Nous devons apprendre à nous retrouver autour d’une table avant de nous retrouver derrière un barrage.
En Martinique, nous avons développé une étrange conception de l’action collective. Pour se faire entendre, il faudrait bloquer, paralyser, empêcher. Mais lorsqu’il s’agit de participer aux débats, de construire des propositions, de défendre nos intérêts là où se prennent les décisions, les mêmes organisations sont trop souvent absentes. Après les débats sur l’octroi de mer et les rencontres auxquelles j’ai assisté à Bruxelles, je voudrais poser une question simple : voulons-nous réellement changer les choses ou simplement continuer à protester ?
Par Philippe Pied
Ce jeudi 15 octobre, les dépanneurs et remorqueurs de Martinique annoncent une mobilisation devant la préfecture. Leur association professionnelle, l’ADRM, explique que les charges augmentent, que les coûts d’exploitation deviennent insupportables et que leurs entreprises sont menacées. Elle évoque une hausse de 32 % des coûts par rapport à ceux de l’Hexagone, une estimation qu’elle reconnaît elle-même devoir encore consolider.
Je ne conteste ni leurs difficultés ni leur droit à les faire connaître. Je ne connais pas suffisamment la situation économique de chacune de ces entreprises pour porter un jugement sur le bien-fondé de toutes leurs revendications. Et je comprends parfaitement qu’un professionnel qui voit ses marges disparaître, ses charges augmenter et son avenir s’assombrir cherche à se faire entendre.
Mais il y a une question que je voudrais poser, non seulement à ces professionnels, mais plus largement à l’ensemble de nos syndicats, organisations patronales, associations de consommateurs et collectifs qui prétendent défendre les intérêts des Martiniquais.
Pourquoi faut-il si souvent attendre d’être au bord de la rupture pour commencer à agir ? Et pourquoi cette action prend-elle presque systématiquement la forme d’un rapport de force ?
Nous savons protester. Savons-nous construire ?
En Martinique, nous connaissons la musique. Une profession rencontre des difficultés, un collectif se constitue, un communiqué est diffusé, des revendications sont formulées et, très vite, la menace d’un blocage apparaît.
On annonce une mobilisation, on interpelle le préfet, on réclame une réunion d’urgence. Parfois, les routes sont bloquées, les entreprises empêchées de fonctionner, les salariés privés de leur liberté de circuler et les consommateurs pris en otage d’un conflit auquel ils ne peuvent rien.
Et puis ? On négocie, on signe éventuellement un protocole, chacun annonce avoir été entendu. Quelques mois plus tard, une autre profession, un autre collectif, une autre crise occupent le devant de la scène.
Je caricature à peine.
Le problème n’est pas le droit de manifester. Ce droit est fondamental. Le problème est cette tendance à considérer que la mobilisation spectaculaire constitue la forme la plus efficace, parfois la seule, de participation à la vie économique et sociale.
« Nous avons fait du blocage un moyen d’expression, alors que nous devrions faire de la réflexion collective un instrument de transformation. »
Car une économie ne se construit pas uniquement dans les bureaux des administrations, pas davantage qu’elle ne se transforme sur un rond-point.
Elle se construit aussi dans les conférences, les réunions de travail, les consultations publiques, les organisations professionnelles, les commissions, les débats contradictoires. Dans tous ces espaces où l’on peut comprendre les mécanismes économiques, confronter les analyses et, surtout, élaborer des propositions.
Encore faut-il s’y rendre.
L’octroi de mer, un exemple révélateur
Je voudrais prendre un exemple que je connais particulièrement bien, celui de l’octroi de mer.
Depuis plusieurs mois, nous avons consacré dans Antilla un important travail à cette question. Des dizaines d’articles ont été publiés, des analyses économiques proposées, des responsables interrogés. Plusieurs conférences et rencontres ont également permis d’aborder les enjeux de cette fiscalité si particulière à nos territoires.
Nous avons essayé de dépasser les slogans.
Car l’octroi de mer ne se résume pas à une taxe que certains voudraient supprimer et que d’autres souhaiteraient conserver. C’est un système complexe qui touche à la fois au financement des collectivités, à la protection de la production locale, au prix des marchandises, à la compétitivité des entreprises et, finalement, au pouvoir d’achat des Martiniquais.
Autrement dit, il concerne directement presque toutes les organisations qui interviennent régulièrement dans le débat public.
Où étaient-elles ?
Où étaient les représentants de ces professions qui dénoncent régulièrement le coût de la vie ? Où étaient les associations de consommateurs ? Où étaient les organisations qui réclament davantage de justice économique ? Où étaient ceux qui affirment vouloir transformer notre modèle de développement ?
Je ne prétends pas que personne n’a participé. Des responsables, des économistes, des chefs d’entreprise et des citoyens ont apporté leur contribution. Mais la mobilisation collective des organisations qui occupent si souvent l’espace médiatique n’a pas été à la hauteur de l’importance du sujet.
Pourtant, les occasions existaient.
Les informations étaient accessibles. Les analyses pouvaient être discutées. Les conclusions pouvaient être contestées. Les propositions pouvaient être enrichies.
Il n’était pas nécessaire de bloquer une route pour faire entendre sa voix.
Il suffisait de venir, d’écouter, de questionner, de travailler.
Et surtout, de poursuivre le travail après les conférences.
Car c’est peut-être là que se situe notre plus grande faiblesse : nous savons réagir à un événement, mais nous peinons à inscrire notre action dans la durée.
« On ne peut pas réclamer d’être associé aux décisions et rester absent des lieux où elles se préparent. »
À Bruxelles, une autre manière de défendre ses intérêts
Cette réflexion s’est encore renforcée cette semaine, à Bruxelles, où j’ai assisté aux travaux d’Eurodom, cette organisation qui défend les intérêts économiques des territoires ultramarins auprès des institutions françaises et européennes.
Ce que j’y ai vu mérite que l’on s’y arrête.
Des responsables économiques, des représentants de filières, des élus et des interlocuteurs européens réunis pour discuter de questions qui peuvent sembler lointaines depuis la Martinique, mais qui conditionnent pourtant une partie de notre avenir.
Il était question de fiscalité, d’agriculture, de compétitivité, de contraintes réglementaires, d’aides européennes et de dispositifs spécifiques à nos territoires.
Des sujets complexes, parfois techniques, souvent difficiles à expliquer au grand public.
Mais des sujets essentiels.
J’y ai vu des hommes et des femmes défendre des dossiers, argumenter, interpeller des représentants de la Commission européenne, contester certaines orientations et chercher à obtenir des adaptations.
Bien sûr, ces responsables défendent leurs entreprises, leurs filières et leurs intérêts économiques. Il serait naïf de prétendre le contraire.
Mais lorsque ces acteurs se battent pour maintenir des dispositifs adaptés aux réalités ultramarines, pour préserver le POSEI, pour défendre les productions locales ou pour faire reconnaître les surcoûts liés à l’éloignement, les conséquences dépassent largement leurs seules entreprises.
Ce sont des emplois, des activités, des investissements et parfois des pans entiers de notre économie qui sont concernés.
Et j’ai été frappé par un contraste.
D’un côté, chez nous, nous entendons régulièrement dénoncer les grandes entreprises, les puissances économiques, les institutions européennes, l’État et tous ceux qui seraient responsables de nos difficultés.
De l’autre, à Bruxelles, certains de ces acteurs économiques si souvent critiqués consacrent du temps, des moyens et de l’énergie à défendre des dossiers dont les résultats peuvent bénéficier à une partie importante de notre territoire.
Cela ne signifie pas qu’ils ont toujours raison. Cela ne signifie pas que leurs intérêts se confondent systématiquement avec l’intérêt général. Cela ne les exonère d’aucune critique.
Mais cela oblige à reconnaître une réalité : pendant que certains dénoncent, d’autres travaillent sur les mécanismes qui déterminent concrètement notre avenir économique.
Et je me demande parfois si nous mesurons réellement l’importance de cette différence.
La critique ne suffit pas à faire une politique
Nous avons développé en Martinique une culture de la dénonciation qui finit par devenir une facilité.
Les prix sont trop élevés ? C’est la faute des distributeurs.
Les entreprises souffrent ? C’est la faute de l’État.
Les collectivités manquent de moyens ? C’est la faute de Paris.
Les dispositifs européens ne sont pas adaptés ? C’est la faute de Bruxelles.
Il existe évidemment des responsabilités réelles, des décisions contestables, des rapports de force économiques et des injustices qu’il faut combattre.
Mais une fois ces responsabilités désignées, que faisons-nous ?
Quelle proposition mettons-nous sur la table ? Quelle étude produisons-nous ? Quelle alliance construisons-nous ? Quel travail collectif engageons-nous pour modifier les règles ?
À force de désigner des responsables, nous risquons d’oublier notre propre responsabilité.
Car nous ne sommes pas condamnés à subir éternellement les décisions prises ailleurs. Nous disposons de représentants, d’organisations professionnelles, de chambres consulaires, de syndicats, d’associations, d’universitaires, de médias et de nombreux lieux de discussion.
Ces outils sont imparfaits, sans doute. Mais ils existent.
Pourquoi les utilisons-nous si peu pour élaborer des positions communes ?
Pourquoi est-il parfois plus facile de réunir plusieurs dizaines de véhicules pour perturber la circulation que de réunir plusieurs dizaines de professionnels autour d’une étude économique sérieuse ?
Pourquoi les débats sur l’avenir de notre territoire mobilisent-ils si difficilement ceux qui affirment pourtant vouloir le défendre ?
« Notre problème n’est pas seulement que les décisions se prennent ailleurs. C’est aussi que nous sommes trop souvent absents lorsqu’il devient possible de les influencer. »
Et ceux qui subissent les blocages ?
Il y a une autre dimension que nous ne pouvons plus ignorer.
Lorsqu’une organisation professionnelle décide de bloquer une route, qui en supporte les conséquences ?
Rarement ceux auxquels elle adresse ses revendications.
Ce sont les salariés qui arrivent en retard, les artisans qui perdent une journée de travail, les transporteurs qui ne peuvent effectuer leurs livraisons, les commerçants qui voient leur clientèle disparaître, les familles qui ne peuvent rejoindre leur domicile ou leurs obligations.
Ce sont parfois d’autres petites entreprises, tout aussi fragiles que celles qui manifestent, qui supportent le coût de la protestation.
Nous créons ainsi une situation paradoxale : pour défendre une activité économique, nous en pénalisons plusieurs autres.
Pour réclamer davantage de considération, nous imposons nos difficultés à des personnes qui n’en sont pas responsables.
Et pour dénoncer les obstacles au développement de notre territoire, nous ajoutons nous-mêmes de nouveaux obstacles à son fonctionnement.
Je ne dis pas qu’une mobilisation ne doit jamais perturber l’ordre établi. L’histoire sociale nous enseigne le contraire. Certaines avancées ont nécessité des rapports de force importants.
Mais le blocage ne peut pas devenir une réponse automatique, presque un préalable à toute négociation.
Il devrait rester un recours exceptionnel, lorsque les autres voies ont été réellement explorées.
Le cas des dépanneurs : pourquoi ne pas commencer autrement ?
Revenons au communiqué de l’Association des dépanneurs et remorqueurs de Martinique.
Ses revendications portent notamment sur le carburant, les aides publiques, les coûts d’exploitation et les possibilités d’allègement fiscal.
Ce sont des questions qui méritent d’être examinées.
Mais pourquoi ne pas commencer par rendre publique une étude complète des coûts de cette profession ? Pourquoi ne pas organiser une rencontre ouverte avec les assureurs, les collectivités, les services de l’État, les entreprises concernées et les représentants des usagers ?
Pourquoi ne pas présenter des propositions chiffrées, identifier précisément les compétences de chaque institution et construire un calendrier de travail ?
Peut-être certaines de ces démarches ont-elles déjà été entreprises. Si tel est le cas, il serait utile de les connaître et d’en mesurer les résultats.
Mais une chose me paraît essentielle : une profession qui demande à la collectivité de comprendre ses difficultés doit aussi chercher à comprendre celles de la collectivité.
Elle doit accepter que ses revendications soient discutées, évaluées et confrontées à d’autres priorités.
C’est précisément cela, le dialogue économique.
Et ce dialogue doit exister avant que la situation ne devienne explosive.
Nous avons besoin de syndicats forts, pas seulement bruyants
Je voudrais être parfaitement clair.
Je ne souhaite pas une Martinique sans syndicats, sans associations revendicatives ou sans organisations professionnelles combatives.
Bien au contraire.
Nous avons besoin de représentants solides, compétents, capables de défendre les salariés, les entrepreneurs, les consommateurs et les différentes composantes de notre société.
Mais leur force ne devrait pas se mesurer uniquement à leur capacité de mobilisation.
Elle devrait aussi se mesurer à la qualité de leurs analyses, à leur connaissance des dossiers, à leur aptitude à négocier, à leur capacité de proposition et à leur présence dans les débats qui engagent l’avenir du territoire.
Un syndicat qui obtient une adaptation réglementaire utile à toute une profession accomplit un travail considérable.
Une association de consommateurs qui contribue à améliorer la transparence des prix rend un service essentiel.
Une organisation patronale qui participe à la construction d’une politique économique cohérente contribue au développement du territoire.
Ces résultats sont parfois moins visibles qu’un barrage routier.
Ils sont pourtant souvent plus durables.
Passer de l’indignation à la responsabilité
À Bruxelles, j’ai entendu des responsables expliquer combien il était difficile de défendre les spécificités ultramarines dans des mécanismes européens conçus pour des économies continentales.
J’ai entendu des inquiétudes, des désaccords, parfois de véritables mises en garde.
Mais j’ai surtout vu une volonté de peser sur les décisions.
C’est cette volonté que j’aimerais retrouver davantage chez nous.
Nous ne manquons ni d’intelligence, ni de compétences, ni de personnalités engagées. Nous disposons d’entrepreneurs remarquables, de responsables associatifs dévoués, de syndicalistes sincères et de citoyens profondément attachés à leur pays.
Ce qui nous manque trop souvent, c’est la capacité de réunir ces énergies autour d’un travail suivi, exigeant, débarrassé des postures et des rivalités.
Nous devons apprendre à nous retrouver autour d’une table avant de nous retrouver derrière un barrage.
Nous devons apprendre à étudier un dossier avant de désigner un coupable.
Nous devons apprendre à défendre une proposition avec autant de détermination que nous défendons une revendication.
Et nous devons surtout comprendre que l’avenir économique de la Martinique ne se décidera pas uniquement dans les confrontations avec l’État, les collectivités ou les grandes entreprises.
Il dépendra aussi de notre capacité à prendre notre part du travail.
Je terminerai par une interrogation qui s’adresse à tous, et dans laquelle je m’inclus.
Lorsque des conférences sont organisées, lorsque des études sont publiées, lorsque des espaces de dialogue sont ouverts, lorsque des décisions se préparent à Paris ou à Bruxelles, où sommes-nous ?
Si nous voulons véritablement peser sur notre avenir, nous ne pouvons pas être présents uniquement lorsque vient le moment de protester.
La Martinique a besoin de contestation lorsqu’elle est justifiée. Elle a besoin de débats, de contradictions et de contre-pouvoirs.
Mais elle a surtout besoin de femmes et d’hommes qui acceptent de consacrer autant d’énergie à construire des solutions qu’à dénoncer les problèmes.
Car bloquer une route peut attirer l’attention pendant quelques heures. Construire une proposition, défendre un dossier et obtenir une décision peuvent changer les choses pendant des années.
Et c’est peut-être là que devrait commencer notre véritable mobilisation.
Philippe Pied





