Pour la première fois, une enquête de grande ampleur permet de dresser un tableau comparatif de la sexualité et de la santé sexuelle en Guyane, en Guadeloupe, en Martinique et à La Réunion. Menée auprès de 10 259 personnes de 15 à 89 ans, l’étude CSF-2023 met en lumière des évolutions profondes, surtout chez les jeunes, mais aussi des fragilités persistantes en matière de prévention, de vaccination, de contraception et de violences sexuelles.
Longtemps, les Outre-mer ont souffert d’un manque de données solides sur les pratiques sexuelles, les comportements de prévention et les inégalités d’accès aux soins. C’est précisément ce vide que vient combler le volet ultramarin de l’enquête Contexte des sexualités en France 2023, portée par l’Inserm et l’ANRS Maladies infectieuses émergentes. Réalisée entre mai 2023 et janvier 2024, selon la même méthodologie que dans l’Hexagone, elle offre un matériau inédit pour mieux comprendre des réalités souvent abordées par fragments, mais rarement documentées à cette échelle.
Ce premier ensemble de résultats ne raconte pas une seule histoire, mais plusieurs. Il fait apparaître des tendances communes aux quatre territoires étudiés, tout en soulignant des écarts sensibles d’un département à l’autre. Les chercheurs invitent d’ailleurs à lire ces chiffres avec prudence, en tenant compte des contextes démographiques, sociaux, culturels et épidémiologiques propres à chaque territoire.
Ce que dit l’enquête pour la Martinique
En Martinique, l’enquête CSF-2023 met en évidence une évolution sensible des comportements et des représentations, surtout chez les jeunes générations. L’âge médian au premier rapport sexuel est de 17,7 ans chez les femmes et de 18,1 ans chez les hommes. Chez les 18-29 ans, les écarts entre femmes et hommes sur le nombre de partenaires apparaissent moins marqués que dans les générations plus âgées. L’étude montre aussi une acceptation plus élevée de l’homosexualité chez les jeunes, en particulier chez les femmes, ainsi qu’un usage important du numérique dans les relations et les pratiques sexuelles. Sur le plan de la prévention, 75,9 % des femmes et 77,9 % des hommes de 18 à 29 ans déclarent avoir utilisé un préservatif lors de leur premier rapport sexuel. En revanche, 26,1 % des femmes concernées par la contraception disent ne recourir à aucune méthode contraceptive, et plus de 28 % des femmes déclarent avoir subi au cours de leur vie une tentative de rapport forcé ou un rapport forcé.
Des trajectoires qui évoluent, surtout chez les jeunes
Premier enseignement, l’entrée dans la sexualité a globalement tendance à se faire plus tard qu’auparavant, sauf en Guyane où elle demeure plus précoce. En 2023, l’âge médian au premier rapport sexuel va de 17,4 ans en Guyane à 18,9 ans à La Réunion chez les femmes, et de 15,7 ans en Guyane à 18,1 ans en Martinique chez les hommes. À l’exception de la Guyane, les chercheurs constatent donc une remontée de l’âge au premier rapport depuis 2008.
Mais derrière cette tendance générale, les équilibres entre femmes et hommes bougent aussi. L’enquête montre que les écarts dans le nombre de partenaires au cours de la vie tendent à se resserrer dans les jeunes générations. En Martinique, par exemple, entre 18 et 29 ans, les femmes déclarent davantage de partenaires que les hommes, alors que la tendance s’inverse ensuite avec l’âge. Dans les quatre territoires, les hommes restent plus nombreux à déclarer plusieurs partenaires au cours des douze derniers mois, mais les jeunes femmes s’éloignent nettement des profils observés dans les générations précédentes.
Une ouverture plus nette chez les jeunes, mais une acceptation sociale encore faible
L’autre mouvement marquant concerne les orientations sexuelles et leur perception. L’étude met en évidence une diversité croissante des parcours, particulièrement chez les jeunes et plus encore chez les jeunes femmes. En croisant les pratiques, l’attirance et l’auto-identification, les chercheurs estiment que, selon les territoires, jusqu’à une femme sur trois et jusqu’à un homme sur huit parmi les 18-29 ans s’éloignent de l’hétéronormativité.
Dans le même temps, l’acceptation sociale de l’homosexualité reste nettement plus faible que dans l’Hexagone. La part des personnes estimant que « l’homosexualité est une sexualité comme une autre » varie, selon les territoires, de 21,3 % à 48,6 % chez les femmes et de 18,3 % à 36,9 % chez les hommes. Là encore, les jeunes se distinguent par des opinions plus favorables, notamment en Martinique, en Guadeloupe et à La Réunion. Cela dessine un paysage contrasté : davantage de diversité vécue, mais un cadre social qui demeure encore largement contraignant.
Les signaux d’alerte à retenir
Au-delà des différences entre territoires, l’enquête fait ressortir plusieurs points de vigilance communs. Le recours au préservatif lors d’un premier rapport avec un nouveau partenaire reste inférieur à 55 % dans l’ensemble des territoires étudiés. Les couvertures vaccinales contre l’hépatite B et les papillomavirus demeurent insuffisantes, très en dessous des objectifs de santé publique. Dans les quatre territoires, une part importante de femmes concernées par la contraception déclare n’utiliser aucune méthode, et les grossesses non souhaitées restent fréquentes. Enfin, les violences sexuelles apparaissent à un niveau préoccupant, avec au moins une femme sur cinq concernée selon les territoires. Ces résultats confortent l’idée que les politiques de prévention, d’information et d’accès aux soins doivent être renforcées et davantage adaptées aux réalités locales.
Le numérique redessine aussi les relations
Autre transformation majeure, l’irruption du numérique dans la vie intime. Applications, réseaux sociaux, échanges d’images intimes, rencontres en ligne ou expériences sexuelles à distance font désormais partie du paysage, surtout chez les plus jeunes. Chez les 18-29 ans, la part de personnes déclarant avoir déjà vécu une expérience numérique en lien avec la sexualité atteint des niveaux élevés, allant de 37,2 % des jeunes femmes en Guyane à 59,3 % en Guadeloupe, et de 61,6 % des jeunes hommes en Guyane à 73,6 % en Martinique.
Cette évolution ne relève pas d’un simple changement d’outil. Elle modifie les cadres relationnels et les modes d’entrée dans la sexualité, mais elle expose aussi à de nouveaux risques. L’étude rappelle que l’envoi non consenti d’images intimes, tout comme leur diffusion sans accord, constitue une violence sexuelle. Sur ce point, le numérique apparaît à la fois comme un espace d’expérimentation et comme un nouveau front de vulnérabilité.
Prévention, vaccination, contraception : des fragilités persistantes
L’un des constats les plus préoccupants de l’enquête concerne la prévention. Le recours au préservatif reste limité, que ce soit au début de la vie sexuelle ou lors d’un premier rapport avec un nouveau partenaire. Certes, parmi les 18-29 ans, l’usage du préservatif au premier rapport sexuel se situe encore entre 72,5 % et 81,9 % chez les femmes selon les territoires, et entre 69,3 % et 80,1 % chez les hommes. Mais lorsqu’il s’agit d’un premier rapport avec un nouveau partenaire, les taux tombent partout en dessous de 55 %, sans différence significative selon le sexe ou le territoire.
Même alerte du côté de la vaccination. Chez les 18-29 ans, la couverture déclarée contre l’hépatite B reste modeste, de 44,1 % à 54,3 % chez les femmes et de 34,8 % à 49,7 % chez les hommes. Pour le HPV, les niveaux sont encore plus bas, entre 24,6 % et 27,9 % chez les jeunes femmes, et entre 12,4 % et 18,9 % chez les jeunes hommes. Le dossier souligne que ces chiffres restent nettement en dessous des niveaux observés dans l’Hexagone, eux-mêmes déjà inférieurs à l’objectif de 80 %.
Le volet contraception confirme lui aussi de fortes marges de progression. Dans les Outre-mer étudiés, près d’un quart à près d’un tiers des femmes concernées déclarent ne recourir à aucune méthode contraceptive, contre 9 % dans l’Hexagone. L’étude établit un lien avec la proportion élevée de grossesses non souhaitées ou souhaitées plus tard, comprise entre 29 % et 37,2 % selon les situations étudiées.
La Martinique entre évolutions générationnelles et vulnérabilités persistantes
Pour la Martinique, les résultats montrent une situation contrastée. L’âge médian au premier rapport sexuel s’établit à 17,7 ans chez les femmes et 18,1 ans chez les hommes, ce qui place l’île dans une configuration proche de la Guadeloupe pour les femmes, mais un peu plus tardive pour les hommes. Les écarts entre les sexes dans le nombre de partenaires sont moins marqués chez les jeunes, et l’acceptation de l’homosexualité apparaît plus élevée chez les jeunes générations, en particulier chez les femmes.
Les usages numériques liés à la sexualité y sont fréquents chez les jeunes, surtout chez les hommes. Sur le plan de la prévention, l’usage du préservatif lors du premier rapport sexuel chez les 18-29 ans reste relativement homogène entre les sexes, avec 75,9 % pour les femmes et 77,9 % pour les hommes. Mais, comme ailleurs, la situation se dégrade dans les nouvelles relations, et la contraception demeure imparfaitement installée : 26,1 % des femmes concernées ne recourent à aucune contraception, tandis que les méthodes naturelles restent relativement présentes. Surtout, plus de 28 % des femmes déclarent avoir subi au cours de leur vie une tentative de rapport forcé ou un rapport forcé, avec une prévalence particulièrement élevée chez les jeunes.
Un outil pour orienter les politiques publiques
Au-delà des chiffres, cette enquête apporte un message clair : les sexualités évoluent dans les Outre-mer, mais les conditions de prévention, d’accès aux soins, de protection contre les violences et de reconnaissance sociale ne suivent pas toujours au même rythme. Les jeunes générations expriment des trajectoires plus diverses, des comportements différents et une relation plus forte au numérique. En revanche, les lacunes en matière de vaccination, de contraception, de prévention des IST et la fréquence élevée des violences sexuelles rappellent l’ampleur des besoins.
Ce travail ne prétend pas tout dire. Il ouvre plutôt un chantier. Les auteurs annoncent d’ailleurs des analyses thématiques plus approfondies, territoire par territoire, afin de mieux comprendre les déterminants sociaux locaux et d’orienter plus finement les politiques de santé sexuelle. Pour la Martinique comme pour les autres territoires concernés, l’enjeu est désormais de transformer ces données en décisions utiles, ciblées et adaptées aux réalités du terrain.
Philippe Pied







