qui possèdent déjà les codes du savoir-être. Pour tous les autres c’est difficile, et encore plus pour ceux qui ont des casiers judiciaires. Il faudrait inventer quelque chose de nouveau à côté du salariat classique.

RSMA

Le RSMA sélectionne peu les jeunes ; seuls sont écartés ceux dont le casier judiciaire est incompatible avec l’état militaire, ou qui sont inaptes médicaux. L’internat et la vie en collectivité rend difficile l’accueil de jeunes en grande délinquance. Le RSMA est là pour accompagner les jeunes, pas pour les redresser.

Milnord

L’Éducation nationale est faite pour 80 % des jeunes, pour les autres, elle est inadaptée. Tout se joue entre 0 et 7 ans. Après, c’est très compliqué d’agir si l’environnement familial est dysfonctionnel. Les entreprises ne veulent pas de ceux qui sortent de prison, on ne peut leur proposer que des chantiers d’insertion.

LES PRÉCONISATIONS POUR AMÉLIORER L’INSERTION DES JEUNES

 Mieux faire connaître les différents dispositifs et améliorer la coordination entre les différents acteurs

  • Créer un site Internet unique présentant les spécificités des dispositifs d’insertion
  • Mettre en place une instance de pilotage des acteurs de l’insertion afin de coordonner la détection et l’orientation des jeunes
  • Mieux dimensionner les volumes de dispositifs d’insertion par rapport au vivier de jeunes éligibles

Simplifier et accélérer les démarches administratives

  • Créer un guichet unique de dépôt d’une demande de logement ou d’hébergement avec réponse dans la semaine
  • Améliorer les services de Ladom, faciliter l’emploi d’apprentis, etc.

Lever les freins à l’insertion

  • Créer des foyers de jeunes travailleurs, notamment en communes, et des foyers pour parents isolés avec accueil des enfants
  • Mettre en place un système de prêt de véhicule ou/et des prêts à taux 0 pour l’achat d’un véhicule
  • Créer des espaces d’accueil et des logements pour sortir le jeune de son milieu dysfonctionnel

Inciter au travail déclaré et lutter contre le travail informel

  • Réduire le montant des allocations des dispositifs d’insertion (ex. CEJ) pour réinvestir sur une prime à l’embauche lorsqu’un jeune accepte un travail
  • Durcir les conditions d’accès au chômage (lorsque les conditions d’accès à une offre d’emploi sont réunies)

Travailler avec les entreprises

  • Avoir plus d’entreprises qui jouent le jeu de l’immersion car travailler à un projet passe par la confrontation avec le milieu du travail
  • Développer et améliorer le dispositif des contrats aidés dans les entreprises privées pour faciliter l’insertion des jeunes
  • Dans un tissu économique constitué à 90 % de TPE, trouver des leviers pour soutenir le chef d’entreprise d’une petite entité dans le recrutement d’un jeune
  • Accompagner les jeunes dans la création de leur propre activité car ils ont souvent des idées et des capacités mais manquent de confiance en eux
  • Créer un contrat de formation d’apprentissage pour mobiliser les entreprises sur la formation des jeunes. En effet, les contrats d’apprentissage actuels sont de vrais contrats de travail qui peuvent rendre les entreprises frileuses.

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