Cet article fait suite à notre série consacrée aux filières agricoles martiniquaises face au projet de budget 2027, après la conférence de presse du 9 octobre à la Chambre d’agriculture. Déjà publiés :
- Budget 2027 : les filières agricoles martiniquaises font bloc face aux coupes annoncées
- Après l’alerte collective, Antilla donne la parole à chaque filière
- José Maurice, président de la Chambre d’agriculture
- Jean-Claude Marraud des Grottes, président de Banamart
- Justin Céraline, président de la SICA Canne-Union
- Cyrille Necker, président de l’AMIFEL
- Philippe Degras, secrétaire général de l’AMIV
- André Prosper, président de la CODEM
Les restrictions budgétaires envisagées pour 2027 ne concernent pas uniquement les agriculteurs. Elles pourraient également fragiliser les entreprises qui assurent l’approvisionnement et la transformation des matières premières indispensables aux productions locales. Lors de la conférence de presse du 9 octobre à la Chambre d’agriculture, Sébastien Dormoy, directeur général du Meunier des Antilles, intervenant au nom de l’Association martiniquaise pour la promotion de l’industrie (AMPI), a expliqué comment la non-reconduction d’un complément national de 5 millions d’euros au régime spécifique d’approvisionnement (RSA) pourrait se répercuter sur toute la filière de l’alimentation animale.
Dans une île où une grande partie des matières premières agricoles doit être acheminée par bateau, le coût du transport conditionne directement la compétitivité des entreprises et, parfois, l’équilibre économique de toute une activité de transformation. C’est cette réalité que Sébastien Dormoy a voulu rappeler aux côtés des représentants des filières agricoles réunis à la Chambre d’agriculture. Si les planteurs s’inquiètent de la diminution de leurs aides à la production, les industriels redoutent les conséquences de la disparition d’un soutien qui contribue à compenser les surcoûts d’approvisionnement liés à l’éloignement des territoires ultramarins.
Au cœur de cette préoccupation figure le régime spécifique d’approvisionnement, plus connu sous le sigle RSA. Ce dispositif permet notamment d’atténuer les coûts d’acheminement des céréales et d’autres matières premières destinées à l’industrie agroalimentaire locale. Il joue ainsi un rôle important pour les meuneries, mais également pour les fabricants d’aliments destinés aux animaux d’élevage.

Selon Sébastien Dormoy, cette aide n’a pas connu de revalorisation structurelle depuis 2011, malgré l’augmentation des frais de transport. Un complément national de 5 millions d’euros avait été accordé en 2025, avant de ne pas être reconduit en 2026. Son absence dans le projet de loi de finances pour 2027 confirme, pour les professionnels, la perspective de devoir continuer à fonctionner sans cette ressource supplémentaire.
La décision apparaît d’autant plus difficile à comprendre que les coûts du fret demeurent élevés. Sébastien Dormoy souligne le contraste entre l’augmentation des dépenses d’approvisionnement et la diminution des moyens destinés à en limiter les effets.
« On a une augmentation du fret plus que significative et, dans le même temps, on va venir diminuer l’enveloppe qui est destinée justement à compenser ces coûts. »
Derrière cette contradiction, il ne s’agit pas seulement d’une question de trésorerie pour les entreprises concernées. C’est l’ensemble de la construction des prix, depuis l’arrivée des matières premières jusqu’à leur utilisation par les éleveurs, qui pourrait être affecté.
Des meuneries aux élevages, une même chaîne économique
Pour expliquer les conséquences possibles de cette évolution, Sébastien Dormoy s’appuie sur le fonctionnement concret de la filière céréalière martiniquaise. Les deux meuneries présentes sur l’île importent du blé qu’elles transforment principalement en farine. Mais cette activité produit également du son, un coproduit qui entre dans la composition des aliments fabriqués pour les animaux. Les différentes entreprises participent ainsi à une même chaîne de production, dans laquelle les matières premières et les produits intermédiaires circulent d’un opérateur à l’autre.
Lorsque le prix d’achat du blé augmente sous l’effet des frais d’approvisionnement, les meuneries sont directement touchées. Cette hausse est ensuite susceptible de se répercuter sur le coût du son utilisé dans l’alimentation animale. Parallèlement, le fabricant d’aliments doit lui-même importer d’autres matières premières dont les coûts de transport peuvent également progresser. Il subit donc plusieurs sources d’augmentation de ses charges, alors que ses clients, les éleveurs martiniquais, rencontrent déjà leurs propres difficultés économiques.
« C’est vraiment une filière intégrée. »
Cette interdépendance explique pourquoi la question des aides au fret ne peut être isolée du fonctionnement général de l’agriculture martiniquaise. Une augmentation des coûts supportés par les meuneries peut se transmettre aux fabricants d’aliments, puis aux élevages, qui doivent intégrer cette nouvelle dépense dans leur prix de revient. Le risque est d’autant plus préoccupant que les producteurs de viande, de volailles ou de porcs ne disposent pas nécessairement de la possibilité de répercuter intégralement ces surcoûts sur leurs clients.
La situation intervient, en outre, après plusieurs mois de sécheresse qui ont fortement perturbé l’élevage martiniquais. Les difficultés d’approvisionnement en fourrage ont déjà contraint certains producteurs à rechercher des solutions alimentaires complémentaires. Dans ces circonstances, une augmentation du prix des aliments industriels constituerait une charge supplémentaire, au moment même où les exploitations auraient besoin de retrouver des marges de manœuvre pour reconstituer leurs capacités de production.
L’intervention de Sébastien Dormoy rejoint ainsi les préoccupations exprimées par les représentants de l’élevage. Les industriels doivent préserver leurs conditions d’approvisionnement pour continuer à produire localement à des coûts soutenables, tandis que les éleveurs ont besoin de maîtriser le prix des aliments pour maintenir la rentabilité de leurs exploitations. Les intérêts de ces deux secteurs sont donc étroitement liés, même si leurs activités et leurs contraintes quotidiennes sont différentes.
Préserver l’industrie pour soutenir la production locale
Pour l’AMPI, l’enjeu du RSA dépasse le seul montant des crédits concernés. Il touche à la place des industries agroalimentaires dans le développement économique de la Martinique et à leur contribution aux ambitions de souveraineté alimentaire. Si le territoire souhaite produire davantage de viande et renforcer ses filières locales, il doit aussi pouvoir compter sur des entreprises capables de fournir les aliments et les matières premières nécessaires à cette production, dans des conditions de prix compatibles avec les réalités économiques des exploitations.
Or, malgré leur implantation locale, ces industriels restent dépendants d’approvisionnements extérieurs pour certaines matières premières indispensables à leur activité. Le RSA ne supprime pas cette dépendance, mais contribue à en limiter les conséquences financières. Sa vocation est précisément de tenir compte des handicaps liés à l’insularité et à l’éloignement, qui renchérissent les coûts des entreprises ultramarines.
C’est dans ce contexte que Sébastien Dormoy emploie une formule particulièrement ferme :
« Ce coup de rabot est un coup fatal porté à l’agriculture. »
Il entend ainsi alerter sur les effets possibles d’une décision budgétaire qui, en apparence, concerne l’importation de matières premières, mais dont les conséquences pourraient atteindre directement les producteurs locaux.
Les organisations agricoles et industrielles demandent le rétablissement d’une ligne nationale spécifique et pérenne destinée au complément du RSA, avec une enveloppe annuelle comprise entre 5 et 8 millions d’euros pour les territoires ultramarins. Il s’agit, selon elles, de redonner une visibilité financière aux entreprises et d’éviter que les augmentations des coûts d’approvisionnement ne fragilisent davantage les filières d’élevage.
En intervenant aux côtés des producteurs agricoles, Sébastien Dormoy a surtout rappelé une dimension parfois insuffisamment prise en compte dans les débats sur la souveraineté alimentaire : produire localement suppose également de maintenir les capacités industrielles qui rendent cette production possible. En Martinique, l’avenir des exploitations agricoles et celui des entreprises agroalimentaires ne peuvent être envisagés séparément. Les difficultés des unes finissent par peser sur les autres, et c’est précisément cette interdépendance que les décisions budgétaires devraient prendre en considération.
Philippe Pied



