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Derrière le coup d’État haïtien, le système des mercenaires colombiens

septembre 17
04:38 2021
Temps de lecture : 9 minutes
Presque tous les assassins impliqués dans le meurtre du président haïtien Jovenel Moïse étaient colombiens. Ce n’est pas une coïncidence : si vous cherchez des mercenaires à louer à bas prix, souvent formés par l’armée américaine, vous les trouverez à la pelle en Colombie.

Source : Jacobin Mag, Oliver Dodd

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Des troupes colombiennes et américaines organisent des exercices militaires conjoints à Tolemaida, en Colombie, en janvier 2020. Au moins sept des mercenaires colombiens impliqués dans l’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse ont reçu une formation américaine. (RAUL ARBOLEDA/AFP via Getty Images)

La vice-présidente colombienne de droite Marta Lucía Ramírez s’est récemment plainte que « la Colombie ne devrait pas faire la une des journaux internationaux à cause d’une bande de criminels et de tueurs à gages ». Elle répondait aux récentes révélations selon lesquelles sur les vingt-huit assassins directement impliqués dans le meurtre du président haïtien Jovenel Moïse, vingt-six étaient colombiens – un produit de l’industrie florissante des tueurs mercenaires parrainés par l’État dans le pays.

L’armée colombienne est formée par les meilleurs éléments des forces armées américaines et est souvent engagée pour protéger les propriétés privées des multinationales, mener des missions de contre-insurrection et effectuer des opérations sur des cibles de grande valeur. Ces avantages comparatifs donnent aux Colombiens une longueur d’avance sur le marché international du mercenariat.

Comme dans le cas de l’assassinat du président haïtien, de nombreux mercenaires colombiens – parfois appelés « paramilitaires », « militaires privés » ou « entrepreneurs de sécurité » – sont des membres retraités des forces armées colombiennes et ont souvent été formés aux États-Unis, testés dans des environnements de combat difficiles comme la jungle pour combattre les rebelles, et ont été auparavant membres d’escadrons de la mort paramilitaires de droite. Non seulement ils sont très bien formés aux techniques d’assassinat et ont l’habitude des terrains accidentés, mais ils sont aussi généralement beaucoup moins chers que leurs concurrents mercenaires d’autres pays.

Sur les vingt-six Colombiens identifiés comme impliqués dans l’assassinat du président haïtien, au moins treize étaient d’anciens soldats de l’armée colombienne et deux ont fait l’objet d’une enquête pour implication dans des crimes de guerre. Au moins sept des mercenaires colombiens impliqués dans l’assassinat d’Haïti ont directement reçu une formation américaine, bien que le département d’État américain, comme d’habitude, soit resté très ambigu sur ce qui leur a été enseigné exactement. Plusieurs d’entre eux ont des liens avec les services de renseignement américains, dont au moins un étroitement associé à la DEA. L’un des mercenaires capturés, Manuel Antonio Grosso Guarín, était jusqu’à il y a deux ans à peine un soldat colombien, et était un expert en tant que commando dans les opérations spéciales et affecté à la conduite d’opérations de haute valeur stratégique, y compris des assassinats.

La société qui a recruté ces mercenaires colombiens, CTU Security, basée à Miami, appartient à un homme d’affaires vénézuélien, Tony Intriago, qui entretient des relations avec le président colombien de droite Iván Duque. Intriago a contribué à l’organisation du « concert d’aide » de février 2019 à Cúcuta, à la frontière entre la Colombie et le Venezuela, visant à saper le gouvernement vénézuélien.

Il est confirmé que des mercenaires colombiens ont été directement impliqués dans des opérations en Irak, en Afghanistan et au Venezuela. Des dizaines de sociétés mercenaires basées en Colombie ont été engagées par l’Arabie saoudite pour combattre au Yémen. Des mercenaires colombiens ont également été exportés au Honduras pour défendre des intérêts fonciers et on a découvert par la suite qu’ils étaient impliqués dans le coup d’État de 2009 contre Manuel Zelaya. Sur les 3,1 milliards de dollars que les États-Unis ont dépensés entre 2005 et 2009 pour des opérations de contre-insurrection et de lutte contre le trafic de stupéfiants sous contrat privé, les entreprises colombiennes ont été les principaux bénéficiaires. Si vous avez besoin de mercenaires pour effectuer votre sale boulot, en particulier de nature réactionnaire, les Colombiens sont un bon investissement.

La privatisation de la guerre

Le marché des mercenaires s’est d’abord développé dans le cadre de la guerre que l’État colombien mène depuis un demi-siècle contre les insurgés de gauche et les militants sociaux. Mais comme l’a révélé l’assassinat en Haïti, le marché des commandos mercenaires s’est considérablement développé ces dernières années. Le commandant des forces armées colombiennes, le général Luis Fernando Navarro, a déclaré à la presse, le lendemain de l’assassinat de Moïse, « qu’il n’existe aucune règle empêchant [les mercenaires] d’être recrutés » à l’étranger.

Encouragée par la doctrine de sécurité nationale américaine de 2003, la Colombie avait déjà légalisé et soutenu le développement d’acteurs armés non étatiques, généralement contrôlés par des élites économiques telles que des propriétaires terriens, des industriels et des trafiquants de drogue. L’essor de l’industrie du mercenariat en Colombie a coïncidé avec la croissance des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) dans les années 1990, lorsque le gouvernement a légalisé puis étendu le système Convivir – une réforme autorisant la création de forces mercenaires, contrôlées par les élites économiques et travaillant aux côtés des fonctionnaires du gouvernement, de l’armée et des unités de renseignement.

Des paramilitaires mercenaires ont même été parrainés par des multinationales, notamment Chiquita (anciennement United Fruit Company), Drummond et Coca-Cola. Aujourd’hui, des mercenaires sont impliqués dans la protection de l’accumulation capitaliste dans tout le pays, en particulier pour les multinationales du pétrole, du gaz et du charbon.

Il est de notoriété publique que les représentants de l’État colombien entretiennent de solides relations avec les groupes mercenaires paramilitaires. Des milliers de responsables de la police et de l’armée colombiennes, ainsi que soixante membres du Congrès et sept gouverneurs, sont connus pour avoir soutenu des entités paramilitaires de droite, et un manuel secret des forces spéciales américaines divulgué par Wikileaks en 2014 montre un soutien important des États-Unis à des commandos paramilitaires hautement entraînés pour mener des opérations tactiques et militaires (en plus d’autres tactiques comme la censure, les opérations psychologiques et l’utilisation de primes dans le cadre « d’opérations visant des cibles de grande valeur »).

La propagation mondiale des mercenaires colombiens fait partie de la privatisation progressive de la guerre à l’échelle internationale, dont la Colombie est un leader mondial. En 2014, on comptait environ 740 entreprises de défense dans le pays, et en 2018 (après l’accord de paix de 2016), le marché de la défense était évalué à 11,1 milliards de dollars, et devrait atteindre 47,2 milliards de dollars d’ici 2024.

En plus du soutien juridique et logistique, l’État colombien a intentionnellement nourri une industrie mercenaire florissante en Colombie en offrant systématiquement des primes pour les têtes des insurgés. Les personnes qui traversent les territoires contestés dans les zones de conflit sont régulièrement rencontrées par des soldats qui leur proposent des tracts sur lesquels figurent les noms et les visages de militants présumés, ainsi que des détails sur la récompense offerte pour toute information permettant de les « neutraliser ».

Le recours aux récompenses pécuniaires dans les guerres est systématique depuis des années, et s’est intensifié sous l’ancien président de droite Alvaro Uribe (2002-2010), qui aurait recruté des centaines de milliers d’informateurs rémunérés dans le cadre d’un réseau de renseignement contrôlé par l’État. Uribe, issu d’une riche famille de propriétaires terriens et qui reste l’homme politique le plus influent de Colombie, était également l’un des plus ardents défenseurs du recours aux mercenaires – sa présidence a été marquée par le soutien aux escadrons de la mort paramilitaires, impliquant tout le monde, des membres de sa famille aux hauts responsables des services de renseignement, de la police et de l’armée.

En fait, les incitations économiques font depuis longtemps partie de la stratégie militaire de l’État. Dans un scandale tragique connu sous le nom de «faux positifs », de l’argent et des promotions professionnelles ont été offerts à des soldats et des mercenaires qui prétendaient avoir tué des rebelles. On sait que des soldats ont parfois confié ces « faux positifs » à des mercenaires.

L’importance accordée à l’offre de récompenses pécuniaires pour augmenter le nombre de tués a donné naissance à une culture d’abus au sein de l’armée colombienne. Selon la juridiction spéciale pour la paix (JEP) de Colombie, quelque 6 400 civils ont été déguisés en guérilleros et accusés à tort d’être des insurgés communistes par des soldats qui espéraient tirer profit du système de récompense. Au moins deux mercenaires impliqués dans l’assassinat du président haïtien auraient été impliqués dans le scandale des faux positifs en tant qu’anciens militaires.

Collaboration en cours

En mai, Jesús Santrich, un chef des FARC considéré comme l’insurgé le plus charismatique de Colombie, a été assassiné en territoire vénézuélien soit par les forces officielles de l’État colombien, soit par des mercenaires agissant pour le compte de l’État. La tête de Santrich était mise à prix pour 10 millions de dollars américains, ainsi qu’une récompense offerte par l’État colombien. Annonçant la mort de Santrich sur l’application de messagerie Telegram, les FARC ont publié une photo de la main ensanglantée de Santrich, avec l’auriculaire coupé – ce qui suggère qu’il a très probablement été assassiné par des mercenaires espérant toucher une récompense.

En ce qui concerne l’assassinat de Santrich, un ancien officier militaire colombien devenu mercenaire a expliqué qu’avant même l’annonce des FARC-Segunda Marquetalia (un groupe de combattants des FARC qui ont refusé de se démilitariser après les accords de paix de 2016 en Colombie), ses sources au sein des forces armées nationales lui avaient déjà confirmé personnellement que Santrich avait été tué. Alors que le mercenaire colombien ne savait pas exactement qui était derrière l’assassinat, une explication probable était que les mercenaires ont mené l’assassinat pour collecter la prime sur la tête de Santrich – considérant la prime comme très lucrative, même pour des mercenaires.

Cela confirme que les acteurs militaires et mercenaires colombiens entretiennent des relations étroites et permanentes, tandis que l’utilisation de mercenaires dans le contexte du conflit armé est facilitée par le soutien et la collaboration de l’État avec les forces mercenaires.

Le fait que des mercenaires aient été à nouveau récemment employés au Venezuela n’est pas non plus une surprise. Les mercenaires colombiens sont depuis longtemps utilisés sur le territoire vénézuélien dans le but de saper les gouvernements Chávez et Maduro. En 2004, un groupe de 153 paramilitaires colombiens a été arrêté dans le cadre d’une opération, accusés de comploter pour assassiner Hugo Chávez.

Comme la société basée à Miami qui a engagé les mercenaires colombiens pour l’opération en Haïti, une autre société basée à Miami, Silvercorp, a été utilisée dans la tentative d’assassinat du président vénézuélien Nicolás Maduro en 2020. Pour cette opération ratée, surnommée Opération Gedeon, le territoire colombien a servi de base d’opérations et d’itinéraire de préparation. Situés dans le nord du pays, où les paramilitaires parrainés par l’État ont été nombreux, ces mercenaires ont positionné leurs camps d’entraînement à proximité de bases militaires colombiennes et américaines, puis ont lancé leur opération depuis des pistes d’atterrissage, des rivières et des rivages colombiens.

Ayant observé et interviewé des rebelles colombiens dans leurs territoires situés à la campagne et dans les montagnes, je trouve inconcevable qu’un groupe armé puisse établir des camps d’entraînement de mercenaires pendant une période prolongée, puis comploter l’assassinat d’un président étranger, sans l’acceptation ou le soutien des institutions étatiques.

Le motif économique

La Colombie a été largement condamnée au niveau international après avoir ouvertement envahi le territoire équatorien en 2008 pour assassiner le chef des FARC, Raúl Reyes, une opération à laquelle l’un des mercenaires en Haïti a participé. Cherchant à éviter les répercussions de telles interventions militaires, la Colombie a depuis lors tendance – comme dans le cas de l’assassinat de Santrich – à recourir à des mercenaires comme mandataires pour donner à l’agression militaire le couvert d’un déni plausible.

Les anciens militaires colombiens ne sont pas seulement employés comme mercenaires en raison de leur formation approfondie et de leur expérience du combat – il y a aussi un motif économique sous-jacent. La conscription forcée de Colombiens pauvres et une force militaire active de près de trois cent mille hommes créent une réserve constante de soldats retraités désespérés qui luttent pour trouver un emploi avec peu ou pas de compétences transférables dans le cadre de l’économie précaire de la Colombie (environ la moitié de la main-d’œuvre colombienne est employée de manière informelle). Entre dix et quinze mille militaires partent à la retraite chaque année, ce qui fait de ces vétérans « un monde très difficile à contrôler », selon le colonel John Marulanda, président d’une association colombienne de militaires retraités.

Avec des salaires d’environ 200 dollars par mois seulement, les soldats colombiens peuvent gagner beaucoup plus en travaillant comme mercenaires pour le secteur privé, tandis que le désespoir des anciens combattants colombiens hautement qualifiés permet aux entrepreneurs d’offrir des salaires inférieurs à ceux de mercenaires ayant reçu une formation similaire dans des pays comme les États-Unis. Selon le New York Times, les entrepreneurs militaires privés ciblent explicitement les anciens soldats en Colombie, et les « offres formidables, avec de bons salaires et des assurances, ont attiré l’attention de nos meilleurs soldats », encourageant beaucoup d’entre eux à quitter l’armée, selon Jaime Ruiz, le président de l’Association des fonctionnaires retraités des forces armées de Colombie.

Les soldats colombiens étant couramment chargés de protéger les propriétés privées dans le cadre de leurs responsabilités officielles, les soldats en retraite ont également l’avantage d’avoir déjà travaillé en étroite collaboration avec des entreprises privées et le type d’intérêts qui constituent le secteur militaire privé. Des groupes de travail militaires ont été exclusivement conçus et consacrés à la protection des multinationales du pétrole et du charbon, et des officiers supérieurs à la tête de ces opérations ont été formellement accusés de sous-traiter des meurtres à des paramilitaires mercenaires, certaines de ces accusations venant même des rangs de l’armée.

Des relations étroites continuent également d’exister entre les sociétés, les associations commerciales et le ministère de la Défense nationale, comme l’ont montré des entretiens avec des chefs d’entreprise. Par exemple, en travaillant avec les compagnies de bus colombiennes, l’armée nationale est en mesure d’identifier les déplacements de chacun dans le pays ainsi que les lieux et heures de départ et d’arrivée, ce qui oblige les guérilleros urbains à voyager sous de fausses identités.

Ce sont peut-être des mercenaires colombiens et non l’État colombien qui ont été directement impliqués dans l’assassinat du président haïtien. Mais le développement de l’industrie mercenaire du pays ne peut être compris que comme intimement lié au soutien politique de l’État aux acteurs paramilitaires et mercenaires. L’assassinat du président haïtien est indissociable d’une histoire beaucoup plus profonde de la privatisation de la guerre en Colombie. En Haïti et dans le monde entier, nous voyons maintenant les fruits amers de cette exportation parrainée par l’État.

Oliver Dodd est journaliste et chercheur doctorant à l’Université de Nottingham en Angleterre. Il travaille sur le conflit armé et les processus de paix en Colombie. Il peut être suivi sur Twitter @Olivercdodd

Source : Jacobin Mag, Oliver Dodd, 31-07-2021

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises


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