Le Dr Denis Mukwege, prix Nobel de la paix 2018, a clôturé sa semaine de visite martiniquaise à la résidence préfectorale, accueilli par Étienne Desplanques aux côtés de Viktor Lazlo, initiatrice du voyage. Devant les associations, magistrats, élus rassemblés, et autres convives, le fondateur de l’hôpital de Panzi a appelé les Martiniquaises à libérer la parole, et les Martiniquais à se tenir aux côtés des victimes.
Dix ans après sa première rencontre avec Viktor Lazlo, et cinq années de tentatives concrètes plus tard, le médecin gynécologue congolais a enfin posé le pied en Martinique. Une semaine de rencontres aux Anses d’Arlet, au Lamentin et à Fort-de-France, marquée par des conférences, des visites artistiques, et l’inauguration d’une rue Denis-Mukwege, à l’initiative du maire des Anses d’Arlet.
Ce soir à la préfecture, Étienne Desplanques a salué
« trente années d’engagement aux côtés des femmes victimes de violences dans une région où l’humanité semble parfois avoir capitulé »,
étendant sa reconnaissance aux associations martiniquaises et aux magistrats qui « disent le droit » et « contribuent à réparer ».
The lauréat a inscrit la situation actuelle de son pays dans une longue histoire mondiale, du caoutchouc de Léopold II au cobalt et au coltan d’aujourd’hui, en passant par l’uranium qui mit fin à la Seconde Guerre mondiale. Trente années, à l’Est du Congo, de massacres, de viols et de pillages, dans une indifférence que la Martinique, ce jeudi, a contribué à fissurer.
Le message tenait en deux gestes : aux femmes, libérer la parole pour faire « changer la honte de camp » ; aux hommes, soutenir les victimes pour reconstruire le tissu social.
Une grille déployée par la fondation Panzi dans 24 pays, de l’Irak à la Colombie. À la Martinique, désormais, de la prolonger.
3 questions à Denis Mukwege
Antilla. Quel est votre premier ressenti après cette semaine en Martinique ?
Denis Mukwege. J’ai été frappé par la beauté de ce pays, par les paysages, et plus encore par sa richesse culturelle et sa diversité. Au-delà des décors, j’ai eu de très bonnes rencontres avec celles et ceux qui prennent en charge les victimes de violences sexuelles. J’ai senti une communauté qui fait des efforts, qui écoute, qui cherche à comprendre. À chaque conférence, je voyais une émotion réelle dans la salle, le sentiment que beaucoup de Martiniquais s’étonnaient d’apprendre ce que vivent les femmes en RDC sans en avoir été informés.
Vous parlez d’un combat universel. Comment l’expliquer ?
La fondation Panzi travaille aujourd’hui dans 24 pays. Nous prenons en charge des victimes en Asie, notamment en Irak ; en Europe, en Ukraine ; en Amérique latine, en Colombie ; en Afrique, au Soudan, au Congo.
Les violences sexuelles ne sont liées ni à une culture, ni à un peuple, ni à un continent. En temps de paix, elles se nichent dans les familles et les institutions. En temps de guerre, elles s’exposent au grand jour, parce que l’autorité de l’État disparaît.
Lorsqu’on détruit la femme, on détruit notre humanité. Personne ne peut se cacher derrière l’idée que cela ne le concerne pas.
Quel message adressez-vous aux femmes, et aux hommes martiniquais ?
Aux femmes, je dis : libérez la parole. Quand vous libérez la parole, vous reprenez votre force, et vous mettez les bourreaux dans la position de la honte. La honte n’est pas la vôtre. Aux hommes, je dis : soutenez les victimes. En soutenant les femmes, c’est vous-mêmes que vous soutenez, parce que c’est votre humanité qui est en jeu. Lorsque la communauté des hommes soutient les victimes, les femmes parlent, parce qu’elles savent qu’elles seront entendues. C’est ainsi que se reconstruit le tissu social que la violence détruit.
Interview by Philippe Pied
| → L’article complet de la visite à paraître dans Antilla Le compte rendu intégral de la réception préfectorale, l’analyse de la longue histoire congolaise rappelée par le lauréat, et le récit de la semaine martiniquaise du Dr Mukwege sont à retrouver dans la prochaine édition papier du magazine Antilla. |





