ANTILLA MARTINIQUE | Avec vous depuis 1981

 Le fil info

Steve Gadet : « Comment composer une communauté martiniquaise quand l’essence identitaire d’un groupe est justement le non-mélange ? »

Steve Gadet :                              « Comment composer une communauté martiniquaise quand l’essence identitaire d’un groupe est justement le non-mélange ? »
novembre 23
04:03 2020

Enseignant-chercheur en civilisation américaine à l’Université des Antilles, Steve Gadet réagit ici à certains propos d’Emmanuel de Reynal, publicitaire et ancien président de l’association Contact-Entreprises, dans l’interview que celui-ci donna à ANTILLA il y a quelques mois, à l’occasion de la parution de son livre, Ubuntu.

Emmanuel de Reynal a beaucoup de bonne volonté. C’est l’un des rares membres de la communauté békée à descendre dans l’arène publique et partager, voire défendre ses idées, sa vision du pays et de notre peuple. Il faut le reconnaitre. Une bonne volonté qui le cloue même parfois au pilori de sa propre communauté. J’aime son désir de franchir les lignes imaginaires du prêt-à-penser, son désir de sortir des barrières communautaires. Ceci-dit, j’ai l’impression qu’il minimise parfois l’impact du racisme institutionnel. J’ai lu attentivement son entretien-fleuve dans Antilla n°1929 datant du 23 juillet 2020. J’ai parfois été très surpris par certaines idées. D’autres fois, j’ai été contrarié ou encore bousculé dans le bon sens du terme.

Lorsqu’il dit : “Békés, noirs, mulâtres, indiens…voilà les “prétendues identités”, voilà des étiquettes trop restrictives pour définir pleinement ce que nous sommes vraiment”[1], j’espère que lui et moi tomberont d’accord pour dire que ce sont des “étiquettes” mises en place par l’Occident, par les blancs pour classer, dominer et organiser la vie socio-économique. La race est l’enfant du racisme, pas sa mère, comme disait Ta-Nehesi Coates. On a d’abord mis en place des systèmes de domination, et ensuite on a apposé des étiquettes. On ne peut pas vouloir remettre en cause les étiquettes si on ne réfléchit pas au système socioéconomique qui leur a donné naissance… . L’invitation à laisser tomber les étiquettes promet-elle de réviser les privilèges qui vont avec ? Si oui, on dépasse la rhétorique qui fait du bien à la conscience. Si non, on reste dans de belles postures sans jamais envisager des changements concrets. Comme l’avance la sociologue américaine Robin d’Angelo dans son ouvrage percutant La fragilité blanche (2020), c’est un privilège blanc que de ne pas penser la couleur de peau, d’en faire un non-évènement. Les personnes non-blanches n’ont pas ce luxe dans ce système où tout a été mis en place pour leur faire comprendre que la normalité, le beau, le fort, le capable était blanc.

Emmanuel de Reynal continue en affirmant que : “Notre grande difficulté est que nous ne pouvons pas parler en tant que victime ou en tant que bourreau. Encore une fois, les victimes et les bourreaux n’existent pas.” Pour moi ce n’est pas une difficulté. Quand quelqu’un cause un tort, son décès n’enlève rien à l’impact de son acte. Si on le veut vraiment, on trouvera un moyen de dédommager les personnes impactées et de solder la reconnaissance de dette que l’histoire a elle-même rédigée. Je veux nuancer mes propos pour ceux et celles qui me verrait comme un fanatique de la réparation. Il n’est pas question de tout voir à la lumière de notre histoire douloureuse. Il est entendu que nombreux sont ceux qui n’ont pas eu besoin de s’en préoccuper pour s’accomplir brillamment et sans attendre que l’état ou qu’une entreprise dirigée par des békés mette du pain dans leur bouche.

Néanmoins, il est important d’affirmer que même si leurs ancêtres ne sont plus là, les békés ont hérité d’un système ; un système qui a généré de vrais avantages, un vrai capital ; un capital qui a généré la capacité d’investir lorsque beaucoup de personnes maintenues en servitude ne pouvaient rien épargner : ni leur corps, ni leur sueur donc encore moins de l’argent. Cette avance, ce privilège a été réel et quiconque le souhaite peut tracer le chemin de cet argent, de ce capital dans les positions dominantes, les grandes propriétés, la capacité d’envoyer leurs enfants faire des études là où ils le désirent, d’insérer des gens à des postes avantageux dans la vie économique de Martinique, Guadeloupe et du monde entier. Certes les groupes békés ne sont plus les seuls à faire la pluie et le beau temps sur toutes les activités économiques du pays. Des groupes français et étrangers prennent leur part du gâteau. Cela n’empêche que des pays qui ont traversé des drames similaires, où des gens ont été empêchés d’avancer, maltraités par des systèmes injustes ont beaucoup à nous apprendre. Comment solder les crimes contre l’humanité, les injustices autrefois légales ?

Aux Etats-Unis les entreprises qui ont engendré des bénéfices grâce à l’esclavage ont mis en place des démarches réparatrices sous formes de bourses estudiantines. Ils n’ont pas seulement fait acte de contrition avec des « paroles en l’air », ou encore signé des accords pour des formations permettant de renflouer leurs postes subalternes.

“Il n’y a aujourd’hui ni victime, ni bourreau. Il n’y a ni esclave, ni esclavagiste. Il n’y a que les descendants d’un passé douloureux qui ensemble ont recomposé, bon an mal an, une communauté martiniquaise”. Comment composer une communauté martiniquaise quand l’essence identitaire d’un groupe est justement le non-mélange ? Encore une fois, il nous faut dépasser les beaux mots et les élans philosophiques. Pourquoi les cercueils de nègres ne doivent-ils pas croiser les cercueils de békés durant les enterrements ? « Il n’y a ni esclave, ni esclavagiste ». Est-ce que tout est réglé une fois qu’on a dit ça ? J’ai l’impression d’entendre de façon déguisée « ne parlons plus du rapport esclaves/esclavagistes, il n’est plus ». Comment faire pour ne plus penser cette relation alors même qu’elle a fondé et structuré notre pays pendant plus de 200 ans ? Qui a plus d’intérêt à la laisser dans l’angle mort de la réflexion lorsqu’il pense le pays, ses bobos et ses forces ?

Emmanuel de Reynal dit : “Nous devons renoncer aux “non-dits” et apprendre à parler respectueusement de tous nos sujets.”. Ces mots laissent entrevoir un chemin de dialogue. Il parle ensuite du devoir de vérité que nous avons sur tout un tas de sujets, notamment sur “nos forces héritées des combats que nous avons menés (…)”. De quels combats s’agit-il ? Quels combats békés et nègres ont mené ensemble afin d’en récolter les fruits ? Lesquels ? Je suis curieux de le savoir. Il dit ensuite que Nelson Mandela aurait échoué s’il avait commencé son combat par des accusations ; des accusations que la communauté béké en a sûrement marre d’entendre, une aigreur qui met mal à l’aise et qui ne s’évapore pas malgré les décennies passées. Elle s’en rend compte à chaque éruption sociale, peu importe les générations, celles des années 30, 60, 80 et 2000.

Lorsqu’on évoque l’entre-soi des békés, il répond que ces comportements “sont de ceux de personnes qui, pour la plupart, n’ont objectivement rien à se reprocher”. Je lis bien ? Elles basent leurs interactions et leurs valeurs sur le critère racial mais elles n’ont rien à se reprocher. Elles peuvent continuer à conforter un système économique, juridique et social raciste… tout va bien. “Elles mènent leur vie sans intention de nuire.” déclare-t-il. L’intention n’a rien à avoir avec l’impact des actions, ce qu’elles signifient, ce qu’elles génèrent sur le plan socioéconomique, politique et culturel. Est-ce que ces postures favorisent l’interruption des comportements racistes dans le pays Martinique et le pays Guadeloupe ? L’isolement racial est source de confort. Cela leur permet de préserver leur monde bien blanc. Pas de stress racial, pas besoin de rester en présence de cet autre qui peut les faire se sentir mal à l’aise, cet autre qui représente ce qu’ils n’aiment pas et qui, en même temps les définit. Pas de blancs sans noirs et vice versa… Ces choix sont des mécanismes racistes qu’il faut détricoter, mettre en lumière, parce qu’ils perpétuent un système de privilèges. Je suis ici encore une fois d’accord avec Robin D’Angelo lorsqu’elle affirme que le racisme n’est pas une question d’individus méchants. C’est un système qui génère des inégalités.

Selon Emmanuel, “Si vous entrez dans le cœur de chacune de ces personnes, vous y trouverez sans doute bien plus de lumière que ces préjugés qui vous empêchent de voir.” Le problème ne viendrait donc pas du racisme à peine déguisé de la communauté béké mais plutôt des gens qui posent sur eux un regard tordu par des préjugés. Je dois reconnaitre que nous avons tous des préjugés sur tout un tas de personnes et de sujets. Ils modifient notre façon d’interagir avec les autres, nos visions des autres, particulièrement des personnes que nous ne côtoyons pas directement. Il conclut en disant que “ce sont les préjugés qu’il faut combattre et non les comportements prétendument négatifs”. Oui, volontiers mais comment faire si on garde la méconnaissance et l’impensé, l’inconscience du racisme, de son impact en l’état. Qui démontera la machine à fabriquer les préjugés ? Nou ka chayé dlo an pannyé. Les préjugés sont le fruit de la méconnaissance et si on ne se côtoie pas, ils ont encore de beaux jours devant eux.

Et si j’avais faussement l’impression d’être objectif dans mon approche de cette question raciale ? Et si Emmanuel avait lui-même cette fausse impression d’être objectif en parlant du sujet ? A la fin du livre Ubuntu, il déclare de manière explosive “Ne m’appelez plus béké”. Je réaffirme alors que pour que cette appellation disparaisse, il faudrait qu’il en soit de même des privilèges associés. Tant que ces privilèges seront là, le mot « béké » persistera pour décrire ce groupe social.

Pour minimiser la gravité de leur posture, Emmanuel déclare : “On peut regretter que d’autres n’adoptent pas les comportements que l’on souhaiterait qu’ils adoptent. Mais ce regret n’est-il pas le reflet d’une pensée autoritaire ?” En clair, au lieu de remettre en question le cadre racial blanc, il essaie de nous persuader que le déséquilibre est du côté de ceux qui osent avoir une opinion sur le comportement des békés C’est aberrant. Le procédé est tordu. Non seulement le racisme est structurant, mais à ceux qui osent dire qu’il y a un souci, on répond : “Qui sommes-nous pour exiger que d’autres agissent de telle ou telle façon ?”. Voilà le produit de l’individualisme occidental… Ils font ce qu’ils veulent tant que cela ne fait pas couler de sang. Où est le souci ? Voilà le produit de l’objectivité à l’occidental. Ils n’ont aucun effort à faire, aucune réflexion à mener. La solution serait selon lui “d’accueillir les différences, sans jugement”. Les bras m’en tombent. Fermez la boutique, circulez, il n’y a rien à voir.

Alors finalement quelles solutions envisager pour faire reculer le racisme en Martinique ? Selon Emmanuel, ce serait avec “des actions individuelles ou en soutenant des projets collectifs. Nous pouvons le faire en créant des espaces de dialogues nouveaux, notamment autour de notre histoire commune.” Tout à son honneur, il milite pour plus d’engagement associatifs, pour que chaque martiniquais donne de son temps pour l’intérêt général. Cette idée résonne chez moi mais le fond du problème demeure. On met des pansements là où il faudrait passer en salle d’opération. Il dénonce la “bouc-émissairisation” qui cantonne les gens stigmatisés dans leur prétendue identité. Elle les emprisonne, au point de leur faire perdre leur envie de s’exprimer. Ces personnes seraient encore une fois au bout de ce qu’elles peuvent faire et ce serait à la société dans laquelle ils évoluent de créer des conditions pour qu’ils prennent part au débat public. Il ne manque que les massages et le vin blanc.

Tant que les gens n’ont pas d’intérêt à changer, ils ne le feront pas. Emmanuel ne devrait pas tout mettre sur le dos de l’aigreur que les gens ont pour les békés en Martinique. Au temps où ce ressentiment n’était pas si ouvertement exprimé ils s’appliquaient quand même à préserver leur monde tout blanc donc l’explication est ailleurs. Les békés n’ont pas à lutter contre le système institutionnel, juridique, économique et politique en Guadeloupe, en Martinique, au Brésil, en Afrique. Ce système n’est pas limitant pour eux. Il l’est pourtant pour bien d’autres. Je pense aux militant.e.s anti-chlordécone, aux travailleuses et travailleurs de la banane, à la famille de ceux qui sont tombés sous la violence du système. Cela dit l’histoire nous montre que les groupes privilégiés renoncent rarement à leurs privilèges volontairement.

Dans les explications probablement bien intentionnées d’Emmanuel, j’entends surtout un message récurrent : les békés blancs n’ont aucun travail à faire, ils n’ont aucune responsabilité dans tout ça, ils ne participent pas vraiment au problème. Il faut le résoudre sans trop leur en demander d’autant plus qu’ils ont fait des progrès et qu’ils participent déjà au vivre-ensemble du pays par leur soutien à des clubs sportifs, leur participation à des associations, etc. C’est ce message que j’ai lu en filigrane. Loin de moi l’intention de dire que les békés sont malveillants mais j’aimerais qu’ils puissent surtout réfléchir sur leurs choix de vie et ce qu’ils ont de problématique. Au lieu de rester sur leurs acquis, de protéger le comportement qui leur sied, il faut accepter ce malaise et en tirer des enseignements. Ces choix dont Emmanuel dit qu’ils ne “blessent” personne sont radicalement problématiques. Oui, cette mentalité blesse les non-blancs.

C’est aussi douloureux que l’attitude des blancs qui se sont lâchés récemment sur les réseaux sociaux. Ils ont vomi leurs “On n’aurait dû vous laisser en Afrique” ou encore “les nègres ne savent pas se tenir, il faut leur mettre des gendarmes au cul”. Ces injures racistes proférées au Diamant nous ont enseigné de bonnes leçons : Le racisme anti-nègre au pays du nègre est bien vivant mais les nègres et les négresses ne sont pas disposés à recevoir le crachat la bouche ouverte en laissant tranquilles ceux et celles qui les écrivent sur leur smartphone dans leur résidence sécurisée. La haie d’injures qu’on a vue lorsque les gendarmes sont venus extraire de chez lui l’un des mis en cause en témoigne. Espérons que d’autres blancs racistes au pays en prendront de la graine.

Si la question raciale était seulement esthétique, on n’en serait pas là. Je ne t’aime pas, tu ne m’aimes pas et ça s’arrête là. Le problème c’est qu’elle est liée à la question économique, juridique et politique. La tension qui s’exprime au pays doit continuer et va continuer. Le beau et le bon se construisent grâce à elle. Cette tension créative dont Martin Luther King parlait, cette tension qui peut surgir de la conscience de la nation, celle qui nous aide à creuser un tunnel d’espoir dans une montagne de désespoir… .

                                                                                                               Steve Gadet

Articles semblables

0 Commentaires

Aucun commentaire encore!

Il n'y a aucun commentaire pour le moment, voulez-vous en ajouter un?

Ecrivez un commentaire

Ecrivez un commentaire

Laissez votre commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

eget velit, ultricies non id libero nunc sed Aliquam amet,
%d blogueurs aiment cette page :