CHRONIQUES DE LA DRÔLE DE GUERRE #2 / Ali Babar Kenjah PETITE

CHRONIQUES DE LA DRÔLE DE GUERRE #2 / Ali Babar Kenjah PETITE

Krach

Cette crise sanitaire masque, tel un arbre la forêt, le plus grand krach économique et financier de l’histoire des sociétés humaines.

Je revendique ici le stigmate du complotiste. Le complotisme dont je me réclame tire sa légitimité de la réalité dystopique mais bien réelle qu’on appelle pudiquement « raison d’État ». Lors de son allocution du 13 avril 2020, Emmanuel Macron laisse échapper cette phrase : « J’aurais aimé pouvoir tout vous dire… ». Cela fait un bail qu’Anne Roumanoff nous avait prévenus : « On ne nous dit pas tout ! » La sûreté de l’État repose donc sur des conciliabules qui n’existent pas et des secrets d’alcôves, cela est dans sa nature millénaire, je ne m’en émeus pas. Au contraire, j’en tiens compte au plus haut point : je suis complotiste.

L’arrêt brutal de l’économie et le confinement général de la société sont-ils à mettre au passif d’un virus agressif ? Je ne le pense pas dans ces termes. Même si le dire n’est pas faux, la vraie raison de tout cela tient dans la faille structurelle du modèle de la mondialisation, dans l’épuisement de la planète et dans la nécessité d’aller chercher un nouveau cycle de croissance à travers la 5G et la marchandisation des corps dans leur intimité. Une économie du confinement bobo geek que la résistance culturelle et militante rendait de plus en plus problématique. Jamais on a vu autant de peuples différents sur terre affronter, souvent radicalement, les gouvernances autoritaires qui ont solidairement enrichi les riches et appauvrit les autres. Les gilets jaunes vont-ils céder au coup de force du 49-3contre les retraites ? Qui se rappelle qu’on en était là ?

Au moment où éclate la crise sanitaire, cela fait des mois (voire deux ou trois ans) que pléthore d’experts reconnus prédisent l’éclatement conjugué de plusieurs bulles spéculatives. Ils anticipent tous un choc autrement plus sévère que la crise des subprimes de 2008. Durant le dernier trimestre 2019, la France connaît une croissance négative pour laquelle on implique la grève des transports et

Rien n’est Vrai, tout est vivant.

Edouard Glissant

 

le mouvement social contre la réforme des retraites. Les premières tensions sur les chaînes à flux tendus de l’économie mondialisée apparaissent dès la fin 2019. Les anticipations de croissance sont alors en berne pour l’année 2020. Macron qui, chaque matin, reçoit les prévisions au petit-déjeuner, ne pouvait ignorer ce mur face à ses propres projets. Décide-t-il de mettre le mouvement social en position d’être accusé de la crise qui menace ? En janvier, après les blocages du mois de décembre, il relance le tapis en prenant la décision de dégainer le 49-3 pour casser l’organisation autogérée des retraites.

Le 9 mars, alors que l’Italie devient – dans l’incrédulité générale – le premier pays à décréter un confinement généralisé de toute sa population, les bourses de la planète dévissent, prises de court par le bras de fer qui a opposé Russes et Saoudiens sur une réduction concertée de la production de pétrole. Le prix du baril s’écrase. En claquant la porte de ses compères de l’OPEP, Poutine plante une chachka (sabre cosaque) dans le dos de Trump dont le principal allié est le lobby du pétrole-gaz de schiste (qui n’est rentable qu’à partir d’un prix du baril assez élevé). Ce premier effondrement exceptionnel est suivi, le 12 mars, d’un historique remake du jeudi noir où les bourses essuient leurs pertes les plus faramineuses depuis le précédent d’octobre 1929. Nous y sommes ! Le krach ! Des milliards de dollars s’envolent en fumée tandis que buggent les algorithmes de la haute finance. L’Espagne est confinée à partir du 15 mars. La France décrète le confinement à partir du 17 mars à midi.

A ce stade risquons quelques questions. Au souvenir cuisant de la la cynique arnaque de 2008 (quand les peuples, via leurs États, furent contraints de voler au secours des banques qui étaient en train de les prendre à la gorge, comme en Espagne), aurions-nous accepté une nouvelle fois et dans de telles proportions de sauver la mise des profiteurs sans réclamer aucune contrepartie ? Aurions-nous accepté de soutenir Macron et ses amis banquiers pour qu’ils continuent à brader au privé, c’est leur programme, les services publics de la santé, de l’éducation, de la recherche ou de l’information ?

Il est vrai que le Président français tient un tout autre discours depuis la crise. Il n’a pas encore officialisé son reniement du libéralisme technocratique mais son jeu d’acteur laisse entendre qu’un coming out souverainiste et étatiste est en marche… Nul n’est dupe de la comedia del’arte. C’est pourquoi je suis complotiste. Ce Président qui prétend qu’il m’a compris alors qu’à peine intronisé il a, en même temps, réduit mes APL et supprimé l’ISF de Bernard Arnaud, aujourd’hui l’homme le plus riche du monde, ce Président qui a publié Révolution pendant sa campagne électorale, je sais d’où il vient et quelle est son intime conviction. Sincèrement, il n’est pas le mieux placé pour incarner la société de justice à laquelle nous sommes nombreux-ses à réfléchir à la faveur de cette prise de recul historique.

Dans l’intervalle démocratique qui nous l’impose comme Président élu, qu’il n’escompte aucun chèque en blanc de ma part. Ni même de chèque tout court. Qu’il prenne ses responsabilités de magicien qui a soudainement su faire apparaître les dizaines de milliards qui étaient introuvables pour le social. L’hôpital public, les urgentistes, les EPAHD et l’ensemble des personnels soignants n’en demandaient pas tant. Le plus ironique de l’histoire est qu’il laissera son nom dans les manuels pour être le premier à introduire un revenu universel inconditionnel (qu’il conditionnera bien sûr au puçage incorporé :-0)

Trêve de politique-fiction. Le revenu universel inconditionnel va s’imposer comme l’ultime frontière de l’action publique et le filet de secours mercantiliste d’un marché national redevenu sexy (on a vu le fantôme de Keynes errer dans les jardins de l’Élysée). Trêve de plaisanterie, la survie de l’État-nation français sera à ce prix. Car ce que nous projette inexorablement la pensée dominante c’est un nouvel ordre mondial que rejetteront les peuples. Les centaines de milliards qui sont annoncés pour placer le Système en réanimation sont décidés en notre nom et représentent des siècles d’obligations pour lesquels aucun d’entre nous n’a eu le privilège de lire les codicilles ni les avenants en petits caractères.

  1. Édouard Philippe, Premier Ministre, s’est très souvent déclaré (il s’en est même publiquement moqué) être profondément marqué par la lecture de l’essai de Jared Diamond, Effondrement (2006). L’auteur y expose une longue recherche dans l’histoire des peuples de la planète pour comprendre le lien entre l’effondrement d’une culture et sa situation environnementale. J’ai dû me contenter de notes de lecture glanées sur le net pour me faire une idée de l’influence intellectuelle qui anime notre capitaine en second. Clairement je l’ai inscris sur ma liste de books «special déconfinement ». Cependant, s’agissant de ce que E. Philippe pourrait en tirer dans cette situation « imprévisible » où il se retrouve en première ligne, une thèse essentielle du livre doit retenir notre attention.

Que retenir de cet ouvrage ? Tout d’abord, concernant ce qui permet de surmonter une épreuve (laquelle peut lier plusieurs facteurs de la grille d’étude), l’auteur distingue deux approches (chap. 8). D’un côté, l’approche « bottom up », permet à des groupes humains relativement restreints de percevoir l’importance de remédier à un problème, chaque particulier ayant directement conscience de retirer un avantage du fait de changer son type de comportement. Appliqué à de petites îles du Pacifique comme Tikopia ou l’archipel des Tonga, ceci a permis la préservation de sociétés pourtant confrontées aux mêmes menaces que les Pascuans, qui eux n’ont pas survécu, nous y reviendrons. D’un autre côté, l’approche parfaitement opposée, de type « top down », a été fructueuse pour des sociétés de taille plus importante, jouissant d’une organisation politique réellement structurée. Dans le Japon de l’ère Tokugawa (1603-1867), par exemple, le pouvoir du shogunat, lorsqu’il a pris conscience de la déforestation massive en cours, a inversé la tendance en déployant des outils juridiques à chaque étage de la hiérarchie sociale et politique du pays. Des normes précises ont été appliquées à la coupe du bois, à son transport, au type de construction des villes ; le pays s’est ouvert au commerce extérieur et a développé la pêche pour diversifier ses ressources alimentaires et alléger la pression sur les forêts… Cette approche a de surcroît permis de faire prendre conscience à chacun de la nécessité de changer de comportement, malgré le nombre élevé de personnes concernées, ceci se traduisant notamment par une auto-limitation de

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En management, les procédures dites bottom up sont des mécanismes ascendants, pour lesquels l’information circule du bas vers le haut ou de la périphérie vers le centre. Les top-down qualifient les classiques situations de pouvoir hiérarchique. La propagande soviétique du centralisme démocratique se proclamait révolutionnairement bottom up tandis que, et en même temps, l’appareil du parti pratiquait stratégiquement (bien entendu, dans l’intérêt de peuple) la dialectique à sens unique du top-down. La leçon n’a pas été perdue pour tout le monde :

Je crois dans l’autonomie et la souveraineté. La démocratie est le système le plus bottom up de la terre (Emmanuel Macron sur Twitter, le 29 mars 2018.)

Oyez, braves gens, Oyez : Jupiter est bottom-up ! Pourquoi pas ? Après tout la rivière La Capote remonte bien le Morne Balyé… Je crains que cette inversion du ruissellement n’augure en réalité un petty apartheid (apartheid mesquin) à venir, où les bantoustans des colonies et des banlieues feront peine à Gaza. Où un art raffiné du confinement social et une hystérie de gestes barrières produiront

la population.

 1 Camille Treujou, note de lecture in Courrier de l’environnement de l’INRA n° 54, septembre 2007

 

ce que les angoisses nationales ont toujours produit : la guerre, les strange fruits d’Alabama, l’inquisition des bonnes gens, et le repli médiéval sur Dungeons & Dragons version Playstation.

Nous avons là une préfiguration de la prochaine typologie géopolitique mondiale. D’un côté les États autoritaires, asiatiques (mais pas que), qui imposent des normes draconiennes à leurs populations pléthoriques tout en s’ouvrant à l’innovation et au commerce international. De l’autre, l’archipel occidental des îlots de prospérité, où entre gens bien élevés, en petits groupes forcément

« restreints », on saura se comprendre et s’entraider, entretenir les rituels « démocratiques » des premiers de cordée, isolés de ces zones grises subalternes, marécage sans foi ni loi de barbaries incultes (le cauchemar de Zemmour !) et de lèpres innommables.

Ce que j’en dis c’est que, les torchons n’allant pas avec les serviettes, le confinement c’est parfait pour l’entre-soi. La distanciation sociale, les gestes barrières… tout ça nous protège de la contamination de l’autre. Car le virus est un autre et tout autre est un danger potentiel.Qui pourra reprocher aux familles de se protéger ? D’ailleurs c’est obligatoire. Très bientôt viendra le temps de séparer le bon grain de l’ivraie. Les étrangers forcément contaminés et les gens du cru, qu’on peut croire. La séparation des bons et des méchants, de ceux qui se soumettent et de ceux qui s’insoumettent. De ceux qui se laisseront marquer du chiffre de la Bête et de ceux qui ne se laisseront pas déchiffrer. De ceux qui voudront jouir de leur confinement doré et de ceux qui tiendront les ZAD. De ceux qui auront le droit statutaire de circuler et de ceux qui franchiront de nuit les frontières barbelées.

J’en dis que les ressources de l’archipel sont aussi et surtout les nôtres. Nous les ghettos caribéens et la racaille des banlieues. Nous les migrants, les soutiers du McDo et les tuk-tuk de l’Uberland. Nous, la mondialité qui grouille dans l’ombre de l’Olympe, les peuples menacés qui n’appellent plus au secours. Nous les followers de Kemi Seba et d’Houria Bouteldja. Qui peut prédire la réponse des peuples aux clauses cachées du secret d’État ? Qui va payer les milliards ?

Quelle est la probabilité pour que le règlement à l’amiable d’un krach économique de cet ordre puisse être éclipsé par le surgissement d’une catastrophe planétaire d’un type inédit ?

Je suis complotiste depuis cette révélation que le Père Noël n’existe pas.

Foudres Édouard Glissant, Habitation Saint-Étienne, Gros-Morne, Martinique. Je me souviens d’une nuit fraternelle, d’un soir de veillée. Nous rendions un discret hommage au maître disparu. José, Florette et Patrick recevaient. Tonton Victor était là, labann Karisko, Watabwi, plein d’autres et peu à la fois. La nuit était légère et grave, comme secrètement inquiète du siècle. Je me souviens du jeune époux, Edgar, l’œil pétillant, s’interrogeant sur le destin de ce vermisseau devenu monarque. Le chaos c’est aussi la chrysalide, concluait-il. Qui, d’un point de vue rampant, aurait pu prédire une telle métamorphose ? Pourtant, insistait-il, celle-ci est inscrite dans la nature des choses. Le miracle est permanent et nous le saccageons en permanence…

Ce que je veux dire, c’est qu’en réalité rien n’est joué. Tout ça n’est que pure conjecture. Glissant le souligne, le vivant est à la fois « rupture » pour la « continuité ». Ainsi, finalement, là où Kwèlèt avait peut-être raison, c’était quand il sentencait: « Vanité des vanités… Rien de nouveau sous le soleil… »

Car ce qui demeure, c’est l’oppression, la profitation et la manipulation. Ce qui demeure c’est la liberté, la beauté et la lutte…

Ali Babar Kenjah, chercheur indépendant Fort-de-France, mars-avril 2020

 


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