Au Tropiques Atrium, la scène s’est transformée en espace de partage, de mémoire et d’expérience sensible. Avec Let’s Go Back to the River, la chorégraphe et performeuse martiniquaise Annabel Guérédrat propose bien davantage qu’un spectacle : une traversée immersive où le public devient partie prenante d’un rituel contemporain nourri d’héritages caribéens, de spiritualités, de musique et de création visuelle.
« Revenir à la rivière, c’est peut-être retrouver ce qui, en nous, sait encore faire communauté. »
Il est des propositions artistiques qui ne se regardent pas seulement, mais qui se vivent. Dès l’entrée dans la salle, les codes habituels du spectacle s’effacent. Le face-à-face classique entre scène et gradins disparaît pour laisser place à une autre relation, plus directe, plus organique, plus humaine. Le public est accueilli dans une atmosphère feutrée, presque cérémonielle. Les performeuses guident les spectateurs vers un cercle commun, espace symbolique où chacun est invité à observer, ressentir, parfois participer. Portée par Annabel Guérédrat et Chloé Timon, la performance déroule alors une série de tableaux où les corps, les sons, les matières et les images dialoguent. Les références aux rituels caribéens, à la rivière, à la purification, aux mémoires enfouies et aux transmissions féminines traversent toute la création. Les deux artistes se métamorphosent progressivement en figures puissantes, entre femmes-mères, gardiennes de savoirs et silhouettes futuristes.
« Dans ce cercle, la scène n’est plus seulement un lieu de représentation : elle devient un espace où l’on se relie. »
L’une des forces majeures de la pièce réside dans sa capacité à mobiliser les sens. L’odorat est convoqué par les parfums et les fumées, l’ouïe par une composition sonore enveloppante, la vue par les projections et la scénographie, le toucher par les interactions avec le public, jusqu’au goût dans le partage final. Ici, l’art devient expérience totale. La musique de Renaud Bajeux accompagne cette montée en intensité avec subtilité, avant qu’un DJ set de Mayah Level ne fasse basculer la soirée dans une célébration collective. Les corps se lèvent, l’énergie circule, la frontière entre artistes et spectateurs se dissout. Mais derrière la beauté plastique et la force sensorielle, Let’s Go Back to the River porte aussi une réflexion plus profonde.

Annabel Guérédrat poursuit ici un travail engagé autour du corps politique des femmes noires et métisses dans les Caraïbes. Fondatrice de la compagnie Artincidence, l’artiste développe depuis plus de vingt ans une démarche singulière mêlant performance, spiritualité, activisme et recherche esthétique. Cette nouvelle création en est une synthèse aboutie : accessible sans être simpliste, exigeante sans être fermée, profondément ancrée dans la Caraïbe tout en parlant à chacun. Ce que l’on retient en sortant, ce n’est pas seulement une succession d’images fortes ou de gestes marquants. C’est le sentiment d’avoir participé à un moment suspendu, à une communauté éphémère où des inconnus ont partagé quelque chose de rare : du temps, de l’écoute, du mouvement et une forme de fraternité sensible.






