Deux ou trois précisions d’Henri Pied
L’extrait qui suit provient d’un texte de Raphaël Confiant, publié le 12 mai 2016 sur le site Montray Kreyol. Il cible, à la fois, un des voyages du général de Gaulle en Martinique, ainsi qu’une célèbre phrase : «Mon Dieu ! Mon Dieu, que vous êtes français !»
Les citations de Raphaël Confiant sont à la fois vraies et incomplètes, du moins dans ma lecture personnelle de ces événements. J’explique pourquoi dans ce qui suit. J’ai agrémenté ce voyage vers le passé par des photos d’époque, issues de la collection personnelle de Mme Anne-Marie Bocharel, qui me les a remises il y a un mois à peine. Je remercie d’ailleurs Raphaël Confiant de m’avoir ainsi permis d’apporter quelques précisions sur ce que je connais, ou ce que je crois, de ces événements historiques.
Le texte de Raphaël Confiant (extraits)
Le scénario envisagé plus haut n’a rien d’extraordinaire pour plusieurs raisons. D’abord, 50 000 Martiniquais s’étaient rassemblés Place de la Savane et sur la Jetée en 1948 pour accueillir la Vierge du Grand Retour. Ensuite, plus de 50 000 s’étaient rassemblés au même endroit en mai 1960 pour accueillir le général de Gaulle, lequel, stupéfait, bluffé même, s’était écrié dans un accès d’éloquence un peu comique : «Mon Dieu ! Mon Dieu, que vous êtes français !». J’avais neuf ans : j’ai gardé intacte dans ma mémoire, comme si c’était hier, l’image du général debout dans sa DS 19 noire, faisant le salut militaire en remontant l’avenue de la Jetée (du Bord de Mer, comme on disait aussi à l’époque) dans le sens inverse de la circulation telle qu’elle est aujourd’hui, pour se rendre à la Maison des Sports, détruite depuis.
Messieurs les commémorationnistes de l’Abolition de l’esclavage ou de la Révolution anti-esclavagiste – c’est comme vous voulez – vous rassemblez combien de gens, au fait ? Combien de divisions ? Permettez-moi de douter que, dans vos différentes conférences, marches, défilés, etc., vous rassembliez le centième de la foule venue accueillir la Vierge du Grand Retour ou le général de Gaulle.
Raphaël Confiant, Montray Kreyol, 12 mai 2016

Les quelques précisions d’Henri Pied
Premièrement
Il y a eu trois voyages de De Gaulle en Martinique. Le premier eut lieu en août 1956, avant sa prise de pouvoir.
Deuxièmement
Les deux autres ont été effectués en tant que président de la République : d’abord, effectivement comme l’écrit Raphaël Confiant, en 1960 (au mois de mai), puis ensuite en mars 1964.
Troisièmement
La fameuse phrase «Mon Dieu ! Mon Dieu, que vous êtes français !» n’a pas été prononcée en 1960, mais en 1964, lors du second voyage présidentiel.

Quatrièmement
Ce n’est évidemment pas un hasard, mais une volonté délibérée de la part du président de la République Charles de Gaulle : en tout cas, ces deux voyages présidentiels ont été réalisés à deux moments clés de la vie de notre pays. Le premier, juste le mois suivant les événements de décembre 1959. Le second, juste après le premier procès de l’OJAM et le jugement « historique » du 10 décembre 1963 – car il reconnaissait le droit du peuple martiniquais de revendiquer, éventuellement, l’autonomie, sans que cela soit un crime.
Cinquièmement
Dès 1960, le pouvoir d’État avait pris la mesure du sérieux de la situation en Martinique (et dans les DOM). Non pas à cause des événements de 1959 eux-mêmes, mais parce que de nombreux signes « cliniques » l’avaient tenu en alerte.
Au moment où éclate la nouvelle de la tuerie de décembre 1959, des congrès étudiants se tenaient à Paris et en province (Montpellier), où il était clair pour les Renseignements généraux de l’époque que la mouvance étudiante des trois territoires caribéens de la France radicalisait ses positions idéologiques et prenait le virage nationaliste.
De plus, depuis 1960, d’autres signes très clairs avaient pu être notés par le pouvoir d’État, notamment à cause de la guerre d’Algérie : insoumission ou désertion d’appelés, voire même d’officiers de l’armée, tels que Guy Cabort-Masson. Citons aussi le cas de Daniel Boukman, d’Oruno D. Lara, de Roland Thésauros. Sans compter l’engagement clair de Marcel Manville, ancien résistant, ou celui de Frantz Fanon.

Sixièmement
Ces deux voyages de De Gaulle encadrent la période déterminante de 1959-1963, juste au début, juste vers la fin. De Gaulle n’a pas sous-estimé les événements créés par cette situation politique nouvelle et a ainsi placé cette période – 1959-1963 – comme la plus décisive de toute notre histoire récente. Là, pourrais-je ajouter, loin d’un train-train classique.
Septièmement*
Concernant la « phrase historique » «Mon Dieu ! Mon Dieu, que vous êtes français !», je crois – mais je peux me tromper – qu’elle est encore directement liée à l’OJAM. En effet, après l’emprisonnement « des jeunes » en Martinique, ceux-ci, lorsque les grognements de la population commencèrent à prendre de la force, furent transférés à la prison de la Santé, puis mis en cellule individuelle.
Le lendemain matin, un matin blême de février, nous entendîmes – et toute la prison entendit – un cri déchirant : « La Martinique aux Martiniquais ! » C’était la voix de Rico Armougon, qui nous saisit tous au plus profond de ce matin blême d’un février glacial de la capitale de la France.
Je reste persuadé qu’un rapport fut envoyé directement à la présidence de la République, et, pour moi – dussé-je me tromper -, c’est à Rico Armougon, et à nous tous, que le président Charles de Gaulle répondait à Fort-de-France, devant des dizaines de milliers de Martiniquais. Dussé-je me tromper, je me répète.
Une anecdote : L’inoubliable Khokho a transformé cette phrase en disant que De Gaulle s’était trompé et qu’il voulait sans doute dire devant cette foule “de couleurs” : “Mon dieu, mon dieu que vous êtes FONÇÉ”

Huitièmement, et en fin de compte
Reste une question, importante, voire centrale : pourquoi le plus grand chef d’État que la France ait connu depuis Louis XIV se sentit-il obligé d’encadrer par deux visites solennelles une petite île de 1 100 km², et juste pour dix-huit « trublions » et quelques autres ?
Pour la raison suivante, une raison simple et limpide : de Gaulle avait placé ses Antilles, dans les années 1944-1946, au centre de sa stratégie de reprise du pouvoir, essentiellement pour éviter leur phagocytage par les États-Unis et leur doctrine de Monroe. On sait, depuis qu’Oruno D. Lara nous les a expliqués, notamment dans les colonnes d’Antilla, toute la succession des faits qui ont conduit Monnerville et Soustelle, agissant selon la volonté de De Gaulle, à placer la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane dans le giron départemental – un giron qui les rendait définitivement inaccessibles aux États-Unis de l’époque.
Moi, je crois vraisemblable cette analyse, avec un cortège de faits de toutes sortes, tout au moins tant que nos autres historiens de Martinique ou de Guadeloupe ne nous auront pas fourni d’éléments différents.
Henri Pied
NDLR du 21 MAI 2026 : Il faut noter que durant cette période où les jeunes de l’OJAM étaient emprisonnés à la Santé ou à Fresnes, de Gaulle rendît visite à un autre jeune martiniquais qui s’appelait Maurice Laouchez et celui-ci cite dans son livre “Vos avocats ont déjà beaucoup parlé – récit d’une résistance” où à la page 12 il raconte sa rencontre avec le Général de Gaulle qu’il, Maurice Laouchez a reconnu comme inoubliable.
L’EXTRAIT EN QUESTION DU LIVRE
La Rencontre avec le Général de Gaulle
« En juillet 1963, en tant qu’étudiant martiniquais, j’ai l’occasion d’échanger en tête à tête avec le Général de Gaulle, Président de la République, sur les difficultés des jeunes antillais, tant aux Antilles que dans l’Hexagone.
D’anciens élèves de Sciences Po membres de son entourage m’ont proposé ce rendez-vous.
A cette époque qui suit la fin de la guerre d’Algérie, plusieurs jeunes Martiniquais membres de l’Organisation de la jeunesse anticolonialiste de la Martinique (O.J.A.M.) sont incarcérés. Je n’ai reçu aucun mandat pour justifier leur action ou défendre leur cause. Mais c’est une occasion exceptionnelle d’appeler l’attention du Chef de l’Etat, comme jeune martiniquais, sur les difficultés et les aspirations des jeunes ultra-marins en général, et de mes camarades incarcérés en particulier.
Son positionnement est simple, en cohérence avec toutes ses déclarations publiques concernant les Départements d’Outre-Mer : Que deviendraient vos régions si elles n’avaient pas la France ? Aussi bien dans la Constitution qu’il a fait adopter en 1958, que dans ses déclarations officielles, il n’a jamais envisagé pour elles une quelconque autonomie ou une évolution vers l’indépendance.
L’électorat martiniquais lui a donné son total accord sur cette ligne, le 28 septembre 1958, en votant « oui » massivement en faveur de la nouvelle Constitution donnant jour à la Cinquième République.
Tout au plus un décret pris en 1960 permet-il aux Conseils Généraux d’émettre avis et propositions sur les projets de lois ; cette possibilité n’a d’ailleurs jamais été utilisée.
Je ne peux que lui répondre que les difficultés demeurent, malgré tout, et que les souffrances peuvent déboucher sur des situations difficiles à maîtriser. Il met fin à l’entretien après s’être très courtoisement félicité de notre bref échange.
Cette rencontre avec l’un des géants de l’histoire du XX* siècle reste l’un des moments forts de mon existence.
Arrivé exactement à l’heure annoncée au Ministère des Départements d’Outre-Mer, prenant le temps de m’écouter, m’expliquant avec calme et clarté les raisons de sa politique dans les Départements d’Outre-Mer, se félicitant à la fin de m’avoir rencontré, il me donne à réfléchir sur le destin des grands hommes, sur la hauteur qu’il faut toujours tenter d’atteindre au milieu du fatras du quotidien, sur le respect à apporter aux plus humbles. Le Général de Gaulle n’avait rien d’un ange, et fut assez systématiquement combattu par les intellectuels martiniquais après son retour au pouvoir. Mais il restera dans l’histoire comme celui qui, à deux reprises, en 1940 et 1958, sauva la France de périls majeurs et lança le premier, dans le pays, textes législatifs à l’appui, le principe et les modalités de la participation.
Son respect pour les Institutions, souvent contesté, est illustré par un fait à valeur symbolique, qui concerne la magistrature. Quand il assistait à la rentrée solennelle de la Chambre de Cassation, il souhaitait que les hauts magistrats ne se lèvent pas à son arrivée. Il voulait y voir le signe de l’indépendance de la Justice. »
LÉGENDES DES PHOTOS D’ARCHIVES
Photo de groupe (OJAM) – rangée du haut : Rico Armougon, Totor Lessort, Hervé Florent, Roger Riam, Félix Lamotte, Rodolphe Désiré, le docteur De Thoré père (visiteur des « emprisonnés »), Henri Pied et Guy Dufond.
Photo de gauche : M. Alain Plénel, ancien vice-recteur de la Martinique, et le Dr De Thoré père. Sur le tableau, la photo d’André Aliker.
En haut : de Gaulle dans sa DS 19 noire, dont a parlé Raphaël Confiant.
En bas : de Gaulle au micro. On remarque Aimé Césaire, au second plan.
Une foule immense (lycée de la Pointe des Nègres).
Autre photo du docteur De Thoré père, au milieu : Guy Dufond ; à droite : Alain Plénel.
Source : Antilla n°1717, 20 mai 2016, pages 2-5. Texte original d’Henri Pied. Citation initiale extraite de Raphaël Confiant, Montray Kreyol, 12 mai 2016. Photographies : collection personnelle d’Anne-Marie Bochrel.





