Canne, banane, élevage, cultures vivrières et industries agroalimentaires ont porté un avertissement commun, hier, vendredi 9 octobre, à la Chambre d’agriculture de Martinique. Alors que la sécheresse a déjà entamé les capacités de production, les organisations dénoncent près de 20 millions d’euros de soutiens nationaux menacés à l’échelle des outre-mer. Leur demande dépasse le seul rétablissement de ces crédits : elles réclament des engagements stables pour pouvoir investir, renouveler les exploitations et produire davantage.
Hier, la diversité des organisations réunies autour de la table avait valeur de message. Les planteurs de canne et de banane siégeaient aux côtés des représentants de l’élevage, des productions végétales de diversification et de l’industrie agroalimentaire. Des activités qui ne vivent pas des mêmes marchés, ne disposent pas des mêmes soutiens et connaissent parfois des divergences d’intérêts, mais qui ont choisi cette fois de s’exprimer ensemble.
Leur inquiétude porte sur le projet de loi de finances pour 2027 et sur une question simple :
« Comment demander à l’agriculture martiniquaise de produire davantage, tout en diminuant les moyens qui lui permettent de tenir ? »
Le PLF2027 présenté le 1er octobre prévoit une réduction de 13,2 millions d’euros de l’enveloppe nationale dédiée à la canne, une diminution annoncée de 1,7 million pour la banane et l’absence de rétablissement d’un complément de 5 millions au régime spécifique d’approvisionnement, le RSA. Ces montants concernent les dispositifs nationaux destinés aux territoires ultramarins, non une perte de près de 20 millions pour la seule Martinique. S’y ajoute, pour les filières animales et végétales de diversification, la menace de « stabilisateurs budgétaires », autrement dit une diminution des aides versées à chaque producteur si l’enveloppe disponible ne suffit pas à couvrir les demandes.
Ce qui frappe les professionnels, c’est le calendrier. Après plusieurs épisodes climatiques difficiles, l’année 2026 a laissé des parcelles desséchées, des replantations compromises et des exploitations d’élevage confrontées à un manque de fourrage.
« On ne peut pas d’un côté nous demander d’aller vers une certaine souveraineté alimentaire et, en même temps, nous enlever tous les leviers possibles pour y parvenir. »
José Maurice, président de la Chambre d’agriculture, résume ainsi la contradiction. Derrière la protestation budgétaire, il place la question de la continuité des exploitations : selon les chiffres qu’il avance, la Martinique est passée d’environ 8 000 agriculteurs il y a quinze à vingt ans à quelque 2 800 aujourd’hui, dont près de la moitié ont plus de 60 ans. Le débat porte donc aussi sur l’installation des jeunes, la transmission et les conditions dans lesquelles les agriculteurs encore en activité pourront continuer à produire.

01LES CRÉDITS AGRICOLES CONTESTÉS
| Dispositif | Référence | Situation en 2027 | Lecture correcte |
|---|---|---|---|
| Canne-sucre | 143,4 M€ selon le dossier (niveau antérieur) | 130,22 M€ inscrits au PAP 2027 | Baisse d’environ 13,2 M€, confirmée par le budget 2027 |
| Banane | Enveloppe actuelle non chiffrée dans le dossier | Réduction de 1,7 M€ annoncée aux organisations | Annonce rapportée par les filières, à confirmer par document d’arbitrage |
| RSA, complément national | 5 M€ accordés en 2025 | Non reconduit en 2026 et non rétabli dans le PLF 2027 | Il ne s’agit PAS d’une nouvelle baisse de 5 M€ entre 2026 et 2027 |
| Diversification animale et végétale | Aides dépendant de l’enveloppe disponible | Risque de stabilisateurs budgétaires | Montant de baisse non chiffré dans le dossier |
De la parcelle à l’usine, la même fragilité
La canne donne la mesure de cette difficulté. L’enveloppe nationale qui soutient notamment la production sucrière passerait de 143,4 à 130,2 millions d’euros. Cette réduction intervient alors que les rendements reculent et que les producteurs doivent consacrer davantage de moyens à l’entretien des plantations. Justin Céraline, président de la SICA Canne-Union, a décrit des souches qui ne repartent pas après la coupe, des boutures qui sèchent et des fenêtres de replantation devenues incertaines, alors que la culture était traditionnellement calée sur le retour des pluies. Il évoque, en outre, la raréfaction des solutions de désherbage autorisées.
« Nous supportons des surcoûts de l’ordre de 2 000 euros par hectare pour l’entretien de la canne. »

Le dossier des organisations situe la récolte 2026 à 177 694 tonnes livrées, avec un rendement moyen de 43 tonnes de canne par hectare. Les professionnels soulignent que la baisse des volumes ne peut être lue indépendamment du climat : ils constatent au contraire que les surfaces plantées ont progressé. Ils contestent ainsi l’idée, évoquée selon eux dans les discussions budgétaires, qu’une moindre utilisation des enveloppes justifierait mécaniquement une réduction des crédits. Car une aide calculée à partir d’une production en recul peut précisément devenir indispensable pour permettre à cette production de repartir.
Pour Michel Béroard, directeur de la sucrerie du Galion, la conséquence se lit au bout de la chaîne. Une usine peut disposer de ses équipements, de son personnel et de débouchés, sans avoir assez de canne à transformer.
« Aujourd’hui, nous ne produisons pas suffisamment pour satisfaire le marché local. »
Il estime nécessaire d’accroître fortement les apports de matière première, plutôt que de réduire les moyens d’une filière qui peine déjà à assurer l’approvisionnement de la sucrerie. La même dépendance lie les producteurs de canne aux distilleries : les difficultés agricoles deviennent des difficultés industrielles, avec des effets possibles sur les volumes transformés, la trésorerie des entreprises et les revenus des planteurs.
La banane connaît un autre modèle économique, mais retrouve cette même pression sur les volumes. Jean-Claude Marraud des Grottes, président de Banamart, a d’abord salué l’initiative de José Maurice de réunir l’ensemble des filières agricoles, végétales comme animales. Face aux difficultés climatiques, à la réduction des produits phytosanitaires autorisés et aux restrictions budgétaires, il estime que les professionnels ne peuvent plus se permettre d’opposer les filières entre elles. Pour illustrer l’explosion des charges, il cite le désherbage des bananeraies, dont le coût est passé de 1 500 à 4 500 euros par hectare avec l’adoption des méthodes mécaniques. « En deux ans, le producteur dépense l’équivalent du prix d’un hectare de foncier agricole, simplement pour enlever l’herbe. » À cela s’ajoutent la lutte contre la cercosporiose noire et la hausse des frais de transport. Il estime que les coûts de production ont progressé d’environ 50 % depuis l’instauration du POSEI.
« Dès que votre production baisse, vous êtes en danger. »
Les charges fixes, notamment la main-d’œuvre, ne diminuent pas au même rythme que les tonnages.

Il indique que Banamart est passée d’environ 300 à 262 producteurs en trois ans, alors que la filière représente, selon ses chiffres, quelque 4 300 emplois salariés directs en Martinique. Un recul qui rappelle qu’une filière, même solidement organisée, n’est pas à l’abri des difficultés. La réforme récente des aides, destinée notamment à mieux soutenir les exploitations produisant moins de 500 tonnes par an, se heurte selon lui à des désaccords d’application malgré un arbitrage ministériel déjà rendu. La réduction annoncée de 1,7 million d’euros de l’enveloppe consacrée à la banane vient ajouter une incertitude supplémentaire. Mais plutôt que de défendre les seuls intérêts de son secteur, le président de Banamart insiste sur la nécessité de préserver une position collective entre les productions traditionnelles, l’élevage et l’agriculture nourricière. Face aux difficultés communes et aux restrictions budgétaires, il appelle l’ensemble des filières à dépasser leurs intérêts particuliers et à faire front commun pour peser davantage dans les discussions avec l’État et défendre l’avenir de l’agriculture martiniquaise.
Cette dernière est représentée notamment par Cyrille Necker, président de l’Association martiniquaise interprofessionnelle des fruits et légumes (AMIFEL). Les cultures maraîchères et fruitières ont subi les déficits d’eau, les pertes de rendement et les difficultés sanitaires. Lorsque les récoltes diminuent, les exploitants perdent du revenu, mais les coopératives perdent également une partie des volumes et des ressources qui financent leur fonctionnement.
« Aujourd’hui, on est au bord du gouffre. »
Son inquiétude porte particulièrement sur les stabilisateurs budgétaires : comment décider de planter, d’embaucher ou d’investir si le montant final de l’aide n’est connu qu’après coup ? Pour lui, le débat ne doit pas opposer les filières entre elles ; la diversification ne peut être traitée comme le solde d’une enveloppe distribuée aux autres.

02LES CINQ DEMANDES DES FILIÈRES
| Champ | Revendication formulée le 9 octobre | Statut |
|---|---|---|
| Canne | Maintenir 143,4 M€ d’enveloppe nationale | Montant de référence réclamé |
| Diversification | Renoncer aux stabilisateurs et augmenter de 2 M€ l’enveloppe CIOM pour cette action | Demande de crédits supplémentaires |
| RSA | Rétablir une ligne nationale pérenne de 5 à 8 M€ par an | Fourchette demandée par les filières |
| Banane | Maintenir l’enveloppe au niveau actuel | Opposition à la baisse annoncée de 1,7 M€ |
| Mayotte et Guyane | Créer une enveloppe spécifique de 5 M€ pour les deux territoires | Demande de fonds commun, pas 5 M€ chacun |
L’élevage et les industriels redoutent des effets en cascade
L’élevage se trouve au croisement de ces deux difficultés, la sécheresse et le coût des intrants. André Prosper, président de la Coopérative des éleveurs bovins de Martinique (CODEM), a rappelé la gravité de l’épisode sec et les difficultés à nourrir les troupeaux.
« Ce n’est pas normal qu’après une telle saison de sécheresse on puisse subir une telle coupe sombre. »
Il réclame une mobilisation plus forte des relais politiques, estimant que les conséquences d’une mauvaise saison ne disparaissent pas dès les premières pluies. Une exploitation qui a perdu des animaux, épuisé ses réserves ou renoncé à renouveler son troupeau ne reconstitue pas sa production en quelques semaines.
Philippe Degras, secrétaire général de l’Association martiniquaise interprofessionnelle de la viande et du bétail (AMIV), prolonge le raisonnement sur le terrain de l’investissement. Les éleveurs doivent financer l’adaptation de leurs bâtiments aux fortes chaleurs, revoir les systèmes d’alimentation et, pour les bovins, reconstituer des cheptels dont les cycles de reproduction sont longs. Il mentionne une baisse de performance atteignant 29 % dans les élevages de volailles pendant la période particulièrement chaude de juillet à septembre. Ces chiffres, présentés par la profession, illustrent l’effet de la chaleur sur les coûts et les revenus, même en l’absence de mortalité importante.
« L’agriculture, ce n’est pas une activité à court terme. »
Le secteur avait déjà vu plusieurs demandes de renforcement des aides écartées lors des échanges préparatoires à 2027, notamment sur les bovins et le transport réfrigéré. La perspective de nouveaux arbitrages restrictifs réduit encore la visibilité nécessaire aux investissements.

C’est aussi la raison pour laquelle les industriels se sont associés à la conférence. Sébastien Dormoy, intervenant au nom de l’Association martiniquaise pour la promotion de l’industrie (AMPI), s’est attaché aux répercussions de l’absence du complément de 5 millions d’euros au RSA. Cette aide contribue à compenser une partie des coûts de fret supportés pour acheminer les matières premières, notamment les céréales. Les meuneries et les fabricants d’aliments pour animaux sont liés : le son issu de la meunerie entre dans l’alimentation animale produite localement. Si le coût de transport du blé et des autres matières premières progresse sans compensation correspondante, toute la chaîne peut être renchérie, jusqu’à l’éleveur.
« Ce coup de rabot est un coup fatal porté à l’agriculture. »
La formule est sévère, mais l’argument de l’AMPI est économique : une mesure appliquée en amont de la transformation peut aboutir à une hausse des charges de producteurs déjà éprouvés.

L’addition de ces témoignages donne un autre sens à la notion de filière. Les difficultés ne restent pas enfermées dans une catégorie de producteurs. Une baisse de la récolte réduit l’activité d’un transformateur ; une hausse du prix de l’aliment fragilise l’éleveur ; une production moins régulière complique l’organisation commerciale des coopératives. Le risque évoqué vendredi n’est donc pas seulement celui d’une perte ponctuelle d’aides, mais d’une contraction durable du tissu agricole et agroalimentaire martiniquais.
La bataille budgétaire se jouera désormais à Paris
Le sentiment d’un traitement inégal avec l’Hexagone a traversé l’ensemble de la conférence. Les organisations rappellent que le Gouvernement a annoncé en septembre un plan d’urgence agricole de l’ordre de 1,3 milliard d’euros. Selon leur analyse, les outre-mer ne bénéficient pas de sa principale mesure d’indemnisation de la sécheresse dans les mêmes conditions que les territoires hexagonaux. Elles ne contestent pas la nécessité de soutenir les exploitations touchées dans l’Hexagone ; elles demandent que l’exposition aux risques climatiques des régions ultramarines soit prise en compte avec la même détermination.
Manuel Jean-Baptiste, président de la FDSEA de Martinique, a contesté l’argument consistant à réduire les crédits lorsque les volumes produits baissent. Une récolte affaiblie par la sécheresse ne signifie pas que les besoins diminuent ; elle peut au contraire exiger des moyens pour reconstruire la capacité de production.
« Au lieu de baisser les crédits, il faut que le Gouvernement puisse aider nos producteurs à redynamiser leurs exploitations. »

La FDSEA prévoit de porter ce message auprès de ses instances nationales, en complément des démarches communes des chambres d’agriculture et des interprofessions ultramarines.
Les organisations ont déjà écrit, le 15 septembre, à la ministre de l’Agriculture, avec copie aux plus hautes autorités de l’État. En Martinique, la mobilisation associe notamment la Chambre d’agriculture, la SICA Canne-Union, Banamart, l’AMIFEL, Martinique Nutrition Animale, l’AMPI et le CODERUM. Elles souhaitent désormais obtenir un rendez-vous avec le Premier ministre et faire entendre leurs demandes au moment où les parlementaires commencent l’examen du projet de loi de finances. Le chiffre de 25 millions d’euros qu’elles défendent correspond à une demande de financement pour l’ensemble des outre-mer : environ 20 millions pour rétablir les soutiens contestés et 5 millions pour accompagner spécifiquement le décollage agricole de Mayotte et de la Guyane.
03DU CHAMP À L’ASSIETTE, LES RISQUES ÉVOQUÉS
| Maillon | Difficulté décrite | Effet économique redouté |
|---|---|---|
| Canne, sucre, rhum | Récolte en baisse, replantations retardées, désherbage plus coûteux | Moins de matière première pour les distilleries et la sucrerie du Galion |
| Banane | Rendements et producteurs en recul, charges de transport et de main-d’œuvre | Coûts fixes répartis sur des volumes plus faibles |
| Fruits et légumes | Sécheresse, pression sanitaire, incertitude sur les aides | Recul des apports et des ressources des organisations de producteurs |
| Élevage et alimentation animale | Pâturages touchés et matières premières importées plus chères | Surcoûts pour les éleveurs et investissements différés |
Reste une question à laquelle le vote budgétaire, à lui seul, ne répondra pas. José Maurice insiste sur la nécessité de définir, avec les élus et les professionnels, ce que la Martinique veut réellement produire et quels moyens elle est prête à mobiliser pour cela. Les débats européens sur l’avenir du POSEI et du FEADER nourrissent déjà les inquiétudes. Les agriculteurs ont besoin de visibilité à plusieurs années, alors que leurs investissements, leurs plantations et leurs élevages suivent des cycles beaucoup plus longs qu’un exercice budgétaire.
Cette conférence du 9 octobre marque ainsi moins une alliance de circonstance qu’une prise de conscience commune : une filière traditionnelle, une production destinée au marché local et une industrie de transformation ne peuvent durablement prospérer les unes sans les autres. Les représentants agricoles demandent que les crédits annoncés soient revus avant l’adoption définitive de la loi. Mais leur avertissement est plus large. Si la souveraineté alimentaire doit devenir autre chose qu’un objectif affiché, elle suppose de préserver les producteurs qui sont encore là, de permettre aux suivants de s’installer et de donner aux entreprises les moyens de planifier leur avenir. C’est sur cette cohérence entre objectifs et financements que l’État est aujourd’hui attendu.
Au-delà des inquiétudes exprimées et des revendications formulées, cette mobilisation commune rappelle une évidence trop souvent oubliée en Martinique : l’union fait la force. En faisant entendre une seule voix, des filières aux intérêts parfois différents démontrent qu’il est possible de se rassembler autour de l’essentiel.
Une démarche qui gagnerait à être plus souvent mise en pratique sur notre territoire, tant les défis auxquels nous sommes confrontés exigent davantage de solidarité et d’action collective.
Philippe Pied & Laurianne Nomel
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