Alice Galopin – franceinfo

France Télévisions
Des femmes ont profité du confinement pour renoncer à certaines habitudes cosmétiques et vestimentaires. (ELLEN LOZON / FRANCEINFO)

Des femmes ont profité des confinements et de l’absence de tout regard extérieur sur leur corps pour s’affranchir de certaines pratiques vestimentaires et cosmétiques.

Laura a arrêté de se “maquiller pour les autres”. Depuis plus d’un an, du fait de la crise provoquée par le Covid-19, la jeune femme de 24 ans sort ses fards et rouges à lèvres uniquement “par plaisir”“Avant le [premier] confinement, je me maquillais encore par habitude et par devoir. Désormais, c’est seulement pour moi”, assure cette Française installée à Taïwan.

Durant la même période, elle a aussi renoncé à porter des soutiens-gorge. Le confinement lui a permis de prendre “du temps pour elle” pour “regarder [son] corps dans le miroir” et apprendre à s’apprécier autrement.

Moins de maquillage pendant le confinement

Comme Laura, de nombreuses femmes ont changé leurs habitudes cosmétiques et vestimentaires pendant la pandémie. Ainsi, 46% d’entre elles ont rapporté moins se maquiller depuis le premier confinement, selon un sondage Ifop commandé par le label Slow cosmétique et réalisé du 9 au 12 juin 2020 auprès d’un échantillon de 3 018 personnes.

En bouleversant le rythme du quotidien, l’organisation et les espaces des contacts sociaux, la pandémie de Covid-19 a amené des femmes “à abandonner certaines pratiques qu’elles avaient pris l’habitude d’observer en sortant de chez elles”, décrypte Camille Couvry, chercheuse en sociologie à l’université de Rouen et lauréate 2019 du Prix de thèse de la chaire Beauté(s) de l’université Paris sciences et lettres.

Le contexte sanitaire a ainsi donné un nouveau souffle au mouvement “No Make Up“, qui défend l’idée d’arrêter partiellement ou totalement de se maquiller. Il est mis en avant depuis plusieurs années dans les magazines, porté notamment par la chanteuse américaine Alicia Keys.

 

 

Sur Instagram, plusieurs femmes affichent aussi fièrement leurs cheveux blancs. Quant au mouvement “No Bra” (“Pas de soutien-gorge”), il a connu un nouveau pic de popularité pendant le confinement du printemps 2020, après avoir fait beaucoup parler de lui en 2018 sur les réseaux sociaux avec le mot-clé #NoBraChallenge. Il s’inscrit dans un tournant plus général “qui s’est opéré au début des années 2010”, durant lequel des militantes féministes se saisissent de “thématiques corporelles”, et notamment de la question du port du soutien-gorge, explique à franceinfo Camille Froidevaux-Metterie, chercheuse, chargée de mission “égalité et diversité” à l’université de Reims Champagne-Ardenne, et auteure du livre Seins : en quête d’une libération (Anamosa, 2020).

Une période “inédite” pour les femmes

“C’est en suivant des influenceuses qui prônent le ‘body positive’ [l’acceptation de son corps] que j’ai commencé à me demander pourquoi je portais des soutiens-gorge”, témoigne Laura. Tout comme Aurélie, 29 ans, qui a rejoint le “No Bra” en “voyant d’autres personnes le faire sur les réseaux sociaux”.

Pour cette dernière également, le premier confinement a constitué un tournant. “J’ai eu le sentiment d’avoir la liberté de pouvoir sortir en jogging sans soutien-gorge et sans maquillage pour faire des courses”, confie cette chanteuse pour qui se promener dans la rue sans utiliser des produits de beauté était auparavant “inconcevable”. Cette période a été “inédite à l’échelle de l’histoire des femmes”, juge Camille Froidevaux-Metterie. 

“Pendant de longues semaines, les femmes ont été débarrassées du regard extérieur porté sur leur corps.”

Camille Froidevaux-Metterie, chercheuse et auteure de “Seins : en quête d’une libération”

à franceinfo

Juste après le premier confinement, le retour à une vie un peu plus normale n’a pas perturbé cette évolution. Laura s’est rendu “compte que ça ne [la] gênait plus” de se promener dans la rue nue sous ses tee-shirts. Un sentiment que partage Laurine, “confortée” dans sa pratique du “No Bra” durant la pandémie. “Je me suis vue pendant des mois dans des débardeurs sans soutien-gorge, explique la jeune femme de 22 ans. Alors petit à petit, je suis sortie comme ça”.

Pour Camille Froidevaux-Metterie, ces femmes ont appris à avoir “un rapport à leur corps plus libre”. Plusieurs témoignages recueillis par franceinfo le montrent. Aurélie s’est ainsi demandé pourquoi les femmes se “devaient” de porter des soutiens-gorge, qu’elle décrit comme des “corsets” qui laissent “des traces sur la peau” à la fin de la journée. “Aujourd’hui, je ne tiens même plus cinq heures avec un soutien-gorge, je me sens oppressée”, souffle quant à elle Laurine.

“Quelque chose de moi était masqué”

Ce nouveau rapport au corps répond aussi à un besoin de se retrouver. Laura voulait “s’accepter” et “apprendre à aimer la forme de [sa] poitrine”. Les soutiens-gorge sont “un outil de formatage”, analyse Camille Froidevaux-Metterie : “Ils imposent un standard de poitrine qui est la demi-pomme et cachent la pluralité des formes de seins, d’aréoles et de tétons.”

Catherine, qui a arrêté de se colorer les cheveux depuis juillet 2020, va dans le même sens. “J’ai l’impression que je découvre quelque chose de moi qui était jusqu’ici masqué.” Avec sa chevelure “poivre et sel”, cette Belge de 49 ans a décidé de sortir du “cycle infernal” des teintures qu’elle pratiquait régulièrement depuis la vingtaine et l’apparition de ses premiers cheveux blancs. A 56 ans, Corine a également fait ce choix, pour se plaire à elle et “non plus aux autres”, raconte-t-elle.

“En arrêtant de me teindre les cheveux, j’ai voulu reprendre possession de ma vie.”

Corine, 56 ans

à franceinfo

Pour cette peintre, dont la dernière coloration remonte à janvier, la réduction de son activité liée au confinement lui a permis d’opérer sa transition capillaire. Si l’idée lui trottait déjà dans la tête, elle s’interdisait jusqu’ici de franchir le pas, par crainte des petites remarques sur ses racines apparentes. “Mais maintenant que j’ai six ou sept centimètres de cheveux blancs, c’est suffisant pour qu’on comprenne que c’est un choix et que je n’ai pas juste oublié d’aller chez le coiffeur”, sourit-elle.

Dire au revoir aux colorations, c’est à la fois “se débarrasser d’un artifice qu’on portait et penser qu’on retrouve sa propre nature”, résume Michel Messu, auteur d’Un ethnologue chez le coiffeur (Fayard, 2013).

“Un effet de génération”

Alors le confinement a-t-il révolutionné le rapport des femmes à leur corps ? La sociologue Camille Couvry se montre prudente et estime que cette période a surtout pu renforcer une sensibilité préexistante. De plus, la sociologue s’interroge sur “un effet de génération” autour de ces questions, rappelant que la vingtaine est un âge propice aux réflexions sur son apparence.

“Le ‘No Make Up’ et le ‘No Bra’ concernent plutôt des personnes jeunes, actives ou qui suivent des études supérieures.”

Camille Couvry, sociologue

à franceinfo

L’étude Ifop montre d’ailleurs que les femmes de moins de 30 ans ont été plus nombreuses à moins se maquiller depuis le premier confinement (53% d’entre elles) que celles de plus de 65 ans (42%). “Même si des femmes de 50 ans ont pu avoir des révélations, ça ne s’est peut-être pas joué sur les mêmes motivations et pas de la même manière”, suggère Camille Couvry.

La chercheuse ajoute par ailleurs que l’abandon de certaines pratiques a pu aussi s’accompagner d’un intérêt pour les enjeux écologiques. La volonté de préservation de l’environnement peut ainsi passer “par l’utilisation de produits cosmétiques plus naturels”, complète Michel Messu. “Le côté naturel du cheveu est d’ailleurs une ligne directrice des marques cosmétiques depuis plusieurs années”, note-t-il.

Retour de la vie sociale et du regard d’autrui

Reste enfin à savoir si ces nouvelles habitudes seront conservées alors que la “vie d’avant” fait son retour. Camille Couvry observe que “la reprise d’une vie sociale active amène à réinvestir un certain nombre de pratiques”. De son côté, Camille Froidevaux-Metterie s’avoue “peu optimiste” quant à la pérennité du mouvement “No Bra”. “Sans doute, les plus jeunes et celles qui ont les seins les moins gros continueront d’assumer ce choix”, avance-t-elle.

Pour l’auteure, le principal problème reste la sexualisation des tétons. C’est d’ailleurs par crainte de les dévoiler à travers son nouveau chemisier blanc que Laura a récemment tenté de porter à nouveau un soutien-gorge. “C’était tellement inconfortable qu’à peine rentrée chez moi, je l’ai retiré”, lance la jeune femme qui assure que cette dernière expérience a achevé de la convaincre. “Soutien-gorge ou pas, ça arrivera toujours que des gens regardent, ce n’est pas à moi de complexer”, tranche-t-elle.

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