Il y a des voix qui dérangent parce qu’elles disent vrai.
Celle d’Habdaphai, artiste martiniquais reconnu et figure incontournable de la scène plastique caribéenne, est de celles-là. Sur son compte Facebook, il a choisi de prendre la parole – sans filtre, sans détour – pour défendre l’art contemporain martiniquais contre ce qu’il considère comme une double peine : l’indifférence des uns, et la mauvaise foi des autres.
Dans son texte publié sur les réseaux sociaux, l’artiste s’en prend frontalement aux « pseudo-révolutionnaires » qui instrumentalisent l’histoire douloureuse de la Martinique pour bloquer toute dynamique culturelle nouvelle. Il défend, avec passion et lucidité, le rôle essentiel des mécènes, des fondations et des espaces d’exposition dans la construction d’un écosystème artistique viable sur l’île. Il cite notamment la Fondation Clément et Bernard Hayot comme des acteurs à saluer plutôt qu’à vilipender.
Ce cri du cœur — autant qu’un appel à la responsabilité collective — méritait d’être relayé et amplifié. Antilla vous le livre ici dans son intégralité, tel qu’Habdaphai l’a écrit, avec la force et la conviction qui le caractérisent.
Philippe PIED
Tribune libre — Habdaphai (via Facebook)
Il est paradoxal, voire déconcertant, de constater que des individus qui n’ont jamais franchi le seuil d’une exposition, qui ignorent tout des conditions de vie des créateurs d’art contemporain sur ce territoire, osent émettre des jugements hâtifs à l’encontre de figures comme Bernard Hayot. Cet entrepreneur visionnaire, à travers ses initiatives, engendre de la beauté, diffuse le savoir et dynamise les espaces d’exposition avec un professionnalisme exemplaire. Grâce à son engagement, les artistes antillais et caribéens trouvent enfin une tribune pour exister, s’exprimer et rayonner en Martinique.
Contrairement aux accusations infondées, il ne s’agit pas ici de consentement forcé ni de reproduction d’un système oppressif. Il s’agit, bien au contraire, d’un échange authentique entre Martiniquais, d’une synergie qui transcende les clivages sociaux et ethniques. Ces détracteurs, qui ne daignent même pas jeter un regard sur une carte postale ou un communiqué artistique, réduisent l’art contemporain martiniquais à une simple référence aux plantations. Pourtant, l’art ici ne se limite pas à un héritage douloureux : il dénonce, revendique, s’insurge, mais aussi inspire et célèbre cette terre et ses habitants.
Chaque fois que la Martinique tente de faire évoluer son paysage artistique, une cohorte de pseudo-révolutionnaires se lève, brandissant des leçons moralisatrices qui nous replongent dans les travers de l’esclavage, de la colonisation et de l’aliénation. Ces individus souhaiteraient maintenir la population martiniquaise dans une forme d’immobilisme intellectuel, comme si l’art devait rester prisonnier d’un laboratoire de souffrances passées. Leur vision étroite ignore délibérément la réalité des artistes, leurs besoins concrets pour créer, et l’importance cruciale de soutenir la création locale.
Pourtant, la Martinique regorge de talents exceptionnels, souvent brisés par la jalousie et la haine maladive de leurs propres compatriotes. Les plasticiens, les sculpteurs, les performeurs de cette île sont en résistance permanente — une résistance qui s’étend de la nation à la scène internationale. Malgré les obstacles, ils persévèrent, portés par la force de la recherche, de la transmission et d’une volonté inébranlable de faire avancer leur cause.
La Fondation Clément, par exemple, incarne cette dynamique vertueuse. Lorsqu’un artiste martiniquais y est invité, il collabore avec des professionnels locaux qui lui offrent les moyens de concrétiser ses œuvres, dans le respect mutuel et la reconnaissance de son travail. Des centaines de jeunes Martiniquais découvrent ainsi l’art contemporain, comprennent les motivations des créateurs, et s’ouvrent à de nouvelles perspectives. Il n’y a ni chantage, ni contrainte — seulement une force de proposition qui vise à enrichir le patrimoine culturel de l’île.
Il est temps de dépasser les préjugés et de reconnaître que la Martinique, avec sa diversité — qu’elle soit Béké, Indienne, Métisse ou autre — est une terre d’hommes et de femmes arc-en-ciel. Ces populations, loin des clichés binaires du noir et du blanc, forment une mosaïque humaine unique, capable de produire des événements d’une richesse inégalée. Chaque initiative artistique est une célébration de ce savoir-faire local, une valorisation de ce territoire et de ses habitants.
Les critiques acerbes, souvent teintées de mesquinerie et d’égoïsme, proviennent parfois de ceux qui possèdent des patrimoines en déliquescence, rongés par leur propre avidité. Ils préfèrent voir la Martinique figée dans ses douleurs historiques, plutôt que de reconnaître la vitalité de sa création contemporaine. Pourtant, l’art ici n’est pas un simple divertissement : il est un levier économique, un moteur social, et une source de fierté régionale.
Imaginez un instant que chaque grande entreprise martiniquaise adopte une politique d’acquisition d’œuvres locales et consacre un espace à leur exposition. Le marché de l’art sur l’île en serait révolutionné. La création artistique serait stimulée, la fierté régionale décuplée, et les retombées économiques considérables — non seulement pour les artistes, mais aussi pour tous les métiers gravitant autour de l’art contemporain.
La Fondation Clément et Bernard Hayot, à l’instar d’Aimé Césaire en son temps, ont accompli un pas de géant. À nous, acteurs économiques et porteurs de développement, d’exploiter ces niches d’opportunités pour transcender notre timidité collective et enfin nous accepter tels que nous sommes. L’art, en Martinique, n’est pas l’apanage d’une élite : il est l’affaire de tous.
Il ne s’agit pas de politicienne, ni de réécriture de l’Histoire, mais bien de partage, de savoir, et de beauté. Les espaces comme la Fondation Clément offrent une plateforme neutre, où les populations locales et les visiteurs découvrent des engagements artistiques forts, des propositions audacieuses, et une énergie créatrice qui dépasse les frontières.
La Martinique a tout pour devenir un phare culturel dans la Caraïbe. Pour y parvenir, il faut cesser les querelles stériles, ouvrir les espaces, et investir dans la création. Les artistes de cette île, par leur résilience et leur génie, méritent bien plus que des critiques malveillantes : ils méritent reconnaissance, soutien, et une place centrale dans le récit martiniquais.
L’art contemporain en Martinique n’est pas « cool » — il est essentiel. Il crie, il émeut, il transforme. Et surtout, il unit. À nous de saisir cette chance pour écrire, ensemble, une nouvelle page de notre histoire.
Tribune publiée initialement sur le compte Facebook d’Habdaphai, artiste plasticien martiniquais.






