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Nouvelle-Calédonie: «La France va-t-elle se désengager de l’Outre-mer?»

Nouvelle-Calédonie: «La France va-t-elle se désengager de l’Outre-mer?»
mai 30
20:26 2021
Temps de lecture : 5 minutes

FIGAROVOX/TRIBUNE – Un sommet se tient cette semaine au sujet du référendum sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie. Pour le géographe Laurent Chalard, l’évolution de l’attitude du gouvernement français vis-à-vis de la Nouvelle-Calédonie laisse craindre un désengagement de l’Outre-mer.

Par Laurent Chalard

Du 25 mai au 3 juin, un sommet se tient à Paris pour faire dialoguer les indépendantistes et loyalistes néo-calédoniens avec le gouvernement.STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Laurent Chalard est géographe et travaille au European Centre for International Affairs. Retrouvez-le sur son blog personnel .

Au sein de la Communauté Internationale, la France se singularise par le maintien d’un nombre relativement important de territoires non contigus de l’entité principale, dénommée «France métropolitaine», qui sont dispersés sur l’ensemble de la planète, héritage de son ancien empire colonial. En effet, si l’on fait abstraction du cas particulier de la Corse, une île se trouvant au large des côtes provençales, pas moins de treize collectivités situées au-delà des mers, aux statuts variés (collectivité d’outre-mer, collectivité sui generis, département ou encore propriété domaniale de l’État), sont rattachées à la République Française, allant d’une taille de 7 km2 pour l’île de Clipperton dans l’Océan Pacifique à 440.000 km2 pour les Terres australes et antarctiques françaises. Certaines sont inhabitées, d’autres relativement peuplées, comme la Réunion, qui compte plus de 850.000 habitants. Seule une dizaine d’États sur la terre, principalement européens, présentent la même configuration géographique pour des raisons historiques, la France se caractérisant par le second ensemble le plus peuplé après les États-Unis.

Cette situation, que certains analystes perçoivent comme anachronique, évoquant des «confettis d’empire», a été fermement défendue par les différents gouvernements français depuis la fin des mouvements de décolonisation dans les années 1960 pour des raisons d’ordre géostratégique. À une échelle globale, par le nombre et la répartition géographique des territoires d’Outre-Mer, la France bénéficie de la deuxième plus importante zone économique exclusive maritime au monde derrière les États-Unis, elle est présente sur presque tous les continents, Asie exceptée, ce qui est favorable aux relations diplomatiques avec des pays lointains, et elle a des bases militaires sur l’ensemble de la planète, permettant à sa marine d’intervenir dans la quasi-totalité des mers du globe. À une échelle locale ou régionale, la plupart des territoires d’Outre-Mer ont ou ont eu à un moment donné une utilité certaine pour l’hexagone, que ce soit avec la base de lancement de fusées à Kourou en Guyane, les sites d’essais nucléaires de Mururoa et Fangataufa en Polynésie française actifs jusqu’en 1996, l’exploitation des gisements de nickel en Nouvelle-Calédonie, qui détiendrait le quart des ressources mondiales de ce minerai, ou encore les bases scientifiques dans les Terres australes, terrain d’études sur le réchauffement climatique. L’ensemble de ces éléments fait qu’en dehors de mouvements proches de l’extrême-gauche relayant certaines velléités locales indépendantistes minoritaires, une unanimité a régné jusqu’ici au sommet du pouvoir et parmi les élites françaises concernant la nécessité de maintenir l’ensemble de ces territoires, estimés comme faisant partie intégrante de la Nation, au sein de la République, d’autant que certains d’entre eux, tels que la Guadeloupe et la Martinique, sont français depuis beaucoup plus longtemps que la Savoie ou le comté de Nice.

Au sein de l’exécutif français, une forme de pragmatisme s’instaure qui commence à envisager comme un scénario crédible la possibilité de l’indépendance pour un territoire source de problème pour un État central qui a déjà beaucoup d’autres sujets sensibles à traiter.

Laurent Chalard

Cependant, depuis les années 1980, une collectivité pose problème, constituant une sorte d’épine dans le pied au discours idéalisé sur les liens indissolubles entre l’Outre-mer et la Métropole: la Nouvelle-Calédonie. Territoire considéré depuis 1946 par l’ONU comme non autonome devant être décolonisé, le peuple autochtone, les Kanaks, devenu minoritaire démographiquement, est censé être en capacité d’être maître de son destin, face au reste de la population de l’archipel, que ce soient les colons originaires de l’hexagone, mais aussi les immigrés d’autres territoires de l’Outre-mer, dont Wallis et Futuna, qui constituent ensemble la majorité de la population. Or, du fait du non-respect de leur droit à l’autodétermination, un mouvement de contestation de la part des Kanaks s’en est suivi, qui a débouché sur une violente répression de la part du gouvernement français en 1988 après la prise d’otages de la grotte d’Ouvéa. Suite aux accords de Matignon signés la même année, qui ont permis de ramener le calme, il a été entendu qu’un référendum d’autodétermination serait tenu en 1998, finalement décalé à une date entre 2014 et 2018 après les accords de Nouméa, mais, à l’époque, pour les dirigeants français, il était tacitement convenu que son résultat conduirait au maintien du territoire dans la République. En effet, jusqu’ici, les perspectives d’indépendance de la Nouvelle-Calédonie étaient perçues depuis Paris comme non souhaitables pour la France (du fait du nickel et des bases navale et aérienne de Nouméa) et non souhaitées par les populations non autochtones majoritaires.

Or, depuis le deuxième référendum de 2020, au scrutin plus serré que le précédent (le non l’emportant à seulement 53,3 %) marqué par des incidents et une modification des listes électorales, dans un contexte de plus forte croissance démographique des Kanaks, une inflexion de la stratégie à adopter semble s’opérer au sein de l’exécutif français concernant le dossier néo-calédonien. Une forme de pragmatisme s’instaure qui commence à envisager comme un scénario crédible la possibilité de l’indépendance pour un territoire source de problème pour un État central qui a déjà beaucoup d’autres sujets sensibles à traiter, conduisant les autorités, dans le cadre des discussions avec les élus néo-calédoniens se tenant cette semaine à Paris, à réfléchir à un éventuel «accord d’association». Ce dernier révèle un changement de paradigme, l’indépendance n’étant plus perçue comme un sujet tabou, mais apparaissant presque comme souhaitable, sinon la question n’aurait jamais été évoquée.

Cette tendance est susceptible d’avoir des conséquences sur la place de la France sur l’échiquier géopolitique international, qui poursuivrait son recul, devenant définitivement une puissance de second rang.

Laurent Chalard

Cette évolution notable de la position gouvernementale est le révélateur d’une modification profonde de la perception de son rapport à ses dépendances, qui ne sont plus considérées comme devant forcément rester administrées par Paris, d’où de potentielles conséquences sur le devenir des autres territoires ultramarins au sein de la République Française, ouvrant, d’une certaine manière, une boîte de pandore, en particulier pour ceux ne bénéficiant pas du statut de département, comme la Polynésie française, qui a demandé et obtenu sa réinscription en 2013 auprès de l’ONU parmi les territoires non autonomes à décoloniser. Face au climat international actuel de remise en cause de la domination occidentale dans le monde, qui considère que la France maintient des «colonies» de facto, il peut exister une tentation de la part de l’exécutif de se retirer des territoires les plus lointains, soit car ils sont sources de tensions, comme en Nouvelle-Calédonie, ou soit parce qu’ils ne présentent plus d’intérêt immédiat majeur, coûtant plus qu’ils ne rapportent, comme c’est le cas pour la Polynésie.

Si cette tendance venait à se confirmer dans le futur, la Nouvelle-Calédonie obtenant légitimement son indépendance suite aux résultats de son dernier référendum allant dans ce sens, elle est susceptible d’avoir des conséquences sur la place de la France sur l’échiquier géopolitique international, qui poursuivrait son recul, devenant définitivement une puissance de second rang, ce qu’elle n’est pas encore, n’en déplaise aux déclinistes de tous bords. Outre le risque de perdre les éléments d’une présence diplomatique, militaire et territoriale planétaire, les bonnes relations avec les nouveaux États indépendants n’étant pas assurées éternellement, il est fort à parier que d’autres puissances concurrentes ou émergentes s’empresseront de prendre la place laissée vide par les Français, probablement les Américains ou les Chinois dans le Pacifique, ces derniers pouvant s’appuyer sur la présence de communautés asiatiques en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie.


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