C’est une nouvelle plutôt mauvaise pour cette rentrée. Les Antillais sont de moins en moins riches par rapport à leurs compatriotes de l’Hexagone, eux-mêmes plus pauvres que leurs voisins européens. Dans les années 2000, le PIB français par habitant était supérieur de 15 % à la moyenne européenne ; depuis 2022, il est largement en dessous. La problématique du développement économique se pose donc de façon aiguë et ses freins doivent être pris en compte, notamment celui de l’épargne. L’épargne accumulée aux Antilles doit enfin financer l’économie locale et cesser de financer l’ailleurs.
Une épargne abondante qui finance trop peu l’économie locale
La Guadeloupe et la Martinique disposent d’un paradoxe économique qui ne peut plus être ignoré : elles possèdent une épargne importante, mais celle-ci contribue encore trop peu au financement de leur propre développement. Près de 10 milliards d’euros d’épargne des ménages antillais seraient ainsi déposés dans les banques les assurances et la bourse, tandis qu’une part significative de cette épargne est investie en dehors des territoires. Autrement dit, les Antilles accumulent du capital sans parvenir suffisamment à le transformer en investissement productif local.
Cette situation révèle l’une des faiblesses majeures du modèle économique actuel antillais. L’épargne créée par les revenus distribués localement repart en partie vers l’Hexagone ou vers les marchés financiers extérieurs, alors même que les entreprises guadeloupéennes et martiniquaises qui sont en manque de fonds propres peinent à trouver les capitaux nécessaires pour investir, innover, se moderniser ou changer d’échelle. Le paradoxe est saisissant : le territoire dispose d’une ressource financière considérable, mais celle-ci ne produit pas suffisamment de retombées économiques sur place.
Le problème n’est donc pas seulement celui du niveau de l’épargne, mais celui de son allocation. Une économie ne se développe durablement que lorsqu’elle sait transformer son épargne en capital productif : entreprises, équipements, technologies, immobilier productif, innovation et infrastructures. Lorsque cette transformation ne s’effectue pas localement, l’épargne devient une richesse financière qui échappe en grande partie au territoire, tandis que celui-ci doit continuer à recourir au crédit et aux transferts publics pour soutenir son activité.
Transformer l’épargne en capital productif
C’est précisément là que se trouve le changement de paradigme auquel les Antilles sont désormais confrontées. Il ne suffit plus de défendre une économie fondée principalement sur la consommation, la redistribution et la protection des revenus. Il faut construire une véritable économie de production, capable de mobiliser son capital local au service de ses entreprises. La question fondamentale n’est donc plus seulement de savoir comment distribuer davantage de richesses, mais comment créer davantage de richesses et de valeur ajoutée sur place.
La création d’outils financiers adaptés, capables de canaliser une partie de cette épargne vers les PME, l’industrie, le numérique, l’énergie, l’innovation et les investissements structurants, devrait ainsi devenir une priorité stratégique. Il ne s’agit pas de contraindre l’épargne à rester aux Antilles, mais de créer les conditions de confiance et de rentabilité permettant aux épargnants, aux banques et aux investisseurs de considérer l’économie locale comme un véritable espace d’investissement.
Car le véritable risque pour la Guadeloupe et la Martinique n’est peut-être pas seulement la récession de l’économie qui guette : c’est l’installation progressive dans une économie de très faible croissance, dépendante de la consommation et des financements publics, alors même qu’elle dispose d’un capital financier considérable. Les Antilles ne souffrent donc pas nécessairement d’un manque d’argent privé ; elles souffrent surtout d’une insuffisance de capitaux publics et d’un déficit de transformation de l’épargne en capital productif.
Les 10 milliards d’euros évoqués ne doivent plus être regardés comme une simple masse financière dormante. Ils pourraient constituer l’un des leviers d’un nouveau cycle économique antillais. L’urgence est qu’une part beaucoup plus importante de l’épargne créée en Guadeloupe et en Martinique finance les entreprises, l’investissement et la production de richesse dans les territoires qui l’ont générée. Sans cette évolution, les Antilles continueront à chercher ailleurs les capitaux dont elles disposent déjà, alors que leurs entreprises en ont besoin pour investir, se moderniser, se numériser, innover et changer d’échelle.
Sortir du modèle centré sur la consommation
Le problème dépasse donc largement la seule question bancaire. Il touche au cœur même du modèle économique antillais. Pendant des décennies, l’économie de la Guadeloupe et de la Martinique s’est structurée autour de la consommation, de la redistribution, des transferts publics et de l’importation. Ce modèle a permis d’élever considérablement le niveau de vie, mais il atteint aujourd’hui ses limites. Lorsque la production locale progresse moins vite que les besoins, que les finances publiques deviennent plus contraintes et que les transferts ne peuvent plus augmenter indéfiniment, une question finit nécessairement par s’imposer : comment produire davantage de richesses localement ?
La réponse passe nécessairement par l’investissement. Et l’investissement suppose du capital. Or le paradoxe antillais est précisément de disposer d’une épargne importante tout en continuant à rechercher à l’extérieur les moyens financiers nécessaires au développement. Il faut donc désormais s’interroger sur la création d’un véritable circuit de financement du développement antillais.
Une banque de développement pour changer d’échelle
C’est dans cette perspective qu’une banque de développement dédiée à la Guadeloupe et à la Martinique pourrait constituer un outil stratégique. Son objectif ne serait évidemment pas de remplacer les banques commerciales, mais de compléter leur action là où le financement classique demeure insuffisant ou trop prudent. Avec un mécanisme de défiscalisation, elle pourrait intervenir en fonds propres, en prêts de long terme, en garanties ou en cofinancement afin d’accompagner les entreprises dans les secteurs notamment productifs susceptibles de créer durablement de la valeur : industrie, transformation agroalimentaire, numérique, intelligence artificielle, énergie, économie circulaire, infrastructures, tourisme à forte valeur ajoutée et services exportables.
Une telle institution permettrait surtout de rapprocher trois éléments aujourd’hui insuffisamment connectés : l’épargne antillaise, les besoins de financement des entreprises et les projets structurants des territoires. Il ne s’agirait pas de retenir artificiellement l’épargne sur place, mais de donner aux investisseurs une possibilité crédible de participer au développement de leur propre économie.
Cette réorientation serait d’autant plus importante que la Guadeloupe et la Martinique entrent dans une période où le financement public pourrait devenir moins abondant. Les territoires ne pourront pas éternellement compenser leur déficit de production par davantage de dépenses publiques, de transferts ou d’endettement. La véritable rupture économique consistera donc à passer d’une logique de financement de la consommation à une logique d’accumulation de capital productif.
Construire un circuit financier antillais
Le sujet de l’épargne est ainsi beaucoup plus politique et stratégique qu’il n’y paraît. Une économie qui produit de l’épargne mais dont celle-ci finance principalement l’extérieur contribue indirectement au développement des autres territoires. À l’inverse, une économie capable de transformer une partie de son épargne en entreprises, en emplois, en technologies et en capacités productives enclenche un processus d’accumulation qui peut progressivement réduire sa dépendance.
La question n’est donc plus de savoir si les Antilles possèdent suffisamment d’argent. Elles en possèdent. La question est de savoir si elles sont capables de construire les institutions financières nécessaires pour que cet argent devienne du capital productif. C’est probablement l’un des grands chantiers économiques du prochain cycle antillais.
La Guadeloupe et la Martinique ne pourront pas bâtir leur avenir uniquement avec des transferts venus de l’extérieur. Elles devront progressivement apprendre à mobiliser leurs propres ressources financières à travers un livret LDD spécifique à l’outre-mer pour financer leur propre transformation économique. L’épargne antillaise ne doit plus seulement être une réserve de patrimoine individuel ; elle doit devenir, dans une proportion raisonnable et volontaire, un instrument d’accumulation collective et de développement productif.
De l’épargne à la production de richesses
C’est peut-être là que se trouve la véritable révolution économique à engager : faire passer les Antilles d’une économie qui consomme son revenu à une économie qui transforme son épargne en capital, son capital en investissement et son investissement en production de richesses. Tant que ce cercle vertueux ne sera pas enclenché, les milliards d’euros d’épargne continueront à dormir dans les bilans financiers des banques hexagonales ou à financer l’économie d’ailleurs, tandis que les entreprises antillaises chercheront les capitaux dont leur propre territoire dispose déjà.
Jean Marie Nol économiste et juriste





