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« La révolution est pour l’heure maître de la situation » : Léo Frankel, communard sans frontières

« La révolution est pour l’heure maître de la situation » : Léo Frankel, communard sans frontières
mars 29
14:18 2021
Temps de lecture : 9 minutes

PAR JULIEN CHUZEVILLE 25 MARS 2021

 

Le 28 mars 1871, il y a 150 ans, la Commune de Paris était proclamée. Léo Frankel, ouvrier hongrois et militant internationaliste, en était le seul élu étranger. Les éditions Libertalia viennent de publier sa biographie.

Libertalia publie la première biographie en français de Léo Frankel (1844-1896), né à Budapest, seul élu étranger de la Commune de Paris. Militant de la Première Internationale, dont il intègre la direction lors de son exil à Londres, il est un proche de Karl Marx. Il est emprisonné sous le Second Empire. Pendant la Commune, il est élu à 27 ans responsable de la commission du Travail, puis condamné à mort par contumace par les Versaillais. Ouvrier d’orfèvrerie, puis correcteur, enfin journaliste, il travaille et milite dans de nombreux pays d’Europe (Hongrie, Autriche, Allemagne, France, Grande- Bretagne). Son parcours militant internationaliste et ses articles montrent l’aspiration à un socialisme révolutionnaire qui réaliserait l’autoémancipation ouvrière. Les gravures qui accompagnent cet extrait sont issues d’une exposition à ciel ouvert organisée par la mairie du 13ème arrondissement de Paris, où existe une rue Léo Frankel (voir ci-dessous).

Voici un extrait du livre, racontant les débuts de la Commune et l’implication de Léo Frankel.

Dès les jours suivant le 18 mars, les journaux supprimés reparaissent, d’autres se créent, nombre d’entre eux reprennent le calendrier révolutionnaire instauré en 1792. Le comité central de la Garde nationale se retrouvant provisoirement en charge du pouvoir à Paris, il convoque des « élections communales » dans tous les arrondissements, décide la levée de l’état de siège ainsi que la libération de « tous les détenus politiques », et annonce vouloir « faire ­respecter la liberté de la presse, ainsi que toutes les autres » [1].

Le 22 mars, Frankel écrit à Becker [2] :

« La révolution est pour l’heure maître de la situation, une révolution menée pacifiquement – bien qu’elle ne soit pas encore achevée – par des hommes qui ne se sont fait un nom ni dans le journalisme, ni sur la tribune, pas plus sur Pégase [les personnes qui ont acquis leur renommée grâce aux lettres, Pégase symbolisant, dans la mythologie grecque, l’inspiration poétique (NdT)] que dans la diplomatie, car il s’agit pour la plupart d’hommes qui sont nés dans de modestes logis et ont péniblement gagné leur vie dans les ateliers. C’est aussi ce qui fait pester de rage la bourgeoisie. »

Proclamation de la Commune de Paris devant l’Hôtel de Ville, le 28 mars. « Il s’agit pour la plupart d’hommes qui sont nés dans de modestes logis et ont péniblement gagné leur vie dans les ateliers. C’est aussi ce qui fait pester de rage la bourgeoisie », écrit Léo Frankel.

Le 23 mars, le conseil fédéral de l’Association internationale des travailleurs (AIT) se réunit. Dans ce contexte d’urgence, Frankel propose de « faire un manifeste dans lequel nous inviterions les nôtres à voter la Commune ». Il explique que « la question est purement sociale » et qu’il s’agit d’« assurer le succès des élections ». Cette proposition est acceptée, trois militants étant désignés pour écrire ce texte : Theisz, Antoine Demay et Frankel. Le manifeste qu’ils écrivent est ensuite adopté et affiché. Ce document salue « la révolution communale » et affirme l’objectif de « l’égalité sociale ».

Il s’agit alors pour ces militants de l’AIT d’« aider à mettre la première pierre de l’édifice social ». Dans ce but, ils rappellent quelques principes de base à appliquer comme « l’instruction gratuite, laïque et ­intégrale » ou encore « la liberté absolue de la presse », et appellent en conclusion à « voter pour la Commune ». Le texte est signé de 14 militants au nom du conseil fédéral de l’AIT, dont Frankel et Jules Nostag, ainsi que de 15 militants au nom de la chambre fédérale des sociétés ouvrières, dont Eugène Pottier, Camélinat, Theisz, et Lazare Lévy.

Le 24 mars, Le Cri du peuple publie une liste de 38 noms mis en avant par des comités d’arrondissement pour les élections du surlendemain : Frankel y figure, et il est précisé qu’il est de l’Internationale. Ce soutien a du poids, car le journal est alors massivement lu à Paris. Les élections du 26 mars 1871 apportent une nette majorité aux candidats favorables au mouvement en cours, donnant une légitimité démocratique à la proclamation de la Commune. Frankel est élu dans le XIIIe arrondissement : il y a 16 597 inscrits, 8010 votants, Frankel obtient 4080 voix – soit tout juste 51 % des votes exprimés. Si on ignore pourquoi il y a été candidat, on sait que le XIIIe est un arrondissement populaire, comme le XIe où il habite, et que l’AIT y est bien implantée. Il est cependant celui des quatre élus de l’arrondissement qui recueille le moins de suffrages, derrière Léo Melliet, Émile Duval et Jean-Baptiste Chardon.

La guillotine, l’instrument des condamnations à mort, est brûlée le 6 avril 1871, aux pieds de la statue de Voltaire, installée à l’époque sur l’actuelle Place Léon Blum (11ème arrondissement).

Frankel, bien que désormais l’un des militants les plus actifs de l’AIT à Paris, n’est pas encore aussi connu qu’eux – mais la situation va changer en quelques semaines. Il est d’ailleurs si peu lié à l’arrondissement qu’il ne fait aucun doute que c’est uniquement parce qu’il est membre du conseil fédéral de l’AIT qu’il a été élu.

La Commune de Paris est proclamée le 28 mars par l’annonce officielle des résultats du vote sur la place de l’Hôtel-de-Ville, en présence des élus : ce rassemblement massif prend l’allure d’une grande fête populaire. Le Conseil de la Commune formé par les élus se réunit dès lors quotidiennement. Une indétermination fondamentale n’est pourtant pas réellement tranchée : la Commune est-elle un gouvernement, voire un gouvernement révolutionnaire, ou une administration communale ?

Des idées, des objectifs qui paraissaient inatteignables deviennent des perspectives concrètes

Il n’en reste pas moins que la situation politique, inédite, permet d’envisager des changements sociaux d’ampleur. Dans ces premiers jours, on vote le report des loyers, l’instauration de la laïcité, on brûle la guillotine : l’enthousiasme domine chez les travailleurs de Paris. Des idées, des objectifs qui paraissaient inatteignables deviennent des perspectives concrètes, même pour une partie de la population qui ne les partageaient pas jusqu’ici. La fuite du gouvernement et l’élection d’un conseil communal où les radicaux sont majoritaires suffit à l’époque pour parler de révolution, bien que le gouvernement réfugié à Versailles conserve le pouvoir sur le reste de la France, et que l’Assemblée nationale élue en février continue de siéger. Le Journal officiel publié par les communards continue d’ailleurs de reproduire jusqu’au 3 avril les débats de l’« Assemblée de Versailles » ; cependant, le Conseil de la Commune décrète le 30 mars « nuls et non avenus les ordres ou communications émanant du gouvernement de Versailles ».

Une barricade est érigée sur la rue de Rivoli, près de la Place de la Concorde (1er arrondissement).

Le 29 mars, le Conseil de la Commune procède en son sein à l’élection d’une Commission exécutive de sept membres, parmi 19 candidats – Frankel ne s’étant pas présenté. Sont ensuite mises en place neuf commissions thématiques qui ont pour but de remplacer les ministres : Frankel fait partie de la commission du travail, industrie et échange, aux côtés notamment de Benoît Malon, Albert Theisz et Augustin Avrial. Léo Frankel n’ayant pas la nationalité française, la question de la validité de son élection est examinée, et rapidement confirmée par une commission puis par le Conseil :

« Considérant que le drapeau de la Commune est celui de la République universelle ;
Considérant que toute cité a le droit de donner le titre de citoyen aux étrangers qui la servent ;
Que cet usage existe depuis longtemps chez des nations voisines ;
Considérant que le titre de membre de la Commune étant une marque de confiance plus grande encore que le titre de citoyen, comporte implicitement cette dernière qualité,
La commission est d’avis que les étrangers peuvent être admis, et vous propose l’admission du citoyen Frankel. »

Commentant ce vote, le communard Jean Baptiste Clément écrira : « Frankel fut un des hommes les plus intelligents et les plus dévoués de la Commune. En votant son admission, ses collègues ne firent qu’affirmer le caractère international de la Révolution du 18 Mars. »

Avant 1870, Frankel était un ouvrier socialiste parmi d’autres, militant peu connu laissant peu de traces. Un remarquable discours au procès de l’AIT, puis son rôle majeur dans les activités de l’Internationale à Paris, le mettent en avant. À 27 ans, Frankel prend donc place au Conseil de la Commune, faisant partie des élus les plus jeunes. Il siège aux côtés de nombreux autres membres de l’AIT : « Sur les quatre-vingt-douze élus de l’Assemblée communale, trente-deux au moins appartiennent à l’Internationale. » Les militants de l’AIT ne se placent pas en extériorité, en surplomb du mouvement : ils s’y intègrent pleinement, font corps avec les organes de discussion et de décision de la Commune, non en tant qu’élite dirigeante mais à égalité avec les autres communards. Ils n’étaient pas atteints du fétichisme de l’organisation, ce d’autant plus que l’AIT était un regroupement qui impliquait une diversité d’opinions sur nombre de sujets.

Si les élus membres de l’AIT ne constituent pas une fraction visible au sein de la Commune, c’est parce qu’ils ne forment pas un groupe homogène, qu’ils ne délibèrent pas à part de la Commune – en somme, c’est parce qu’ils ne sont en rien une fraction, en premier lieu parce qu’ils ne souhaitent pas l’être, préférant s’intégrer pleinement au mouvement d’ensemble.

Bien des Parisiens qui ne se seraient jamais décrits comme des révolutionnaires sont des soutiens du mouvement en cours

Frankel pour sa part correspond avec au moins deux membres du conseil général de l’AIT à Londres : le secrétaire Johann Eccarius, ainsi que Marx. Malheureusement, une partie de ces lettres ont été perdues. On sait du moins que le conseil général se tient le plus possible au courant du mouvement à Paris, contribue à la solidarité internationale avec les communards, et que Marx donne quelques conseils à la suite de la demande de Frankel ; mais les internationaux de Londres sont loin de vouloir donner des ordres, préférant faire confiance à leurs camarades qui sont sur place à Paris et peuvent donc mieux se rendre compte des possibilités de l’heure.

Le 29 mars, Frankel participe à la réunion du conseil fédéral de l’AIT, affirmant qu’il s’agit désormais de « fonder le droit des travailleurs, et ce droit ne s’établit que par la force morale et la persuasion » ; il faut selon lui laisser la méthode de « la mitraille » aux « despotes ». Il propose aussi « la nomination d’une commission qui serait intermédiaire entre la Commune et le conseil fédéral ». Sa proposition est adoptée et une commission de sept membres est constituée, mais elle ne semble pas avoir réellement fonctionné par la suite. On ­retrouvait pourtant dans cette commission plusieurs militants proches de Frankel, comme Georges Bertin, Jules Nostag et Auguste Serraillier, dont certains seront ensuite associés à la commission du travail et de l’échange.

« La Commune de Paris, considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République française, la fraternité, décrète : article unique – La colonne Vendôme sera démolie. » C’est chose faite le 16 mai.

Le 31 mars, les élus de la Commune se posent la question de leur propre rémunération. Jules Vallès propose 10 francs par jour, mais une autre proposition est de 15 francs. Frankel fait alors une suggestion intermédiaire : « 10 francs par jour et cinq francs comme jeton de présence. » Mais il ne recueille que quatre voix, une majorité adoptant les 15 francs par jour – soit trois fois plus que le salaire ouvrier moyen à Paris en 1871.

À la même séance, un décret à propos des loyers est proposé par Jean-Baptiste Clément, avec le soutien de 10 autres élus dont Frankel, Édouard Vaillant, Jules Babick, Adolphe Clémence et Camille Langevin. On a vu que le paiement des loyers avait été suspendu ; or, il semble que les signataires de la proposition considèrent que la justice sociale implique que cette mesure bénéficie aux seules classes populaires, et non aux privilégiés :

« La Commune de Paris
Considérant qu’il y a des commerçants et industriels qui pendant le siège ont exercé une industrie rémunératrice
Considérant qu’il y a des fonctionnaires et rentiers qui pendant le siège ont joui des mêmes revenus qu’en temps ordinaire
Décrète
Article unique
Tous les citoyens ayant jouissance de leurs revenus ordinaires pendant l’état de siège sont tenus de verser le montant de leurs loyers dans les caisses municipales.
Un Jury serait [sic] nommé dans chaque arrondissement pour rechercher ceux qui se trouvent dans cette situation. »
 
Le texte, dont le manuscrit est écrit par Frankel, est cependant repoussé : il semblait difficile d’application, voire entrait en contradiction avec le décret déjà adopté sur la remise des loyers. Il apparaît aussi que le texte a été présenté sans une concertation préalable suffisante, puisque même Varlin est partisan de le repousser.

La Commune est d’abord une reprise par les classes populaires de l’espace public, de la ville, comme conséquence de la mise en fuite des autorités. C’est là l’aspect de « Paris libre » qui marque l’expérience communarde. L’enthousiasme des premiers jours et des premières mesures crée un entraînement : bien des Parisiens qui ne se seraient jamais décrits comme des révolutionnaires sont – à ce moment-là – des soutiens du mouvement en cours, de la Commune. Les résultats des élections du 26 mars valident l’appui d’une grande partie des Parisiens, du moins de la majorité de ceux qui ont voté.

Des choses qui se disaient dans les réunions publiques des années précédentes paraissent désormais à portée de main ; les perspectives des révolutionnaires sont devenues crédibles au-delà de leur auditoire habituel. Cependant, même s’il y a des socialistes au sein de la Commune, elle n’est pas elle-même « socialiste ».

Julien Chuzeville

Julien Chuzeville est historien du mouvement ouvrier

Léo Frankel, communard sans frontières, Julien Chuzeville, 280 p., Libertalia, 2021, 15 €.

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