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 Le fil info

Pourquoi certaines catastrophes nous bouleversent plus que d’autres

août 14
20:43 2021
Temps de lecture : 5 minutes

Allemagne, Belgique, Afghanistan, Chine… Les inondations et autres catastrophes climatiques se succèdent dans le monde ces dernières semaines, sans pourtant faire l’objet de la même attention des citoyens et des médias. Analyse.

Pourquoi les catastrophes climatiques suscitent-elles plus d’émoi quand elles frappent les pays riches ? C’est la question que se sont posée des écologistes après les inondations qui ont frappé l’Allemagne et la Belgique en juillet 2021, faisant plus de 200 morts. Le même mois, ailleurs dans le monde, des inondations ont provoqué la mort de centaines de personnes en Afghanistan, en Chine, en Iran, au Nigeria, au Yémen, au Panama ou encore au Tadjikistan. Toutes sont passées inaperçues, ou presque.

« Je m’attendais à ce que les médias en parlent comme ils l’ont fait pour les inondations en Allemagne et en Belgique… mais je suis très déçu », a déclaré sur Twitter Nyombi Morris, militant ougandais pour le mouvement Fridays for Future, après l’évacuation de centaines de foyers dans le nord de l’Ouganda. « Est-ce parce que c’est en Afrique ? » s’interrogeait-il alors. Teïssir Ghrab, activiste française à Alternatiba, a dénoncé « l’indignation à deux vitesses » des médias occidentaux.

Alors que les sécheresses, incendies, typhons et autres phénomènes extrêmes dopés par le changement climatique s’intensifient, comment expliquer que l’attention médiatique soit plus grande dans certains cas, plutôt que d’autres ?

« Des zones entières sont mal couvertes »

Selon Tristan Mattelart, professeur en sciences de l’information et de la communication interrogé par Reporterre, il convient d’être prudent : « Attention à ne pas tomber dans une vision où les médias, en bloc, ignoreraient sciemment des parties entières de la planète. Il existe une grande diversité de médias et des raisons objectives pour lesquelles des sujets sont plus traités que d’autres. »

L’auteur de La mondialisation des médias contre la censure — Tiers Monde et audiovisuel sans frontières(De Boeck) remarque par exemple que « l’information à l’étranger coûte cher, car elle nécessite d’entretenir un réseau de correspondants. Et si un média n’en a pas dans un certain pays, il doit s’en remettre aux grandes agences de presse. Or celles-ci, comme Associated Press, l’Agence France-Presse (AFP) ou Reuters sont toutes des agences occidentales, dont le réseau de correspondants est beaucoup plus dense dans les pays du Nord que dans ceux du Sud. Des zones entières sont mal couvertes. »

Les agences de presse constituent donc un premier filtre entre un événement qui se produit à l’étranger et le public vivant dans les autres pays. Le second filtre, ce sont les médias nationaux qui choisissent, ou non, de publier ces informations. « Dans les médias nationaux, la place accordée aux sujets, notamment internationaux, est limitée par le nombre de pages, de colonnes d’un journal ou la durée d’un journal télévisé, analyse Tristan Mattelart. On ne peut donc pas parler de tout, ce qui implique un mécanisme de hiérarchisation de l’information. »

Des hommes pataugeant dans une rue inondée d’un quartier de Ningbo, le 25 juillet 2021, alors que le typhon In-Fa frappe la côte est de la Chine. © Hector Retamal/AFP

La « loi de proximité »

Quelle information doit être publiée en priorité ? Dans les écoles de journalisme, les étudiants apprennent que d’une manière générale, « ce qui est intéressant pour le public, ce qui le touche, ce qui peut lui être utile est ce qui est le plus proche de lui », écrit le journaliste Yves Agnès dans le Manuel de journalisme (La Découverte). C’est ce que les journalistes appellent la « loi de proximité ».

« Cette loi explique pourquoi les journalistes tendent à privilégier les informations les plus locales, et pourquoi il vaut mieux, pour capter l’attention du lectorat, parler d’une catastrophe qui se déroule dans sa ville, son pays ou celui du voisin, plutôt que dans un État lointain », poursuit Tristan Mattelart. Dans le cas des inondations, « cette proximité géographique implique aussi que ce qui se passe en Allemagne pourrait nous arriver, dit à Reporterre Hélène Guillemot, chercheuse en sciences du climat au Centre Alexandre Koyré. Le climat de la France est plus proche de celui de l’Allemagne que du Nigeria. Et surtout les infrastructures, les dispositifs de secours, les enjeux politiques, économiques et sociaux sont bien plus semblables. »

Car si cette proximité peut être géographique, elle peut aussi être socioculturelle : plus l’information se déroule dans des pays où les modes de vie, l’organisation politique ou les religions sont proches des nôtres, plus le lecteur ou téléspectateur se sent concerné. « Ainsi, les feux en Californie, vu la puissance économique, le poids politique et l’influence du mode de vie états-unien sur le nôtre, sont un événement d’intérêt pour le lectorat français. Pour qu’on parle autant d’Haïti, il faut une catastrophe naturelle sans précédent comme le tremblement de terre de 2010, ou l’exécution du président », observe Tristan Mattelart.

Les ravages causés par les inondations à Bad Münstereifel, en Allemagne. © Thomas Krumbein

S’agissant du changement climatique, « les pays du Nord sous-estiment beaucoup leur vulnérabilité face à ses effets, juge Benjamin Sultan, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), spécialiste des retombées sociétales du changement climatique dans les Tropiques. Quand on y parle d’événements climatiques extrêmes, on les associe souvent aux régions vulnérables les plus pauvres. » Parler des inondations en Allemagne peut donc avoir une fonction d’alerte et pousser les décideurs à l’action : « Des catastrophes comme Katrina aux États-Unis ou ce qui s’est passé en Allemagne surprennent l’opinion en montrant que le réchauffement climatique peut engendrer des dégâts importants, ébranler nos économies, et qu’il est nécessaire de penser l’adaptation, l’aménagement du territoire, pas seulement en Afrique ou dans les pays du Sud, mais partout dans le monde », dit Benjamin Sultan.

« Il est très problématique d’attendre que le changement climatique touche des Blancs riches pour daigner s’en préoccuper, déplore le chercheur en sciences politiques François Gemenne. Les pays riches ne font rien parce qu’ils se disent que, finalement, s’ils faisaient des efforts, ils n’en seraient pas les principaux bénéficiaires. » Or, « ce qui permet de construire une action concertée et globale contre le changement climatique, c’est au contraire d’intégrer que chacun a une responsabilité envers les autres habitants du monde. Sinon, effectivement, nous n’aurons que peu d’incitation à transformer nos sociétés pour émettre moins de gaz à effet de serre, nous achèterons des climatiseurs toujours plus efficaces pendant que les autres mourront de chaud. »

Le nouvel ordre de l’information mondiale : un rapport tombé dans l’oubli

Le constat d’un déséquilibre dans la couverture du monde par les médias n’est pas nouveau. Après la Seconde Guerre mondiale, il a même abouti à un grand débat international sur la place de l’information des médias dans le monde, avec pour point d’orgue la publication, en 1980, d’un rapport intitulé Voix multiples, un seul monde. Celui-ci dessinait « un nouvel ordre de l’information et de la communication plus juste et plus équitable », dans le but de décoloniser l’information, car « les moyens d’information et de communication jouent un rôle d’une extrême importance dans la lutte commune pour la libération et le développement, l’affirmation de l’indépendance politique et économique et la création de nouvelles assises pour l’établissement de relations internationales plus équitables ». Ce rapport est ensuite tombé dans l’oubli.

À travers le monde, plusieurs médias tentent de s’organiser, de s’unir, d’échanger et de partager des contenus pour mieux couvrir le changement climatique et ses conséquences. L’initiative Covering Climate Now, cofondée en 2019 par la Columbia Journalism Review et The Nation, en association avec le Guardianet WNYC, compte désormais plus de 460 partenaires de tous les continents. Reporterre en fait partie, tout comme le média The Dhaka Tribune (Bangladesh), Macaranga (Malaisie), Periodic (Mexique), The Confidential Report (Togo), GreenNews Agency(Thaïlande) ou encore The Nepali Times (Népal).


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