Les chiffres officiels imposent une réponse plus nuancée que ne le suggèrent certaines déclarations : l’île figure parmi les départements les plus exposés aux violences graves, sans occuper le premier rang national. Le verdict des données définitives de 2025 est clair : la Martinique se classe troisième pour les homicides, troisième pour les tentatives d’homicide et quatrième pour les vols avec armes. Pour le trafic de stupéfiants enregistré, elle occupe le dixième rang des départements.
Une violence létale parmi les plus élevées de France
La Martinique traverse incontestablement une crise sécuritaire majeure. La circulation des armes à feu, les règlements de comptes et l’enracinement du narcotrafic ont placé l’île à un niveau de violence qu’il serait irresponsable de minimiser. Mais affirmer qu’elle serait, globalement, le territoire français le plus violent ne correspond pas aux dernières données harmonisées.
Le bilan définitif du Service statistique ministériel de la sécurité intérieure, publié le 9 juillet 2026 pour l’année 2025, comptabilise 39 victimes d’homicide en Martinique. Rapporté à la population, cela représente 10,8 homicides pour 100 000 habitants. L’île se situe au troisième rang des 101 départements, derrière la Guyane, qui atteint 13,9 homicides pour 100 000 habitants, et la Guadeloupe, à 11,7.
Le bilan présenté par la préfecture de Martinique en février 2026 avait fait état de 40 homicides, dont 34 commis avec une arme à feu. L’écart d’une victime avec la statistique nationale définitive s’explique par le travail ultérieur de consolidation et de requalification des procédures. Pour établir un classement national cohérent, il convient donc de retenir le chiffre final du SSMSI : 39 homicides.
La même hiérarchie se retrouve pour les tentatives d’homicide. La Martinique en a enregistré 181 en 2025, soit 50,2 victimes pour 100 000 habitants. Elle est là encore troisième, derrière la Guyane et la Guadeloupe. Ces niveaux restent très éloignés de ceux observés dans la majorité des départements métropolitains et témoignent d’une violence de très haut niveau.
Parmi les départements les plus violents, mais jamais première
Les autres indicateurs confirment la gravité de la situation tout en interdisant un classement simplificateur. En additionnant les deux catégories comparables de violences physiques – celles commises au sein de la famille et celles commises hors du cadre familial -, 4 004 victimes ont été enregistrées en Martinique en 2025. Le taux atteint 11,1 victimes pour 1 000 habitants, ce qui place de nouveau l’île au troisième rang, après la Guyane et la Guadeloupe.
Dans le détail, 2 144 victimes de violences physiques intrafamiliales ont été recensées, soit le quatrième taux départemental. Les violences hors du cadre familial concernent 1 860 victimes et situent la Martinique au cinquième rang. Pour les vols avec armes – catégorie qui réunit armes à feu, armes blanches et armes utilisées par destination -, 311 faits ont été enregistrés. Avec 0,86 fait pour 1 000 habitants, la Martinique occupe la quatrième place, derrière la Guyane, Mayotte et la Guadeloupe.
Tous les indicateurs ne conduisent d’ailleurs pas au même constat. Pour les violences sexuelles enregistrées, par exemple, la Martinique se situe au vingt-et-unième rang départemental. Les atteintes aux biens prises dans leur ensemble restent également, selon le bilan préfectoral, moins fréquentes que la moyenne nationale. Il n’existe donc pas un taux unique de « violence » permettant de désigner mécaniquement un territoire comme le plus dangereux de France.
Narcotrafic : une plaque tournante n’est pas nécessairement la première du classement
La réponse est tout aussi nuancée concernant les stupéfiants. En 2025, le SSMSI a recensé en Martinique 442 personnes mises en cause pour trafic, soit 1,23 pour 1 000 habitants. Ce taux place le département au dixième rang national et au deuxième rang des départements d’outre-mer, derrière la Guyane. Paris, la Seine-Saint-Denis et les Bouches-du-Rhône présentent notamment des taux plus élevés.
Ce classement ne mesure toutefois pas directement la quantité de drogue qui circule. L’indicateur « trafic de stupéfiants » compte les personnes mises en cause dans des affaires élucidées. Il dépend donc de la réalité criminelle, mais aussi de l’activité des services, du nombre de contrôles, des moyens d’enquête et des priorités opérationnelles. Une intensification des opérations peut faire augmenter les infractions enregistrées sans que cette hausse traduise, dans les mêmes proportions, une progression du marché clandestin.
Le bilan préfectoral illustre ce phénomène. Il recense 2 204 infractions à la législation sur les stupéfiants en 2025, usage et trafic confondus, soit une hausse de 40,5 %. Les services ont saisi près de 2,79 tonnes de produits stupéfiants sur le territoire martiniquais. Par ailleurs, 35,7 tonnes ont été interceptées en haute mer par les forces armées dans la zone Antilles. Ces volumes confirment l’importance stratégique de la route caribéenne de la cocaïne, mais ils ne peuvent être assimilés à la taille du marché martiniquais : une grande partie des cargaisons interceptées est en transit vers l’Europe ou d’autres destinations.
Pourquoi l’affirmation « Martinique numéro un » a-t-elle circulé ?
Cette affirmation n’a pas été inventée de toutes pièces. Un rapport de l’Assemblée nationale, s’appuyant sur des indications communiquées par la préfecture, présentait la Martinique comme le premier département français pour le nombre d’homicides rapporté à la population. Mais cette appréciation reposait sur une fenêtre particulière allant de juillet 2024 à juin 2025 : 36 homicides et 235 tentatives avaient alors été enregistrés en douze mois.
Une période glissante peut produire un classement différent de celui de l’année civile, surtout dans un territoire de 360 000 habitants où quelques faits supplémentaires font rapidement varier le taux. Les homicides, heureusement peu nombreux en valeur absolue, sont statistiquement très sensibles à ces mouvements. Le classement définitif de l’année 2025, construit selon une méthode identique pour tous les départements, replace la Martinique au troisième rang.
Il faut également distinguer les départements des collectivités d’outre-mer. Le SSMSI traite ces dernières séparément et adapte certains indicateurs en raison de leur population et de leurs systèmes statistiques. Parler du « territoire français le plus violent » sans préciser le champ géographique, la période et la catégorie d’infraction est donc méthodologiquement fragile.
Dire la gravité sans forcer les chiffres
La conclusion n’a rien de rassurant. Avec près de onze homicides pour 100 000 habitants, 181 tentatives d’homicide et une très forte concentration de vols avec armes, la Martinique fait partie des territoires français les plus durement touchés par la violence létale et armée. Le poids du narcotrafic, la disponibilité des armes et la proximité des routes sud-américaines constituent une menace profonde pour la société martiniquaise.
Mais la précision n’affaiblit pas l’alerte ; elle la rend plus crédible. La Martinique n’est pas, en 2025, le premier département français pour les homicides, les tentatives d’homicide, les vols avec armes ou le trafic de stupéfiants enregistré. La formulation la plus exacte est qu’elle appartient au trio de tête national pour les violences les plus graves et au groupe des territoires les plus exposés au narcotrafic caribéen.
Cette distinction est essentielle pour orienter l’action publique. Les réponses ne seront pas les mêmes selon qu’il s’agit de prévenir les violences intrafamiliales, de tarir l’arrivée des armes, de lutter contre les réseaux locaux ou de sécuriser les routes maritimes et portuaires. Face à une crise aussi sérieuse, le débat public n’a pas besoin de superlatifs : les faits, correctement établis, sont déjà suffisamment alarmants.
Sources principales
Ministère de l’Intérieur – SSMSI, Insécurité et délinquance en 2025 : bilan statistique et atlas départemental, 9 juillet 2026.
SSMSI / data.gouv.fr, Bases statistiques départementales de la délinquance enregistrée, mise à jour de juillet 2026.
Préfecture de la Martinique, Bilan 2025 de la délinquance en Martinique, 4 février 2026.
Assemblée nationale, rapport d’enquête sur l’accès à la justice dans les outre-mer, rapport n° 2148, 2025.
Gendarmerie nationale, Renforcement des moyens de lutte contre les trafics en Martinique – opération Scotopelia, 16 mai 2025.





