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Le chant des baleines à bosse, indice de leurs migrations dans l’océan Indien.

avril 19
09:13 2021
Temps de lecture : 6 minutes
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Ses collègues s’amusent à le présenter ainsi : « Il parle baleine. » Chargé d’études scientifiques, Adrian Fajeau acquiesce d’un sourire timide. Dans l’association, le jeune chercheur de 24 ans passe des journées entières à écouter des enregistrements sous-marins réalisés par des hydrophones afin de décrypter la structure du chant des baleines à bosse dans le sud-ouest de l’océan Indien. Entre juin et octobre 2020, l’association Globice, fondée en 2001 pour mieux connaître et protéger les cétacés à La Réunion, a récolté plus de 10 000 heures d’enregistrements. L’hiver austral ou « la saison des baleines », dit-on désormais dans l’île, où leur observation en mer est devenue une activité et un atout touristiques.

Cette méthode acoustique est l’un des outils essentiels pour identifier les populations de baleines à bosse et comprendre leurs mouvements migratoires dans tout l’océan Indien. Afin de couvrir cette immensité géographique, le programme de recherches piloté par Globice s’appuie sur des partenariats avec Madagascar, Mayotte, l’Afrique du Sud, le Kenya, le Mozambique, la Tanzanie. Il s’étend désormais à l’Australie.

Depuis l’Antarctique, où elles se nourrissent de krill durant l’été austral, les baleines à bosse remontent, quand vient l’hiver, vers des eaux plus chaudes. Elles se regroupent dans les zones tropicales pour se reproduire et mettre bas dans des habitats de faible profondeur, à moins de 100 mètres de fond. Ce qui explique qu’elles s’approchent des côtes réunionnaises, malgaches et de l’est de l’Afrique. Les conditions d’observation pour les chercheurs sont donc plus favorables.

Des « rivières sonores exubérantes »

« La fréquentation des baleines autour de La Réunion est variable selon les années, explique Violaine Dulau, directrice de Globice et chercheuse associée à l’université de La Réunion. Il y a vingt ans, peu d’individus étaient observés. Peu de monde savait qu’il y avait des baleines autour de l’île. Les années 2007-2008 ont été charnières, avec une augmentation spectaculaire du nombre d’animaux observés. Ce phénomène est probablement lié à la reconstitution des populations en raison de l’arrêt de la chasse commerciale depuis 1986. Nous nous demandons si elles reviennent vers des zones de reproduction qu’elles avaient abandonnées par le passé. »

« Nous cherchons à savoir si toutes les baleines de l’océan Indien utilisent le même chant ou si ces chants sont différents d’une zone à l’autre » –Violaine Dulau, directrice de Globice

En enregistrant les chants des baleines à bosse depuis 2016 à La Réunion et depuis 2018 dans une dizaine d’autres points de l’océan Indien, les scientifiques veulent approfondir la compréhension de la fréquentation de ces sites de reproduction. « Nous cherchons à savoir si toutes les baleines de l’océan Indien utilisent le même chant ou si ces chants sont différents d’une zone à l’autre, afin de mieux saisir les connexions qu’il peut y avoir entre les différents sites de reproduction », détaille Violaine Dulau. Dans les années 1970, le biologiste américain Roger Payne a établi que les baleines à bosse appartenant à une même population possèdent un chant en commun, qui évolue au cours du temps. Il l’avait décrit comme des « rivières sonores exubérantes et ininterrompues ».

« Ces chants sont constitués de plusieurs notes qui forment une phrase. Cette phrase va être répétée plusieurs fois et former un thème. La baleine va ensuite passer à un thème complètement différent. Ce n’est que l’assemblage de ces thèmes dans un ordre précis qui formera in fine le chant de la baleine. Elle le répète plusieurs fois au cours de longues sessions de chant allant de quelques dizaines de minutes à plusieurs heures », précise Adrian Fajeau.

Ondes très fortes

Le chant des baleines se distingue des sons sociaux liés aux interactions entre une mère et son petit. Et de ceux utilisés sur les zones de nourrissage, qui servent à coordonner les techniques de chasse pour faire remonter tout le plancton à la surface en émettant des filets de bulles. Des quelques espèces de cétacés à fanons qui chantent, la baleine à bosse est celle qui diffuse le chant le plus structuré. Ces chants sont émis par les mâles sur les sites de reproduction. Les scientifiques s’accordent à dire qu’ils sont utilisés pour séduire une femelle, à la façon d’une sérénade, ou pour impressionner d’éventuels compétiteurs.

Pour décrypter les chants, Adrian Fajeau n’écoute pas la totalité des enregistrements réalisés par les hydrophones, qui fonctionnent, sauf aléas techniques, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ancré à une trentaine de mètres de profondeur, cet instrument peut capter ces chants aux ondes sonores très fortes dans un rayon de plusieurs kilomètres. « Je passe en revue manuellement les spectrogrammes sur un logiciel spécifique et cela me permet de repérer le signal sonore », explique le chercheur. Les chants sont identifiés à partir des différentes phrases qui les composent. Depuis quatre ans, il en a repéré douze différentes, formant trois principaux chants.

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Selon les premiers résultats en 2016, 2017 et 2019, les baleines à bosse de La Réunion ont utilisé le même chant que celui enregistré sur d’autres sites de reproduction du sud-ouest de l’océan Indien, ce chant variant d’une année sur l’autre. En revanche, en 2018, deux chants différents ont été détectés à l’échelle du bassin. L’un sur la côte est de Madagascar et à La Réunion, l’autre à l’ouest de Madagascar et sur les côtes est-africaines. « Cette saison-là a été marquée par un très grand nombre de baleines, observe Adrian Fajeau. C’est comme si deux populations différentes étaient venues se reproduire dans cette zone de l’océan Indien. Un flux par l’ouest et un autre flux par l’est. »

Diffusion et recensement

Les scientifiques ont également découvert que le chant enregistré en 2018 dans l’ouest de la zone est celui qui a été retrouvé en 2019 sur l’ensemble du bassin. Ce chant se serait diffusé vers l’est entre 2018 et 2019 pour être adopté par l’ensemble des baleines du sud-ouest de l’océan Indien. La transmission du chant est-elle liée à un mouvement important de baleines qui arrivent avec un nouveau chant ? « Nous n’avons pas encore de recul, mais c’est en accumulant les enregistrements sur plusieurs années que l’on va mieux comprendre ces mécanismes de diffusion de chants dans l’océan Indien et d’une année sur l’autre », espère Violaine Dulau.

L’autre méthode scientifique utilisée pour comprendre les migrations des cétacés dans les zones de reproduction de l’océan Indien est la photo-identification de la nageoire caudale. Chaque baleine possède une pigmentation spécifique et unique sur la face intérieure de sa queue, qui fait figure d’empreinte digitale. Le registre de Globice recense plus de 1 600 individus vus à La Réunion depuis 2001. En 2020, 54 ont été identifiés autour de l’île par les scientifiques et les bénévoles de l’association. C’est moins qu’en 2019, avec 91 mammifères marins recensés, et surtout qu’en 2018, avec 292 baleines dénombrées.

En règle générale, peu d’entre elles sont fidèles aux sites de reproduction. Sur les 1 600 baleines photo-identifiées depuis vingt ans, moins d’une cinquantaine avaient déjà été vues les années précédentes autour de La Réunion. « Nous comparons désormais les photos de caudales avec celles des autres pays de l’océan Indien, ajoute Violaine Dulau. Nous sommes en train de créer un catalogue unique avec nos partenaires pour alimenter cette base de données qui permettra de suivre les migrations au plan régional. Nous sollicitons désormais des logiciels d’intelligence artificielle pour nous aider dans cette tâche fastidieuse de comparaison de nageoires caudales. »

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Déterminer les connexions

L’équipe scientifique de Globice croisera également ces données avec celles du suivi satellitaire entrepris dans le cadre du projet Miromen. Après une quinzaine de baleines à bosse équipées d’une balise satellitaire en 2013 et suivies dans leur parcours de migration dans l’océan Indien, Globice ambitionne de mieux caractériser leur route du retour vers l’Antarctique afin d’identifier plus précisément les sites de nourrissage. Après l’interruption du programme l’an dernier en raison de la crise sanitaire, l’hiver austral 2021 devrait permettre d’équiper d’une balise une quinzaine de baleines pour déterminer la localisation de ces sites de nourrissage, vers lesquels d’autres individus fréquentant les côtes australiennes pourraient également converger.

L’intérêt est de savoir s’il existe des connexions entre l’est et l’ouest de l’océan Indien. Et, donc, si les baleines d’Australie rencontrent celles de La Réunion, de Madagascar et de la côte est de l’Afrique lorsqu’elles redescendent se nourrir. Les études génétiques montrent que les baleines à bosse restent relativement fidèles à un bassin océanique. Mais des mouvements de baleines entre l’océan Atlantique et l’océan Indien ont déjà été rapportés. Des études avec la balise Argos réalisées dans l’hémisphère nord ont abouti à certaines surprises.

Si les baleines à bosse restent les plus étudiées dans le monde, les scientifiques disent avoir des « trous de connaissances ». « Les mouvements migratoires sont bien moins connus dans l’océan Indien que dans d’autres régions de l’hémisphère sud, constate Violaine Dulau. Nous appliquons plusieurs méthodes complémentaires pour avoir une image la plus précise possible et une compréhension globale sur l’océan Indien, pour reconstituer le puzzle. »

Jérôme TalpinSaint-Denis, La Réunion, correspondance


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