En consacrant la traite transatlantique et le colonialisme comme causes majeures du racisme contemporain, la résolution A/80/L.48 de l’ONU marque une avancée mémorielle. Mais elle relance aussi un débat essentiel : celui d’une mémoire partielle, au risque d’une justice incomplète.
Une reconnaissance nécessaire, mais incomplète
L’adoption de la résolution A/80/L.48 par les Nations unies s’inscrit dans un mouvement de reconnaissance historique attendu. En établissant un lien direct entre esclavage transatlantique, colonialisme et racisme contemporain, le texte participe d’un travail de mémoire indispensable.
Il contribue à rappeler que ces systèmes ne relèvent pas du passé révolu, mais qu’ils continuent d’influencer les structures sociales, économiques et symboliques du présent.
Cependant, cette reconnaissance soulève une interrogation majeure : peut-on rendre justice à la mémoire de l’esclavage sans envisager l’ensemble de ses formes historiques ? La résolution se concentre sur la traite transatlantique, laissant dans l’ombre d’autres systèmes serviles — traites transsahariennes, orientales, pratiques endogènes (esclavage intra-africain)— dont les héritages historiques apparaissent sous-représentés dans le récit global.
Ainsi se dessine ce que certains qualifient de « géographie du mal » : une répartition inégale des responsabilités historiques, où certaines puissances sont explicitement mises en cause, tandis que d’autres échappent à une remise en question équivalente.
Les risques d’une mémoire fragmentée
Une telle approche n’est pas sans conséquences. Centrer la mémoire de l’esclavage sur une géographie et une chronologie particulières peut, paradoxalement, fragiliser la portée universelle du projet mémoriel. C’est précisément ce que dénoncent certains chercheurs et intellectuels africains et afro-descendants, qui réclament une lecture plus globale des traites.
Parmi eux, l’historien et anthropologue sénégalais Tidiane N’Diaye occupe une place singulière. Anthropologue, économiste et écrivain, il a consacré ses travaux à l’étude des différentes traites ayant affecté le continent africain, qu’elles soient transatlantiques, transsahariennes ou orientales. Son approche vise précisément à dépasser une lecture centrée sur un seul espace historique.
Son ouvrage Le Génocide voilé (2008) a suscité un débat important. Il y développe l’idée que certaines formes de traite, notamment dans le monde arabo-musulman, ont eu des conséquences démographiques majeures. Si ce travail a été salué pour avoir mis en lumière des pans moins étudiés de l’histoire, il a également fait l’objet de critiques sur ses interprétations et sa méthodologie.
Cette controverse illustre une réalité : la mémoire de l’esclavage demeure un champ de recherche et de débat en constante évolution.
Vers une justice mémorielle équilibrée
La résolution onusienne constitue une étape importante, mais elle ne saurait clore le débat. Elle en souligne au contraire les limites.
La question centrale demeure entière : une justice mémorielle peut-elle être complète sans une reconnaissance équilibrée de l’ensemble des responsabilités historiques ? Reconnaître la traite transatlantique sans interroger simultanément les autres systèmes serviles, c’est risquer de reproduire, au sein même du discours mémoriel, une hiérarchie des souffrances que l’on prétend justement déconstruire.
À défaut, le risque persiste de voir la mémoire fragmentée, et avec elle, la possibilité d’un récit commun capable de fonder une véritable compréhension du passé.