Le débat sur l’évolution institutionnelle de la Martinique est de nouveau devant nous. Il est légitime. Il est même nécessaire. Mais quelque chose nous trouble dans la manière dont nous le conduisons. Nous parlons beaucoup des pouvoirs que nous voudrions exercer demain. Beaucoup moins de la confiance que les Martiniquais accordent aujourd’hui à ceux qui exercent le pouvoir.
Or les deux questions peuvent-elles réellement être séparées ?
Il ne s’agit pas ici de se prononcer pour ou contre l’autonomie. Cette alternative, posée ainsi, risque même de nous enfermer dans un débat ancien : d’un côté ceux qui seraient supposés porter l’émancipation de la Martinique, de l’autre ceux qui seraient soupçonnés de vouloir préserver le statu quo.
La question qui nous intéresse est différente : peut-on accroître durablement le pouvoir d’institutions lorsque s’affaiblit la confiance que les citoyens leur accordent ? Nous n’avons pas de réponse toute faite à cette question. Mais nous croyons que nous aurions tort de ne pas la poser.
Ce que l’on ne voit pas
Pierre Rosanvallon a récemment consacré un livre à ce qu’il appelle les institutions invisibles. L’expression peut surprendre. Nous savons ce que sont les institutions visibles : un État, une assemblée, un exécutif, des collectivités, des compétences, des règles.
Mais une société démocratique repose aussi sur des réalités beaucoup moins tangibles : la confiance, l’autorité, la légitimité. Aucun texte juridique ne suffit à les produire.
On peut gagner une élection sans conserver durablement la confiance. On peut disposer légalement du pouvoir sans que sa parole fasse autorité. On peut exercer une compétence sans convaincre de la manière dont elle est exercée.
Cette réflexion mérite, nous semble-t-il, d’être mise en regard de ce que nous vivons en Martinique.
Une société désabusée ou une société autrement politique ?
L’abstention électorale est importante. La défiance envers les élus est souvent exprimée. La parole institutionnelle est immédiatement soupçonnée. Les réseaux sociaux amplifient cette défiance et transforment parfois le désaccord en procès permanent des personnes et des intentions.
Mais gardons-nous d’une conclusion trop facile : les Martiniquais ne se désintéressent pas nécessairement de la politique. Ils discutent. Ils protestent. Ils interpellent. Ils se mobilisent. Ils contestent.
Peut-être assistons-nous moins à une dépolitisation qu’à un déplacement de la politique hors de ses lieux traditionnels. C’est précisément ce qui devrait nous intéresser.
Car si la parole politique demeure intense tandis que la confiance envers les institutions représentatives diminue, le problème ne se résume plus à l’abstention. Il concerne la relation même entre les citoyens et ceux auxquels ils acceptent, ou n’acceptent plus, de déléguer une part de leur pouvoir.
Davantage de pouvoir : pour quoi faire ?
C’est ici que la question de l’autonomie rencontre celle de la confiance. Demander davantage de capacité de décision pour la Martinique est une position politique parfaitement légitime. Mais cette revendication ne devrait-elle pas nous conduire simultanément à examiner la manière dont nous exerçons les pouvoirs dont nous disposons déjà ?
Non pour dresser un procès de nos institutions locales. Encore moins pour prétendre que la Martinique devrait faire la preuve de sa « maturité » avant d’accéder à davantage de responsabilités. Ce raisonnement appartiendrait à une conception paternaliste dont nous connaissons suffisamment l’histoire.
Mais parce que toute démocratie devrait pouvoir s’interroger sur elle-même. Qu’avons-nous réussi avec les compétences dont nous disposons ? Qu’est-ce qui fonctionne moins bien ? Qu’est-ce qui relève effectivement des contraintes de l’État ? Qu’est-ce qui relève de nos propres décisions ? Quelles compétences nouvelles permettraient réellement d’agir autrement ? Avec quels moyens ? Quelles responsabilités ? Quels contrôles ? Quels résultats attendus ?
Ces questions ne sont ni autonomistes ni anti-autonomistes. Elles sont simplement nécessaires si nous voulons savoir de quoi nous parlons.
Expliquer ou délibérer ?
On entend régulièrement dire qu’il faudrait davantage de « pédagogie » pour expliquer l’évolution institutionnelle aux Martiniquais. Le mot nous gêne. Car la pédagogie peut facilement installer une relation verticale : ceux qui auraient compris expliqueraient à ceux qui n’auraient pas encore compris pourquoi une évolution institutionnelle serait souhaitable. Ce n’est probablement pas de cela dont nous avons besoin.
Nous avons besoin de délibération. Délibérer, ce n’est pas convaincre une population d’adhérer à une solution déjà construite. C’est mettre sur la table les différentes possibilités, leurs avantages, leurs contraintes, leurs risques et leurs conséquences concrètes.
Que changerait réellement une autonomie accrue dans notre vie quotidienne ? Dans quels domaines ? Avec quelles ressources ? Qu’est-ce qui continuerait de relever de l’État ? Quelles responsabilités nouvelles assumeraient nos institutions ? Quels contre-pouvoirs faudrait-il prévoir ? Et pourquoi ne pas entendre aussi bien ceux qui souhaitent davantage d’autonomie que ceux qui en doutent ? Le doute n’est pas une faute politique. Il fait partie de la démocratie.
La confiance ne se décrète pas
Peut-être faisons-nous finalement fausse route lorsque nous cherchons exclusivement dans les institutions la réponse à notre malaise politique.
Changer les règles peut être nécessaire. Modifier la répartition des compétences peut l’être également. Mais aucune évolution statutaire ne produira mécaniquement de la confiance.
La confiance se construit dans le temps. Elle naît de la capacité à expliquer les décisions, à reconnaître les difficultés, à évaluer les politiques conduites, à rendre compte de l’utilisation de l’argent public, à accepter la contradiction et parfois à reconnaître que l’on s’est trompé.
Elle suppose aussi que nous sortions d’une conception trop personnalisée de la politique martiniquaise, où la discussion sur les politiques publiques se transforme trop souvent en affrontement entre personnes, camps et fidélités. La question de la confiance concerne donc les élus, mais elle ne concerne pas qu’eux. Elle nous concerne collectivement.
Quel contrat politique voulons-nous désormais ?
Il y a peut-être derrière cette question une transformation beaucoup plus profonde. Pendant longtemps, une partie importante de la société martiniquaise a placé ses attentes dans une promesse républicaine : celle de l’égalité des droits, de la protection sociale, du développement et du dépassement progressif des héritages coloniaux. Cette promesse s’est fragilisée. Les déceptions sont réelles. Certaines sont anciennes.
Mais par quoi voulons-nous la remplacer ? Nous savons assez bien ce que nous contestons. Peut-être savons-nous moins clairement ce que nous voulons construire ensemble.
Entre la défiance envers l’État, la défiance envers les institutions locales, l’abstention, les colères sociales, les revendications identitaires et les aspirations à davantage de responsabilité, notre société cherche manifestement un nouveau point d’équilibre. Il n’y a rien d’anormal à cela. Mais cela mérite mieux qu’un affrontement entre partisans et adversaires de l’autonomie.
Retrouver le chemin du commun
La question institutionnelle mérite donc d’être posée. Toutes les options doivent pouvoir être discutées, y compris celle d’une autonomie accrue. Mais peut-être existe-t-il une question qui les précède toutes : dans quelles conditions pouvons-nous à nouveau faire suffisamment confiance à nos institutions pour accepter de leur confier davantage de pouvoir ?
Cette confiance ne pourra pas être exigée des Martiniquais. Elle devra être construite. Et elle ne le sera probablement ni par un slogan, ni par un changement de statut, ni par une campagne de communication. Elle le sera par la discussion, la transparence, l’évaluation, la responsabilité et la capacité à faire une place réelle au désaccord.
Au fond, le débat qui s’ouvre dépasse peut-être largement la seule question de l’autonomie. Il nous oblige à poser une question plus difficile et peut-être plus intéressante :
Quelle démocratie martiniquaise voulons-nous construire ?
Et sommes-nous encore capables de construire suffisamment de commun pour en décider ensemble ?





