Cet article fait suite à notre série consacrée aux filières agricoles martiniquaises face au projet de budget 2027, après la conférence de presse du 9 octobre à la Chambre d’agriculture. Déjà publiés :
- Budget 2027 : les filières agricoles martiniquaises font bloc face aux coupes annoncées
- Après l’alerte collective, Antilla donne la parole à chaque filière
- José Maurice, président de la Chambre d’agriculture
- Jean-Claude Marraud des Grottes, président de Banamart
- Justin Céraline, président de la SICA Canne-Union
Pour Cyrille Necker, président de l’Association martiniquaise interprofessionnelle des fruits et légumes (AMIFEL), la situation de la filière végétale martiniquaise ne peut plus être considérée comme une succession de mauvaises saisons. Sécheresse, difficultés sanitaires, effondrement des rendements et fragilisation des coopératives mettent en péril un secteur essentiel à l’alimentation locale. Face aux restrictions budgétaires envisagées pour 2027, il dénonce une contradiction entre les ambitions affichées de souveraineté alimentaire et les moyens réellement accordés aux producteurs.
« La filière végétale martiniquaise ne traverse pas une simple mauvaise saison. » Dès le début de son intervention, vendredi 9 octobre, à la Chambre d’agriculture de Martinique, Cyrille Necker a donné le ton. Pour le président de l’AMIFEL, les difficultés rencontrées par les producteurs de fruits et légumes ne relèvent plus des aléas habituels de l’agriculture. Leur répétition et leur accumulation menacent désormais l’équilibre économique de toute la filière.
La sécheresse de 2026 a durement affecté les exploitations, avec des conséquences directes sur les rendements et la qualité des productions. À ces difficultés climatiques s’ajoutent des problèmes sanitaires récurrents et la disparition de certaines molécules utilisées pour protéger les cultures. Cyrille Necker évoque également les dégâts provoqués dans les parcelles par des animaux en quête de nourriture, une conséquence supplémentaire de la dégradation des conditions naturelles.

« Aujourd’hui, on est au bord du gouffre. »
Cette situation a des répercussions qui dépassent les seules exploitations. Le président de l’AMIFEL insiste sur les difficultés des coopératives, dont le rôle est précisément de structurer la filière et d’accompagner les agriculteurs. Lorsque les récoltes diminuent, leurs ressources baissent également, ce qui fragilise leur capacité à remplir leurs missions.
C’est un mécanisme particulièrement préoccupant pour Cyrille Necker : au moment où les producteurs auraient le plus besoin de leurs organisations collectives, celles-ci se retrouvent elles-mêmes affaiblies par le recul des volumes agricoles. Une situation qu’il décrit comme une véritable asphyxie de la filière végétale.
Des restrictions budgétaires qui aggraveraient la situation
C’est dans ce contexte que le projet de loi de finances pour 2027 suscite une vive inquiétude. Alors que les exploitants doivent déjà supporter les conséquences des difficultés climatiques et sanitaires, ils découvrent que les soutiens publics pourraient être réduits.
Cyrille Necker dénonce ce qu’il considère comme une double peine. Les producteurs subissent des pertes de rendement liées à des événements qu’ils ne maîtrisent pas, puis risquent de voir diminuer les aides destinées à les accompagner.
Son inquiétude porte notamment sur les « stabilisateurs budgétaires » envisagés pour la diversification agricole. Ce mécanisme permettrait de réduire les montants versés aux bénéficiaires lorsque l’enveloppe disponible ne suffit pas à satisfaire toutes les demandes.
Pour le président de l’AMIFEL, la diversification végétale risque ainsi de devenir une simple variable d’ajustement, dépendant des crédits restant disponibles plutôt que de ses besoins réels.
« La filière végétale, aujourd’hui, elle est la variable d’ajustement. »
Il estime cette perspective d’autant plus difficile à accepter que le Gouvernement affiche parallèlement son ambition de développer la souveraineté alimentaire des territoires ultramarins. Comment renforcer la production locale si les exploitants et leurs organisations ne disposent pas des moyens nécessaires pour surmonter les difficultés actuelles ?
Le président de l’AMIFEL va plus loin dans son appréciation de la situation politique. Il dénonce le manque de soutien des responsables publics et considère que l’adoption des restrictions budgétaires envisagées pour 2027 reviendrait à confirmer ce qu’il qualifie d’abandon politique de la filière.
Une égalité de traitement réclamée pour les outre-mer
L’autre point de désaccord concerne la différence de traitement entre l’agriculture hexagonale et celle des territoires ultramarins. Cyrille Necker rappelle que des moyens d’urgence considérables ont été annoncés pour soutenir les exploitations de l’Hexagone, tandis que les filières ultramarines doivent faire face à des perspectives de réduction de leurs enveloppes.
Pour lui, les difficultés climatiques et économiques rencontrées en Martinique justifient au contraire une prise en compte pleine et entière des territoires ultramarins dans les dispositifs nationaux de soutien.
Mais il tient également à éviter toute opposition entre les différentes productions agricoles. Son intervention ne vise pas à réclamer une priorité pour les fruits et légumes au détriment de la canne, de la banane ou de l’élevage. Il défend au contraire une répartition équitable des moyens et une solidarité entre les organisations professionnelles.
« Ce n’est pas une filière à la place d’une autre. Toutes doivent être logées à la même enseigne. »
Cette exigence d’équité prend une importance particulière pour les productions destinées à l’alimentation quotidienne des Martiniquais. Cyrille Necker rappelle que les filières végétales de diversification sont des filières nourricières, dont le maintien et le développement constituent une condition essentielle de la souveraineté alimentaire du territoire.
Il demande donc que les outre-mer soient pleinement intégrés aux fonds d’urgence agricole et que les arbitrages budgétaires tiennent compte des difficultés réelles des producteurs, sans mettre les filières en concurrence.
Au-delà des montants financiers, l’intervention de Cyrille Necker pose finalement une question fondamentale : quelle place les pouvoirs publics entendent-ils réellement accorder à l’agriculture qui nourrit la population martiniquaise ? Car derrière les difficultés des exploitations et des coopératives, c’est aussi la capacité du territoire à maintenir et développer sa propre production de fruits et légumes qui se trouve en jeu.
Le président de l’AMIFEL ne réclame pas un traitement privilégié, mais des moyens cohérents avec les ambitions affichées. Son message rejoint ainsi celui des autres représentants réunis à la Chambre d’agriculture : les filières peuvent avoir des besoins différents, mais leur avenir ne saurait se construire en les opposant les unes aux autres.
Philippe Pied




