Culture et transmission dans la Caraïbe
« Nous avons un devoir envers ceux qui viendront après nous. »
Aux obsèques du chanteur de calypso, le 16 octobre à Trinité-et-Tobago, la Première ministre de la Barbade a proposé de faire étudier The Slave aux élèves de la région. Dans un hommage nourri de chansons et d’humour, Mia Mottley a rappelé combien Slinger Francisco avait aidé les Caribéens à raconter leur histoire avec leurs propres mots.
Mia Mottley commence par les paroles d’une chanson. Elles racontent comment le chant permettait de faire entendre la souffrance à celui qui refusait de l’écouter.
Puis vient cette remarque adressée à l’assistance : « Si vous ne connaissez pas ces paroles, cela signifie que nous n’avons vraiment pas bien fait notre travail. » Le ton de son hommage à Mighty Sparrow est donné. La reconnaissance due à l’artiste engage aussi ceux qui doivent transmettre son œuvre.
Le 16 octobre 2026, à la National Academy for the Performing Arts de Port-d’Espagne, la cheffe du gouvernement barbadien prend la parole lors des obsèques de Slinger Francisco, disparu le 27 septembre à l’âge de 91 ans.
Né à Grenade et devenu une figure majeure du calypso à Trinité-et-Tobago, Mighty Sparrow appartient, à ses yeux, à toute la région. Elle le qualifie d’« intellectuel caribéen », capable de réfléchir à la politique aussi bien qu’aux aspects les plus intimes de l’existence.
Une chanson à transmettre aux enfants
Cette reconnaissance prend la forme d’une proposition précise. Mia Mottley souhaite que The Slave, la chanson dont elle a cité les paroles en ouverture, occupe une place centrale dans les programmes du Caribbean Examinations Council, le CXC. Cet organisme régional élabore des programmes et organise des examens pour plusieurs pays et territoires de la Caraïbe.
S’adressant à Kamla Persad-Bissessar, Première ministre de Trinité-et-Tobago, elle propose de convaincre ensemble leurs homologues. Il faudrait, dit-elle, que « chaque enfant, chaque enfant de cette Caraïbe » comprenne à la fois la souffrance et la mission portées par cette chanson. Elle formule ainsi une ambition éducative à défendre collectivement. Le discours n’annonce pas une décision déjà prise par le CXC.
Pour Mia Mottley, écouter Sparrow donne accès à une histoire racontée depuis l’expérience caribéenne. Faire connaître son œuvre aux élèves permettrait de transmettre cette mémoire, mais aussi de comprendre comment des populations sorties de la colonisation ont affirmé leur identité et pris la parole.
« Si vous ne connaissez pas ces paroles, cela signifie que nous n’avons vraiment pas bien fait notre travail. »
La société racontée en chansons
Au fil des titres qu’elle évoque, la Première ministre dessine le portrait d’un artiste attentif aux transformations de son temps. Dans Dan Is the Man (In the Van), elle retrouve la critique de l’éducation coloniale. Ailleurs, Sparrow rappelle la nécessité d’apprendre pour pouvoir gagner sa vie. Ses chansons suivent également les inquiétudes suscitées par l’impôt sur le revenu, les dérives du capitalisme et les évolutions de la démocratie.
Le chanteur observe la politique locale tout en s’intéressant au monde, comme en témoigne l’évocation de Russian Satellite. Cette diversité nourrit le propos de Mia Mottley : le calypso a permis de raconter la vie des habitants de la région, de les encourager à agir et de donner une expression publique à leurs préoccupations. L’histoire s’y entend dans une langue familière, avec ses personnages, ses colères et ses plaisanteries.
Elle insiste sur le rôle du rire dans cet équilibre. Le calypso aide à relâcher la pression, à réfléchir sans renoncer à danser. Mia Mottley rapproche l’art de l’improvisation porté par le jazz de celui du picong, cette pratique de la raillerie et de la joute verbale dont elle célèbre la force chez Mighty Sparrow. La vivacité de la repartie participe pleinement, dans son hommage, à l’intelligence de son œuvre.
Une voix et un sens du récit
Son admiration passe aussi par la musique elle-même. Mia Mottley rapporte une leçon reçue de Mighty Gabby : une grande chanson reste une grande chanson lorsqu’on la transpose dans un autre genre. Elle cite ainsi la version de The Slave par Raf Robertson, sur l’album Branches, avant de saluer la voix singulière de Sparrow et sa manière de faire vivre une mélodie.
Avec Ten to One Is Murder, son éloge prend une tournure inattendue. S’adressant aux avocats présents, elle décrit la précision avec laquelle le chanteur installe une scène, en donne le lieu et le moment, puis construit les arguments de sa défense. Elle y voit un véritable « génie juridique ». La chanson devient, dans son analyse, une démonstration de l’art de raconter et de convaincre.
L’hommage accueille aussi les sous-entendus qui ont contribué à la complicité de Sparrow avec son public. Mia Mottley plaisante sur l’écart entre les dents, reconnaît que sa fonction lui impose une certaine retenue, puis évoque Stupid Married Man.
Derrière le rire, elle retient une leçon sur ces hommes qui épousent une femme ayant déjà sa connaissance de la vie, puis prétendent lui retirer sa liberté. Cette attention aux relations humaines participe, pour elle, à la justesse du regard de l’artiste.
Le devoir envers les générations suivantes
La disparition de Mighty Sparrow rejoint, dans son discours, celles d’autres figures qui ont marqué la région. Mia Mottley évoque le musicien barbadien Emile Straker, le joueur de cricket Garfield Sobers et le chanteur jamaïcain Jimmy Cliff. Plus de six décennies après les premières indépendances de la Caraïbe anglophone, une génération de créateurs et de sportifs qui a contribué à son affirmation s’efface progressivement.
De là vient son insistance sur la transmission. Elle reprend la formule selon laquelle la Caraïbe exercerait une influence supérieure à son poids, pour en discuter le présupposé : des personnalités comme Mighty Sparrow ont précisément « redéfini ce poids ». Leurs réussites obligent à reconsidérer les limites que l’on assigne à la région. Ceux qui disposent aujourd’hui de davantage de moyens héritent, selon elle, de la responsabilité de poursuivre ce travail.
« Nous qui disposons de davantage qu’eux avons désormais le devoir de reprendre cet héritage et de le porter au plus haut. »
La pensée se fait plus personnelle lorsqu’elle s’adresse à Margaret, l’épouse du chanteur, absente de la salle, puis revient à ce que Sparrow laisse derrière lui. Sa musique et ses prestations continueront de raconter les premiers temps de cette Caraïbe « selon notre propre regard et non celui de quelqu’un d’autre ».
En proposant de faire entrer The Slave dans les programmes scolaires, Mia Mottley donne à cet héritage un prolongement concret, celui de sa rencontre avec les enfants qui auront à leur tour à raconter leur pays.




