En créant trois bourses universitaires consacrées aux études noires et à la justice réparatrice, le gouvernement de Mia Amor Mottley entend former les historiens, juristes et chercheurs qui devront demain donner au combat pour les réparations ses arguments, ses méthodes et son expertise. Une nouvelle étape dans une stratégie caribéenne qui cherche désormais à passer de la mémoire à l’action.
À l’occasion de la Journée de l’émancipation, la Première ministre barbadienne Mia Amor Mottley a annoncé la création de trois bourses d’études supérieures consacrées aux études noires et à la justice réparatrice.
Financées par le ministère des Affaires panafricaines, elles associeront les campus de Cave Hill, à la Barbade, et de Mona, en Jamaïque, de l’Université des West Indies (UWI), ainsi que l’Université de Glasgow, en Écosse. Les étudiants pourront notamment travailler sur l’histoire de l’esclavage, les diasporas africaines, les études noires et les différentes dimensions de la justice réparatrice.
Derrière ce dispositif universitaire apparemment modeste se dessine une ambition politique beaucoup plus large.
Après la mémoire, l’expertise
Depuis plusieurs années, la Barbade s’est imposée comme l’un des pays les plus engagés de la Caraïbe dans le mouvement international en faveur des réparations. Mia Mottley en a fait un élément important de sa diplomatie, mais également de sa réflexion sur le développement des sociétés postcoloniales.
Son raisonnement est simple : l’abolition de l’esclavage a supprimé une institution juridique sans effacer les conséquences économiques et sociales produites par plusieurs siècles de servitude.
L’émancipation n’a pas redistribué les terres, reconstitué les patrimoines ni compensé les possibilités d’accumulation dont les populations réduites en esclavage avaient été privées.
La liberté juridique ne pouvait donc, à elle seule, remettre les anciens esclaves et leurs descendants sur un pied d’égalité avec ceux qui avaient bénéficié du système colonial.
C’est sur cette lecture de l’histoire que repose aujourd’hui une grande partie de la revendication caribéenne.
Mais la Barbade ajoute désormais une dimension supplémentaire : pour défendre les réparations, il ne suffit pas d’en proclamer la légitimité. Encore faut-il être capable d’en établir les fondements historiques, d’en mesurer les conséquences économiques et sociales et d’en construire les instruments juridiques.
D’où l’importance accordée à la formation.
Une stratégie caribéenne
L’initiative s’inscrit dans le prolongement du plan en dix points de la Commission des réparations de la CARICOM. Celui-ci ne réclame pas uniquement des compensations financières aux anciennes puissances coloniales. Il envisage également des excuses officielles, des programmes sanitaires et éducatifs, des transferts de connaissances, des actions en faveur du développement et une coopération accrue avec l’Afrique.
La question des réparations change ainsi progressivement de nature. Longtemps portée principalement sur le terrain de la mémoire et de la reconnaissance historique, elle cherche désormais à entrer dans celui des politiques publiques, de l’économie et du droit international.
La Barbade entend contribuer à ce déplacement.
Former des historiens capables de travailler sur les archives coloniales, des économistes susceptibles d’évaluer les effets de plusieurs siècles de dépossession ou des juristes capables d’examiner les voies possibles d’une justice réparatrice revient à constituer progressivement une expertise caribéenne autonome.
Glasgow, un partenaire qui n’est pas anodin
La présence de l’Université de Glasgow donne également à l’initiative une portée symbolique particulière.
L’université écossaise a reconnu que certains dons reçus au cours de son histoire provenaient de fortunes liées à l’esclavage et au commerce colonial. Elle a engagé depuis plusieurs années un programme de justice réparatrice et noué des coopérations avec l’Université des West Indies.
Le partenariat met donc face à face — et désormais côte à côte — des institutions situées des deux côtés d’un même système historique : la Caraïbe, où furent exploitées les populations esclavisées, et l’Europe, où une partie des richesses produites par cette économie fut accumulée.
Ce rapprochement universitaire illustre peut-être ce que pourrait devenir une partie du processus de réparation : non seulement le paiement d’une dette historique, mais la construction de programmes durables de recherche, de formation et de développement.
Et les Antilles françaises ?
L’initiative barbadienne interpelle nécessairement les territoires français de la Caraïbe.
La Martinique et la Guadeloupe partagent une histoire esclavagiste et coloniale comparable, mais la question des réparations y demeure largement enfermée dans les controverses mémorielles, politiques ou judiciaires.
L’expérience barbadienne suggère une autre voie : faire de cette histoire un objet d’expertise, de recherche et de coopération internationale.
La proximité géographique de la Martinique avec la Barbade rend cette évolution d’autant plus intéressante. Au moment où les relations entre la Martinique et son environnement caribéen se renforcent, les questions de recherche, de mémoire et de formation pourraient elles aussi devenir des domaines de coopération régionale.
Car la décision prise à Bridgetown contient finalement une idée simple : une politique de réparation ne se construit pas seulement avec la mémoire du passé. Elle suppose aussi de former ceux qui seront capables d’en établir les faits, d’en mesurer les héritages et d’en négocier les réponses.





