Au début des années 1990, la Région Martinique construit Acajou I, Acajou II et le lycée de Rivière-Salée afin de combler un retard scolaire considérable. Presque simultanément, elle bascule dans une grave crise financière. Les archives montrent que ces établissements ont lourdement pesé sur les comptes, sans pour autant expliquer à eux seuls tout l’endettement régional.
Une Région encore jeune face à une compétence nouvelle
Camille Darsières n’est pas le président fondateur de la Région Martinique. Il succède à Aimé Césaire en juin 1988 et préside le conseil régional jusqu’en mars 1992. Son mandat intervient cependant à un moment décisif. Depuis le 1er janvier 1986, les régions sont responsables de la construction, de l’équipement, de l’entretien et du fonctionnement matériel des lycées.
En Martinique, cette compétence est transférée avec un lourd retard à combler. Une question posée au Sénat en juin 1988 fait état d’un audit régional évaluant à 140 millions de francs les grosses réparations nécessaires dans les établissements existants. Les capacités d’accueil ne permettaient alors de recevoir que 58 % des jeunes susceptibles d’entrer dans le cycle court et 50 % de ceux relevant du cycle long. Au moins un lycée professionnel et un lycée général et technique étaient considérés comme immédiatement nécessaires.
La dotation régionale d’équipement scolaire versée par l’État s’élevait à 42,32 millions de francs en 1988. La Région avait déjà ajouté des crédits propres en 1986 et 1987. Le point de départ est donc établi : la Martinique devait financer rapidement un rattrapage scolaire considérable avec des ressources jugées très inférieures aux besoins.
Trois établissements construits à marche forcée
C’est dans ce contexte que sont réalisés les trois établissements devenus emblématiques de la présidence Darsières. Dans une intervention au conseil régional du 29 juin 1992, l’ancien président les énumère clairement : Acajou I, Acajou II et le lycée de Rivière-Salée. Il confirmera ensuite devant l’Assemblée nationale que trois lycées avaient été créés en Martinique pendant la période 1990-1991.
Acajou I, au Lamentin, est réalisé entre mars et septembre 1990. Conçu comme une réponse provisoire aux besoins urgents, il offre environ 800 places pour un coût publié de 35 millions de francs. Acajou II, établissement permanent de 22 000 mètres carrés pouvant accueillir 1 500 élèves, représente 250 millions. Le troisième établissement, implanté à Thoraille, à Rivière-Salée, deviendra le lycée polyvalent Joseph-Zobel. D’une superficie également estimée à 22 000 mètres carrés, il est prévu pour 700 élèves et son coût est évalué à 300 millions de francs.
Ces chiffres sont publiés en 1997 par le juriste Joël Boudine à partir de documents régionaux et des rapports de l’IEDOM. Ils portent le coût cumulé des trois opérations à 585 millions de francs, soit environ 89 millions d’euros selon la conversion nominale, sans correction de l’inflation.
Cette somme ne constitue pas, à elle seule, le montant de la dette régionale. Elle représente le coût brut annoncé des trois équipements. Une partie pouvait relever de dotations de l’État, de concours européens, de ressources régionales ou d’emprunts. En l’absence des plans de financement définitifs et des décomptes généraux des marchés, rien ne permet d’affirmer que les 585 millions de francs auraient été entièrement empruntés.
Les documents contemporains ne retiennent d’ailleurs pas tous le même montant. Camille Darsières évoque environ 400 millions de francs. L’organe du Parti progressiste martiniquais parle, en septembre 1992, d’environ 500 millions. Ces différences peuvent tenir à la date du calcul ou à l’inclusion des équipements, des aménagements, des avenants et des charges financières. Elles imposent de revenir aux dossiers comptables originaux.
Un effort scolaire qui dépasse les trois constructions
Le poids financier de l’éducation ne se limite pas aux nouveaux établissements. Le rapport régional préparatoire au redressement de novembre 1993 indique que, de 1986 à 1993, la Région a reçu environ 269 millions de francs de recettes destinées aux investissements scolaires, alors qu’elle a dépensé près de 398 millions. Son effort propre atteignait donc 129,5 millions de francs, sans même intégrer les constructions d’Acajou et de Rivière-Salée.
L’écart entre les compétences transférées et les moyens disponibles se trouve ainsi au cœur du dossier. En novembre 1992, le sénateur Rodolphe Désiré estimait que l’état du patrimoine scolaire laissé aux collectivités ultramarines et la croissance des effectifs les avaient contraintes à engager des dépenses trop importantes au regard de leurs capacités. Il voyait dans ce transfert insuffisamment compensé l’une des principales causes de leurs déficits.
Cette analyse n’efface pas les choix de l’exécutif régional. Elle interdit cependant de présenter les lycées comme des dépenses sans justification. La demande scolaire était réelle, les établissements existants étaient saturés ou dégradés et la pression démographique n’avait rien à voir avec celle d’aujourd’hui. Le débat peut porter sur le dimensionnement, le coût au mètre carré, le rythme des travaux ou la réalisation simultanée des opérations. Le besoin scolaire, lui, est documenté.
L’alerte financière de 1992
La crise devient publique à l’été 1992. Le compte administratif de 1991 est rejeté le 29 juin. Dans une lettre du lendemain, le Crédit local de France considère que l’équilibre financier de la Région repose sur des emprunts inscrits au budget au-delà de ses capacités réelles. Un programme de 450 millions de francs d’emprunts envisagé sur trois ans ne sera pas honoré dans les conditions attendues.
Les 450 millions ne représentent donc ni une dette déjà contractée pour les lycées ni leur coût. Il s’agit d’un programme de financement portant sur l’ensemble des investissements de la Région, que le prêteur refuse de suivre complètement.
Le budget régional avoisine alors 1,1 milliard de francs, tandis que quelque 400 millions de francs de mandats doivent encore être payés avant la fin de l’année. Ces mandats correspondent à des dépenses engagées ou ordonnancées, non à un nouvel emprunt. La collectivité cumule un déséquilibre budgétaire, une pénurie de trésorerie, des factures en attente et l’impossibilité d’obtenir tous les crédits bancaires espérés.
Ces réalités sont liées, mais elles ne sont pas interchangeables. Un déficit mesure l’écart entre les recettes et les dépenses. La dette correspond au capital restant dû sur les emprunts. Les mandats non payés constituent des obligations envers les fournisseurs. Le besoin de trésorerie traduit l’incapacité momentanée à régler les échéances, y compris lorsque les dépenses ont déjà été comptabilisées.
Des chiffres qui ne mesurent pas la même chose
En novembre 1993, un rapport du Sénat estime l’endettement de la Région Martinique à environ 900 millions de francs. Le document demeure prudent et souligne la difficulté d’établir un bilan parfaitement fiable. Il rattache la crise à plusieurs facteurs : le rattrapage des équipements transférés, le recours à des emprunts dont les taux dépassaient souvent 10 %, l’inexpérience des jeunes institutions régionales, une coordination insuffisante avec l’État et la dégradation de la conjoncture économique.
L’étude de Joël Boudine mentionne pour 1991 un chiffre de 1,167 milliard de francs sous l’expression « charge de la dette ». Le périmètre de cette donnée, reprise de l’IEDOM, doit être vérifié avant toute comparaison avec les 900 millions du Sénat. Elle peut correspondre à une série comptable ou à un périmètre différent.
Les lycées constituent donc un élément majeur du choc financier, mais pas sa cause unique. La Région finance aussi l’Hôtel de Région, évalué à 175 millions de francs, accorde d’importantes subventions aux communes et intervient dans l’apprentissage, l’université, les équipements sanitaires, les routes et l’aménagement. Les dépenses régionales d’investissement atteignent 1,075 milliard de francs en 1991.
Le choix politique de Camille Darsières est celui d’un rattrapage accéléré. Ses détracteurs dénoncent une fuite en avant et des équipements surdimensionnés. L’ancien président défendra l’idée d’une dette utile, destinée à doter durablement la Martinique d’infrastructures indispensables. La presse de l’époque rappelle aussi que le programme d’investissement de 1990-1991 avait reçu l’assentiment de l’ensemble de l’assemblée régionale.
Les 550 millions du redressement
Un autre chiffre entretient la confusion : celui de 550 millions de francs. En mai 1993, la presse présente ce montant comme le lourd endettement révélé par le nouveau président, Émile Capgras. Les documents ultérieurs montrent toutefois que 550 millions correspondent aussi aux nouveaux crédits mobilisés dans le cadre de la convention d’assainissement conclue avec l’État et les établissements prêteurs, notamment le Crédit local de France.
Il s’agit alors d’un emprunt de consolidation destiné à régler des dettes accumulées et à restaurer la trésorerie. Ce prêt n’est ni le coût des trois lycées ni une mesure exhaustive de la dette antérieure. Il constitue l’un des instruments employés pour sortir de la crise.
La loi de finances pour 1994 autorise parallèlement plusieurs recettes exceptionnelles : l’affectation au redressement d’une partie de la taxe sur les carburants normalement destinée aux routes, la création d’une taxe pouvant atteindre 30 francs par passager aérien ou maritime et le relèvement de la part régionale de l’octroi de mer. En Martinique, le produit correspondant de l’octroi de mer passe d’environ 71 millions de francs en 1993 à 141 millions en 1994.
L’assainissement a aussi un coût économique. Les dépenses d’investissement chutent de 1,075 milliard de francs en 1991 à 649 millions en 1992, puis à 579 millions en 1993. Cette contraction frappe directement le bâtiment et les travaux publics, avec des licenciements et des défaillances d’entreprises.
Ce que les archives permettent d’affirmer
Les archives dessinent une chaîne de causalité plus complexe que le récit selon lequel trois lycées auraient, à eux seuls, ruiné la Région. Leur construction, rapide et simultanée, impose une charge exceptionnelle à une collectivité encore jeune. Elle contribue fortement au besoin de financement et au recours à l’emprunt.
La crise résulte aussi d’un patrimoine scolaire dégradé, de dotations insuffisantes, de taux d’intérêt élevés, d’autres investissements importants, d’aides aux communes, d’une programmation trop ambitieuse et d’un suivi imparfait des engagements. Les lycées comptent parmi les principaux déclencheurs de la crise, sans constituer son unique explication ni son équivalent comptable.
Pour mesurer précisément leur part, il faut encore confronter les budgets et comptes administratifs de 1989 à 1993, les états détaillés de la dette, les marchés et avenants des trois établissements, leurs plans de financement, la lettre du Crédit local de France du 30 juin 1992 et le rapport régional de redressement de novembre 1993. Un coût d’équipement, un déficit, un encours de dette et un prêt de consolidation décrivent quatre réalités différentes. C’est cette distinction qui permet de comprendre l’histoire financière de la Région sans la réduire à un procès politique rétrospectif.
Gérard Dorwling-Carter




