Le débat engagé dans Antilla sur la souveraineté alimentaire en Guadeloupe et en Martinique doit être replacé dans une perspective plus large. La question rituelle — « comment produire davantage localement ? » ne suffit plus. Elle doit être complétée par une interrogation plus économique : « dans quels secteurs les Antilles peuvent-elles créer davantage de valeur, d’emplois, d’entreprises et de richesse durable ? »
La sécheresse exceptionnelle qui frappe actuellement les deux territoires n’est pas seulement une nouvelle crise agricole. Elle révèle les limites d’un modèle qui continue de faire de l’agriculture le symbole, sinon le fondement, d’une souveraineté future. Lorsque les rendements dépendent aussi fortement des pluies, des températures, des cyclones et du dérèglement climatique, présenter l’agriculture comme le socle principal du développement devient de moins en moins crédible.
Une agriculture indispensable, mais économiquement minoritaire
Il ne s’agit évidemment pas de considérer l’agriculture comme inutile. Elle conserve une importance alimentaire, territoriale, environnementale, culturelle et stratégique sans rapport avec son seul poids dans le produit intérieur brut. Elle entretient les paysages, préserve des savoir-faire, contribue à l’aménagement du territoire et réduit partiellement la dépendance alimentaire.
Mais son poids économique réel impose de revoir les ambitions qu’on lui attribue. En Guadeloupe, selon les comptes régionaux de l’Insee, l’agriculture ne représente plus qu’environ 1,8 % de la valeur ajoutée. En 2023, elle regroupait 2,7 % des emplois, contre près de 42 % pour le commerce, les transports et les services, et 41 % pour l’administration, l’éducation, la santé et l’action sociale.
Ces données ne condamnent pas l’agriculture. Elles montrent simplement qu’on ne peut raisonnablement lui demander de porter à elle seule le décollage économique de la Guadeloupe et de la Martinique au XXIe siècle.
Sa vulnérabilité climatique n’est d’ailleurs plus théorique. Inondations, sécheresses, cyclones, maladies végétales, hausse des coûts de production et diminution de certaines productions animales fragilisent régulièrement les exploitations. Les crises de la canne, de l’élevage ou des cultures maraîchères illustrent les limites d’un modèle fortement subventionné, mais soumis à une instabilité appelée à devenir structurelle.
Sortir du mythe de l’autosuffisance
Dans toutes les économies développées, la part de l’agriculture dans la création de richesse a diminué au profit de l’industrie, puis des services et des technologies. Les Antilles n’échappent pas à cette évolution.
La faiblesse du nombre d’actifs agricoles, la petite taille des marchés, les contraintes foncières, le coût du travail, le prix des intrants et des transports ainsi que l’accélération du changement climatique rendent illusoire l’idée d’une autosuffisance alimentaire complète. Celle-ci ne saurait devenir le moteur d’une industrialisation régionale.
La souveraineté alimentaire ne doit donc pas être confondue avec l’autarcie. Un territoire peut renforcer sa sécurité alimentaire sans produire tout ce qu’il consomme. Il peut diversifier ses fournisseurs, constituer des stocks, protéger certaines productions stratégiques et surtout développer des capacités locales de transformation.
Une économie insulaire doit choisir ce qu’elle peut produire efficacement, ce qu’elle doit sécuriser pour des raisons stratégiques et ce qu’elle peut importer afin de le transformer localement.
Faire de la géographie un avantage
Il faut donc inverser le raisonnement. Plutôt que de chercher à produire localement, à n’importe quel prix, toutes les matières premières consommées sur le territoire, pourquoi ne pas faire de la position géographique des Antilles un avantage ?
La Guadeloupe et la Martinique se trouvent au cœur de l’espace caribéen et à proximité du continent américain. Pourtant, leur économie demeure principalement organisée dans un axe vertical avec l’Europe. L’intégration régionale est régulièrement évoquée, mais elle reste limitée dans les échanges, les infrastructures logistiques, les investissements et les stratégies industrielles.
Un rapprochement économique prudent avec la Caraïbe et l’Amérique du Sud pourrait ouvrir un nouveau scénario. Des produits agricoles bruts ou semi-transformés provenant de territoires disposant de capacités de production plus importantes pourraient être importés, puis transformés en Guadeloupe ou en Martinique.
L’objectif ne serait plus seulement de produire et de vendre de la matière première, mais de capter la valeur ajoutée créée entre son arrivée et la commercialisation du produit fini.
Transformer plutôt que tout produire
Fruits, légumes, céréales, huiles, cacao, café, manioc, épices ou plantes tropicales pourraient alimenter une véritable industrie agroalimentaire régionale. La valeur serait créée par la transformation, le conditionnement, la conservation, la fabrication de produits finis, le contrôle de la qualité, la recherche, le marketing, la logistique et l’exportation.
Une telle stratégie permettrait de produire des jus, des conserves, des farines, des huiles, des produits surgelés, des compléments alimentaires, des préparations culinaires, des cosmétiques ou des produits gastronomiques à forte identité caribéenne.
Les Antilles pourraient ainsi associer leur image, leur culture et leurs compétences à des matières premières venues de leur environnement régional. Les produits finis seraient destinés aux marchés locaux, à la Caraïbe, à l’Amérique du Nord et à l’Union européenne.
L’agriculture ne disparaîtrait donc pas. Elle changerait de fonction. Une agriculture locale plus résiliente continuerait à fournir une partie des besoins de proximité, tandis que l’industrie agroalimentaire deviendrait l’un des moteurs de la création de richesse.
Redéfinir la production locale
La production locale ne devrait plus être définie exclusivement par l’origine agricole de la matière première. Elle devrait également l’être par la capacité du territoire à créer de la valeur, des emplois, des compétences, du capital et des entreprises.
Une matière première importée puis transformée en Guadeloupe ou en Martinique peut produire davantage de richesse locale qu’une production agricole peu abondante, coûteuse, fortement subventionnée et vulnérable aux maladies comme aux aléas climatiques.
Cette approche ne consiste pas à renoncer à l’autonomie économique. Elle vise au contraire à la rendre possible. L’enjeu n’est plus de produire tout ce que l’on consomme, mais de transformer une partie plus importante de ce que l’on importe afin de retenir davantage de richesse sur le territoire.
Aujourd’hui, les Antilles importent principalement des produits finis. Elles supportent ainsi le coût de la matière première, de sa transformation, du conditionnement, du transport et des marges commerciales sans capter suffisamment la valeur correspondante. Développer la transformation locale permettrait de déplacer une partie de cette chaîne de valeur vers les territoires.
Réorienter les aides vers l’investissement productif
Cette stratégie suppose de revoir progressivement les mécanismes de soutien économique. Les fonds européens, les aides nationales et les dispositifs comme le POSEI demeurent indispensables, mais ils devraient accompagner davantage l’investissement productif, la modernisation industrielle, la recherche, la transformation et la commercialisation.
Il ne s’agirait pas de supprimer brutalement les aides à la production primaire. Une transition doit être organisée afin de protéger les exploitants et de sécuriser les filières. Mais les politiques publiques doivent cesser d’entretenir l’idée que la reconduction des mêmes subventions produira, à elle seule, un changement de modèle.
Les investissements prioritaires devraient porter sur les unités de transformation, les chaînes du froid, les capacités de stockage, les laboratoires, les plateformes logistiques, la certification, la formation technique et l’accès aux marchés extérieurs.
Cette politique nécessiterait également de combattre les situations de monopole ou d’oligopole, de faciliter l’arrivée de nouveaux entrepreneurs et de soutenir les petites et moyennes entreprises. Sans concurrence, sans capital et sans financement, la transformation industrielle restera un slogan.
Mobiliser l’épargne et faire émerger des entreprises
La réussite d’un nouveau modèle suppose également de mobiliser davantage l’épargne guadeloupéenne et martiniquaise. Les territoires disposent d’une épargne importante, mais celle-ci finance insuffisamment l’activité productive locale.
Des fonds d’investissement régionaux, des sociétés de participation, des mécanismes de garantie et des outils de financement adaptés pourraient orienter une partie de cette épargne vers les entreprises innovantes, l’industrie agroalimentaire, l’énergie, le numérique et les services exportables.
Le problème du développement antillais ne réside donc pas seulement dans l’insuffisance des compétences institutionnelles. Il se situe aussi dans la faiblesse du capital productif, la difficulté d’accès au crédit et l’absence d’entreprises capables d’atteindre une taille suffisante pour investir, exporter et résister à la concurrence.
Repositionner l’agriculture face au climat
L’agriculture ne doit pas être sacrifiée. Elle doit être réorganisée autour de productions et de techniques adaptées au changement climatique : hydroponie, cultures hors-sol, agroforesterie, jardins créoles, récupération et stockage de l’eau, serres résistantes aux cyclones, bâtiments agricoles renforcés, sylviculture et nouvelles cultures tropicales.
La recherche agronomique doit accompagner cette évolution en sélectionnant des variétés plus résistantes à la sécheresse, aux maladies et aux températures élevées. L’agriculture pourrait également être associée au tourisme culturel et écologique. Les exploitations, les jardins créoles, les plantations historiques et les savoir-faire culinaires constituent un patrimoine économique autant que culturel.
Mais il faut accepter une évidence : l’agriculture antillaise du XXIe siècle ne pourra probablement pas nourrir seule les ambitions économiques héritées du XXe siècle.
Diversifier les moteurs de croissance
L’agroalimentaire ne constitue qu’un élément du changement nécessaire. Le numérique, l’intelligence artificielle, la géothermie, l’hydrogène, les services spécialisés, les industries culturelles, la santé, le tourisme patrimonial et les petites productions industrielles innovantes pourraient former les nouveaux piliers du développement.
L’objectif doit être de créer une économie plus diversifiée, moins dépendante des transferts publics et davantage capable d’exporter des biens, des services et des compétences.
Dans ce cadre, l’article 73 de la Constitution, éventuellement renforcé par des capacités normatives mieux adaptées, ainsi que l’article 349 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, devraient servir une stratégie économique clairement définie. Les outils juridiques ne produisent pas le développement par eux-mêmes. Ils ne deviennent utiles que lorsqu’ils accompagnent un projet cohérent.
Faire précéder le débat institutionnel par le débat économique
Modifier les institutions sans transformer le modèle de production ne ferait que déplacer les responsabilités sans résoudre le problème fondamental. Avant de demander davantage de pouvoir politique, il faut déterminer quel pouvoir économique la Guadeloupe et la Martinique veulent exercer.
La question essentielle n’est donc pas seulement de savoir avec quel statut ou quelles compétences locales les territoires seront gouvernés demain. Elle est de savoir avec quelles entreprises, quels capitaux, quelles technologies et quelles sources de création de richesse.
Le changement de paradigme commence par une idée simple : les Antilles ne doivent plus rechercher leur avenir dans la nostalgie d’un modèle agricole qui s’épuise. Leur richesse future ne résidera pas nécessairement dans ce qu’elles cultivent, mais dans ce qu’elles sauront transformer, inventer et commercialiser.
C’est à cette condition que leur intégration dans l’espace américain et caribéen pourra devenir un véritable avantage comparatif, plutôt qu’un simple slogan politique. La transformation du modèle agricole et industriel constitue ainsi un chapitre central de la construction d’une nouvelle économie pour la Guadeloupe et la Martinique.
Jean-Marie Nol
Économiste et juriste





