« L’ananas martiniquais a un énorme potentiel ; pourvu que l’on mise sur la qualité ! »
Dans cette tribune, Gilles Agricole, juriste de droit des affaires de formation et gérant de société de profession, part d’un dilemme de supermarché : acheter l’ananas local, à environ 3,5 euros le kilo, ou celui du Costa Rica, autour de 2 euros. Il explique pourquoi le fruit importé coûte moins cher malgré les frais d’importation, pourquoi l’interdire ferait monter les prix, et défend une autre voie pour l’ananas martiniquais : la qualité, les labels et l’exportation de produits haut de gamme.
Philippe Pied
Lorsque Ti Sonson fait ses courses au supermarché il est régulièrement confronté à un dilemme : doit-il acheter l’ananas local qui coûte environ 3,5 euros le kilo ou l’ananas importé du Costa Rica qui coûte lui autour de 2 euros le kilo ? Les ressources de Ti Sonson sont maigres, alors dans ce contexte de vie chère, il opte souvent pour l’ananas importé, mais non sans se poser mille questions : comment l’ananas importé peut être moins cher que l’ananas local alors qu’il doit subir tous les coûts liés à l’importation ? Ne faudrait-il pas interdire les importations pour permettre de sauver l’ananas martiniquais ? L’ananas martiniquais a-t-il vocation à mourir si les Martiniquais font le choix de l’importation ?
Si je rencontrais Ti Sonson, voilà les réponses que je lui apporterais :
Comment l’ananas importé peut être moins cher que l’ananas local ?
La production d’ananas en Martinique est faible (350 tonnes) au regard de la production de ce fruit au Costa Rica (env. 3 millions de tonnes). En conséquence, les agriculteurs locaux sont obligés de pratiquer des prix plus élevés que ceux provenant d’Amérique centrale.
Pour le comprendre, imaginons un instant qu’en Martinique et au Costa Rica le coût de production soit le même : 1 000. Les Martiniquais devraient alors pratiquer le prix de 2,86 € pour atteindre leur seuil de rentabilité (350 (tonnes) X 2,86 € = 1 000), quand les Costaricains pourraient se contenter de 0,00034 € pour être rentable (3 000 000 (tonnes) x 0,00034 € = 1 000)
En clair, le volume de production du Costa Rica est tel, que même en ajoutant les frais d’importation, l’ananas importé en Martinique reste largement moins cher que l’ananas local… tout en étant profitable pour les Costaricains !
Ne faudrait-il pas interdire les ananas importés ?
Interdire les ananas importés c’est : augmenter les prix !
Même en obtenant le monopole du marché local les agriculteurs locaux ne pourront pas pratiquer les prix costaricains sans mettre en péril leurs activités.
En effet, le marché local d’ananas est évalué à environ 2 000 tonnes (par an) et à ce jour, nous n’exportons pas. Autrement dit, même en obtenant le monopole de la vente d’ananas en Martinique, la production locale sera bien loin des 3 millions de tonnes des Costaricains ; en clair, les producteurs d’ananas locaux ne pourront pas pratiquer les mêmes prix que ceux qu’ils sont censés remplacer.
Interdire les ananas du Costa Rica c’est donc : augmenter les prix !
L’ananas martiniquais a-t-il vocation à mourir ?
Non ! L’ananas martiniquais a un énorme potentiel ; pourvu que l’on mise sur la qualité !
En effet, la Martinique doit monter en gamme car, pour rentabiliser nos exploitations, nous avons besoin de prix élevés !
Au pays, nous avons des coûts de production élevés, de faibles volumes, une législation protectrice de l’environnement, un droit du travail tatillon : arrêtons de vouloir nous battre sur le prix bas ; le prix bas implique du volume, or ce combat est perdu, la production est passée de 20 000 tonnes à 350 tonnes, misons plutôt sur le luxe !
Il y a dans le monde un marché pour des fruits sains, de grande qualité, produits par des salariés bien payés. L’ananas Victoria de la Réunion peut être vendu 6 € le kg, certains fruits peuvent coûter une fortune au Japon, suivons cette voie en obtenant des labels, des IGP (indication géographique protégée), en créant des marques !
En somme, laissons l’ananas du Costa Rica nous apporter des prix bas et misons sur la production et l’exportation de produits premium capables de rentabiliser nos exploitations et de sauver l’ananas du pays.
Gilles AGRICOLE
Juriste de droit des affaires de formation, gérant de société de profession




