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    « Je ne veux pas de la violence. mais je ne sais plus comment faire entendre la colère… »

    octobre 19, 2026Aucun commentaire
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    Comment refuser la violence sans ignorer les injustices qui nourrissent la colère ? Dans cette tribune, Patrick Deffit prend la parole en citoyen martiniquais inquiet pour sa société et les générations futures. Il interroge nos silences, nos responsabilités collectives et la capacité des responsables politiques et économiques à écouter les souffrances avant que les tensions n’éclatent. Une réflexion personnelle qui invite à retrouver le sens du dialogue, du respect et de la dignité, pour que chacun puisse être entendu sans devoir en arriver à l’affrontement.

    Philippe PIED

    Réflexion d’un citoyen martiniquais, inquiet pour sa société et pour les générations futures.

    Il est très rare que je prenne publiquement la parole sur l’évolution de notre société, qu’elle soit martiniquaise ou française. Non pas parce que je n’ai rien à dire. Non pas parce que je suis indifférent. Mais parce que j’ai toujours pensé que les convictions personnelles méritaient parfois davantage de réflexion que de déclarations.

    Aujourd’hui, pourtant, j’éprouve le besoin de m’exprimer. D’exprimer mon désarroi. Mon inquiétude. Ma tristesse. Et, je l’avoue, une certaine forme d’impuissance. Car je regarde notre société et je me demande sincèrement où nous allons.

    UNE SOCIÉTÉ QUI SEMBLE NE PLUS SAVOIR VIVRE SANS VIOLENCE

    Nous vivons dans un monde où la violence semble avoir envahi tous les espaces de notre quotidien. La violence physique, bien sûr. Celle qui blesse, qui détruit, qui tue. Mais aussi la violence verbale, celle des insultes, des humiliations et des menaces.

    Et puis il y a cette autre violence, plus silencieuse, parfois invisible : la violence morale, sociale, économique, institutionnelle. Celle qui écrase sans frapper. Celle qui humilie sans laisser de traces sur le corps. Celle qui prive certains de dignité, de perspectives, d’espoir.

    Chaque jour, à la télévision, à la radio, sur les réseaux sociaux, les mêmes images semblent se succéder : affrontements, agressions, guerres, destructions, injustices, provocations. À croire que plus rien de beau ne se produit dans ce monde. À croire que la solidarité, la générosité, le courage, le respect et la bienveillance auraient disparu de nos sociétés.

    Bien sûr, je sais que ce n’est pas vrai. Il existe encore des femmes et des hommes extraordinaires. Des citoyens qui construisent, qui accompagnent, qui soignent, qui éduquent, qui tendent la main. Mais pourquoi leur donne-t-on si peu de place ?

    Et surtout, quels exemples offrons-nous à notre jeunesse ? Que lui enseignons-nous lorsqu’elle voit, jour après jour, que la brutalité attire l’attention, que l’arrogance occupe les écrans et que certaines formes de violence semblent rester impunies ?

    ET SI NOUS AVIONS AUSSI UNE PART DE RESPONSABILITÉ ?

    Une pensée me traverse de plus en plus souvent. Et si nous étions, collectivement, en train de récolter ce que nous avons laissé semer ?

    Je ne dis pas que nous sommes tous responsables de cette violence. Je ne mets évidemment pas sur le même plan celui qui la subit, celui qui la dénonce et celui qui l’exerce. Mais je m’interroge sur notre silence collectif.

    Combien de fois avons-nous détourné les yeux devant une injustice ? Combien de fois avons-nous accepté l’inacceptable parce qu’il ne nous touchait pas directement ? Combien de fois avons-nous préféré notre tranquillité à la défense de principes que nous affirmons pourtant essentiels ?

    Et moi-même, qu’ai-je fait ? Ai-je suffisamment dénoncé ? Ai-je suffisamment agi ? Ai-je parfois choisi le confort du silence ?

    Je n’ai pas la prétention de donner des leçons. Je fais partie de cette société. Et ces questions, je me les pose d’abord à moi-même.

    TOUTES LES VIOLENCES NE FONT PAS LE MÊME BRUIT

    Il y a une chose qui me trouble profondément. Nous condamnons, à juste titre, les vitrines brisées, les voitures incendiées, les agressions et les destructions. Mais sommes-nous aussi indignés devant toutes les autres formes de violence ?

    Je ne parle pas ici de celui qui, poussé par la faim et le désespoir, tente de voler un morceau de pain. Je pense à ces violences exercées parfois depuis des bureaux confortables, derrière des décisions administratives, économiques ou politiques.

    À ces décisions qui peuvent précipiter des familles dans la précarité. À ces injustices qui se prolongent pendant des années. À ces abus de pouvoir, à ces comportements méprisants, à ces promesses sans lendemain. À cette violence sociale qui finit par faire croire à certains citoyens que leur parole ne compte plus.

    Cette violence-là ne brûle pas de voitures. Elle ne casse pas de vitrines. Elle ne fait pas toujours la une des journaux. Mais elle peut briser des vies, détruire des espérances et nourrir des colères profondes.

    Et face à elle, qu’avons-nous fait ? Avons-nous toujours réagi avec la même détermination ?

    NOTRE HISTOIRE NOUS PLACE DEVANT UNE CONTRADICTION

    Lorsque je regarde l’histoire de la France et celle de la Martinique, je suis frappé par une réalité troublante. De nombreuses conquêtes sociales et politiques sont nées de luttes, de mobilisations, de grèves et parfois d’affrontements violents.

    La Révolution française a profondément transformé l’ordre politique et social. L’abolition de l’esclavage, en 1848, s’inscrit dans une longue histoire de résistance, de révoltes et de combats pour la liberté. En Martinique, l’insurrection des esclaves des 22 et 23 mai a précipité l’application de l’abolition.

    Mai 1968 a bouleversé la société française et contribué à d’importantes avancées sociales. En 1979, les sidérurgistes manifestaient à Paris contre la disparition de leurs emplois, dans un climat d’affrontements particulièrement tendu.

    En 1986, la mobilisation étudiante contre le projet Devaquet, marquée par la mort tragique de Malik Oussekine à la suite de violences policières, aboutissait au retrait du texte. En 1994, la contestation du contrat d’insertion professionnelle conduisait à son abandon. En 2006, les manifestations contre le contrat première embauche aboutissaient également à son retrait.

    Plus récemment, les mobilisations contre la loi Sécurité globale en 2020 ou contre la réforme des retraites en 2023 ont montré à quel point le conflit social pouvait encore déboucher sur des affrontements. Mais elles ont aussi rappelé que la mobilisation, même massive, n’obtient pas toujours le résultat espéré.

    Et en Martinique ? Notre histoire porte elle aussi les traces de luttes douloureuses. Les événements de février 1900 au François, ceux de décembre 1959 à Fort-de-France, les événements meurtriers de février 1974 à Chalvet, et tant d’autres mobilisations ont marqué notre conscience collective.

    Des Martiniquais ont été blessés. D’autres ont perdu la vie. Des travailleurs, des jeunes, des citoyens ont affronté le pouvoir pour réclamer davantage de justice, de dignité et de reconnaissance. Certaines mobilisations ont permis des avancées. D’autres ont laissé des blessures profondes et des revendications sans réponse.

    Je sais parfaitement que ces événements sont différents, que leurs causes et leurs conséquences ne sont pas comparables en tous points. Je sais aussi que ce ne sont pas nécessairement les violences qui ont produit les avancées, mais souvent la mobilisation collective, la détermination, les négociations et le rapport de force.

    Pourtant, une question demeure. Pourquoi notre histoire donne-t-elle si souvent le sentiment qu’il faut atteindre un niveau extrême de tension pour être enfin entendu ?

    JE REFUSE DE GLORIFIER LA VIOLENCE. MAIS JE REFUSE AUSSI DE NE PAS ENTENDRE LA COLÈRE.

    Je veux être parfaitement clair. Je ne glorifie pas la violence. Je ne souhaite voir personne blessé. Je ne souhaite voir aucun commerce détruit, aucun salarié privé de son travail, aucune famille vivre dans la peur. Je ne souhaite pas que notre Martinique s’enfonce davantage dans les divisions, les affrontements et la souffrance.

    Mais je ne veux pas non plus me contenter de condamner les conséquences sans chercher à comprendre les causes. Car derrière certaines colères, il y a des années de frustrations. Derrière certains cris, il y a le sentiment de ne jamais être écouté. Derrière certaines révoltes, il y a parfois une accumulation de promesses non tenues, d’inégalités persistantes et d’humiliations ressenties.

    Comprendre cela ne signifie pas excuser tous les actes. Expliquer la colère n’est pas justifier la violence. Mais condamner la violence ne doit jamais dispenser de répondre aux injustices. Et c’est précisément là que commence mon désarroi.

    ALORS, COMMENT FAIRE ?

    Comment faire lorsque les manifestations pacifiques ne semblent plus suffire ? Comment faire lorsque les pétitions restent sans réponse ? Comment faire lorsque le dialogue paraît impossible ?

    Comment faire lorsque les citoyens ont le sentiment que les décisions sont prises sans eux, parfois contre eux ? Comment faire lorsque certains ont le sentiment que seuls les blocages, les affrontements et les crises obligent enfin les responsables à écouter ?

    Je voudrais pouvoir répondre qu’il suffit de dialoguer. Qu’il suffit de voter. Qu’il suffit de manifester pacifiquement. Qu’il suffit de faire confiance aux institutions.

    Je continue de croire à l’importance de ces voies démocratiques. Je sais qu’elles ont aussi permis de grandes victoires. Mais je comprends que, pour ceux qui ont le sentiment de les avoir toutes essayées sans résultat, ces réponses puissent paraître terriblement insuffisantes.

    Alors je me retrouve face à une contradiction que je ne sais pas résoudre. Je refuse la violence, mais je ne sais pas toujours quoi répondre à ceux qui me demandent : « Et quand personne ne nous écoute, que devons-nous faire ? »

    JE N’AI PAS DE LEÇON À DONNER. J’AI DES QUESTIONS À POSER.

    Je ne suis ni historien, ni sociologue, ni détenteur d’une vérité supérieure. Je suis simplement un citoyen martiniquais qui regarde son pays, sa jeunesse, sa société et qui s’inquiète. Un homme qui croit profondément au respect, à la dignité humaine et à la nécessité du dialogue. Un homme qui ne veut pas voir la violence devenir notre seul langage collectif. Mais aussi un homme qui refuse de fermer les yeux sur les injustices qui alimentent la colère.

    Je ne veux pas d’une société dans laquelle il faudrait casser pour être entendu. Je ne veux pas davantage d’une société dans laquelle il faudrait se taire pour être considéré comme responsable.

    Je voudrais que nous soyons capables de nous écouter avant de nous affronter. Que les responsables politiques et économiques prennent la mesure des souffrances avant qu’elles ne deviennent des explosions. Que les citoyens puissent exprimer leurs désaccords sans être méprisés. Que notre jeunesse découvre que la détermination, l’intelligence collective, la solidarité et le courage peuvent aussi transformer une société. Et que nous retrouvions, ensemble, le sens du respect et de la responsabilité.

    Mais pour cela, il ne suffit pas de demander à ceux qui souffrent de rester calmes. Il faut aussi que ceux qui détiennent le pouvoir acceptent véritablement d’écouter, de répondre et, lorsque cela est nécessaire, de changer.

    UNE DERNIÈRE QUESTION, SANS RÉPONSE

    Je termine cette lettre comme je l’ai commencée : avec mes doutes. Je ne prétends pas avoir la solution. Je ne prétends pas savoir ce que je ferais à la place de ceux qui, aujourd’hui, expriment leur colère.

    Je sais seulement que je ne veux pas de violence. Mais je sais aussi qu’une société qui ne répond pas aux injustices prend le risque de voir grandir le désespoir.

    Alors, au fond, ma question est simple. Comment construire une société dans laquelle il ne serait plus nécessaire de faire peur pour être entendu ? Comment faire en sorte que la justice, le respect et la dignité ne soient pas des conquêtes arrachées dans la douleur, mais des principes appliqués au quotidien ?

    Je n’ai pas la réponse. Et peut-être est-ce justement pour cela que j’ai décidé, aujourd’hui, de prendre la parole. Non pas pour condamner les uns ou défendre les autres. Non pas pour attiser les tensions. Mais pour inviter chacun d’entre nous, quelles que soient ses convictions, ses responsabilités ou sa place dans la société, à se poser cette question :

    Et si notre plus grand échec collectif n’était pas seulement la violence qui éclate, mais notre incapacité à entendre ce qui la précède ?

    Un citoyen martiniquais qui refuse de renoncer à l’espoir.

    Patrick DEFFIT

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