TRIBUNE
À propos des soirées « YOU by Moët & Chandon » au Mémorial ACTe
Pr Serge Romana
29 août 2026
Professeur de médecine à Université Paris Cité et généticien à l’hôpital Necker–Enfants malades, le Guadeloupéen Serge Romana est cofondateur et ancien président du Comité Marche du 23 mai 1998 (CM98). Aujourd’hui président de la Fondation Esclavage et Réconciliation, il œuvre depuis plus de vingt ans à rendre aux victimes de l’esclavage leurs noms, leurs filiations et leur place dans la mémoire familiale. À partir de la polémique provoquée par les soirées organisées sur le rooftop du Mémorial ACTe, il pose ici une question plus profonde : un monument peut-il devenir sacré avant qu’une société ait reconnu comme siens les morts, les lieux et les récits dont il prétend porter la mémoire ?
Les intertitres sont de la rédaction d’Antilla.
Une polémique qui interroge le statut du lieu
Depuis quelques jours, des photographies des soirées « YOU by Moët & Chandon », organisées depuis le 10 juillet sur le rooftop du Mémorial ACTe, circulent sur les réseaux sociaux et suscitent une vive polémique. Au-delà de ces événements, elles interrogent ce qu’est devenu le Mémorial ACTe et, plus largement, les usages qui peuvent être faits d’un lieu consacré à la mémoire de l’esclavage.
L’indignation qu’elles provoquent est légitime. Mais peut-être faut-il aller plus loin et poser une autre question : qu’est-ce qui fait qu’un lieu de mémoire devient, pour une société, un lieu sacré, dans lequel certaines choses deviennent tout simplement inconcevables ?
Il faut alors se poser une question plus dérangeante encore : le Mémorial ACTe a-t-il été conçu en accord avec l’état réel de la mémoire de l’esclavage dans la société guadeloupéenne ?
De la mémoire vécue à la mémoire historique
Près de deux siècles nous séparent aujourd’hui de l’abolition de l’esclavage. Aucun Guadeloupéen ne possède de souvenir personnel de cette période. Plus encore, contrairement aux descendants immédiats des victimes des grands génocides du XXe siècle, nous n’avons généralement pas reçu de nos parents ou de nos grands-parents le récit direct de la souffrance d’un proche ayant vécu l’esclavage. Pour l’immense majorité d’entre nous, cette chaîne de transmission familiale directe s’est rompue depuis longtemps.
Cela ne signifie évidemment pas que l’esclavage serait absent de la conscience guadeloupéenne. Il y est présent, parfois avec force, mais principalement comme une mémoire historique, sociale et politique, investie de représentations contemporaines : l’oppression coloniale, la résistance, le racisme, les réparations, l’identité. La charge affective existe, mais elle n’est pas de même nature que celle d’une mémoire familiale encore habitée par les récits des survivants et la disparition de proches identifiés.
C’est peut-être l’une des différences fondamentales avec les mémoires des génocides arménien et tutsi, ou avec celle de la Shoah. Il ne s’agit évidemment pas ici de comparer les crimes, mais la manière dont leur souvenir se transmet entre les générations. Dans ces mémoires, malgré l’éloignement progressif de l’événement, demeurent des noms, des photographies, des récits familiaux, des survivants ou leurs enfants, des lieux où des parents ont été assassinés, parfois des corps et des sépultures. La catastrophe appartient à l’histoire d’un peuple et, simultanément, à l’histoire de milliers de familles.
Quand la présence des morts rend le lieu sacré
Certains lieux acquièrent alors un caractère presque sacré. Non parce qu’une institution a décidé qu’ils devaient l’être, mais parce que les morts y sont présents.
Qu’est-ce qui, en Guadeloupe, pourrait posséder une puissance comparable ?
Peut-être faut-il précisément regarder du côté des lieux où vécurent et moururent les esclaves : les anciennes habitations, les lieux de résistance, mais surtout les cimetières d’esclaves. Car un cimetière introduit une relation au passé d’une tout autre nature. Le musée explique ; le lieu historique atteste ; la sépulture oblige.
Devant un cimetière d’esclaves, nous ne sommes plus seulement devant « l’esclavage ». Nous sommes devant des femmes, des hommes et des enfants qui ont réellement vécu, souffert, aimé, travaillé et sont morts sur cette terre. Et si nous parvenons à retrouver leurs noms, leurs histoires et leurs descendants, une autre relation devient possible : l’un de ceux qui reposent ici est peut-être mon aïeul.
C’est alors que l’histoire peut devenir affiliation et que le lieu peut devenir sacré.
Imaginer un archipel mémoriel
À partir de là, on peut se demander si une autre politique mémorielle n’aurait pas été possible en Guadeloupe. Plutôt que de commencer par édifier un grand monument central consacré à l’esclavage, peut-être aurait-il fallu commencer par identifier, protéger et mettre en valeur les lieux mêmes de cette histoire : les cimetières d’esclaves, les anciennes habitations, les lieux de résistance et de marronnage, l’habitation d’Anglemont, les moulins et tant d’autres traces encore présentes dans le paysage guadeloupéen.
Il aurait été possible de constituer progressivement un véritable archipel mémoriel : protéger ces lieux, les documenter, rechercher les noms des femmes et des hommes qui y vécurent, les relier aux familles d’aujourd’hui, y organiser des cérémonies sobres, transmettre leur histoire aux enfants et permettre aux Guadeloupéens de se les réapproprier.
Un musée aurait alors trouvé naturellement sa place au sein de cet ensemble. Peut-être plus modeste, il n’aurait pas eu pour fonction de créer à lui seul un lieu de mémoire, mais de donner les clés permettant de comprendre et de relier entre eux les lieux où cette histoire s’était réellement déroulée.
C’est en ce sens que l’on peut se demander si nous n’avons pas, en partie, fait les choses à l’envers.
Monumentaliser n’est pas construire la mémoire
Le problème du Mémorial ACTe ne résiderait alors ni seulement dans son coût, ni dans son architecture, ni même dans son ambition. Il résiderait plus profondément dans un possible décalage entre la monumentalité du projet et l’état de construction de la mémoire collective à laquelle cette monumentalité devait donner forme.
Nous avons peut-être confondu monumentalisation de la mémoire et construction de la mémoire. Or une mémoire ne devient pas sacrée parce qu’on lui construit un monument. C’est lorsqu’une société reconnaît certains morts, certains lieux et certains récits comme les siens que le monument peut, à son tour, devenir sacré.
Du héros à l’aïeul
C’est précisément tout l’enjeu du passage du héros à l’aïeul. La mémoire héroïque nous demande d’admirer ceux qui ont combattu. La mémoire d’affiliation nous conduit vers une interrogation plus intime : qui étaient les femmes et les hommes dont nous descendons ?
À partir du moment où cette question est posée, l’esclave cesse progressivement d’être une figure abstraite de l’histoire coloniale. Il redevient une personne. Puis, parfois, il retrouve un nom. Et lorsque ce nom rejoint une famille contemporaine, il devient un aïeul.
Peut-être est-ce ainsi, beaucoup plus sûrement que par la seule monumentalité, que se construit le sacré.
Retrouver les noms et reconstruire les filiations
C’est, au fond, le sens du travail d’Anchoukaj engagé par le CM98 depuis vingt ans : retrouver les noms, reconstruire les filiations et permettre à chacun de relier la grande histoire de l’esclavage à sa propre histoire familiale. C’est aussi le sens donné au 23 mai, qui ne commémore pas seulement un événement historique, mais rend hommage aux aïeux victimes de l’esclavage. C’est encore celui du Mémorial national des victimes de l’esclavage, où les noms rendent aux anciens esclaves leur individualité et les réinscrivent dans une communauté de descendants. Et c’est enfin celui des récits familiaux que nous commençons aujourd’hui à écrire : faire revenir dans notre présent des femmes et des hommes dont l’histoire avait souvent disparu de la mémoire des familles.
Réinvestir les lieux où vécurent les esclaves
Mais ce travail ne se construit pas seulement par les noms et les généalogies. Il rencontre, par une autre voie, celui de celles et ceux qui réinvestissent les lieux où les esclaves ont vécu et où certains reposent encore.
C’est ce que font, en Guadeloupe, les associations PLUS, à Port-Louis, et Lanmou Ba Yo, au Moule, autour des cimetières d’esclaves. C’est ce qu’a entrepris en Martinique le Kolektif Anse Bellay (KAB), aux Anses-d’Arlet, autour des sépultures découvertes sur la plage et dont les restes ont été réinhumés sur place. C’est également dans cette direction que s’engage aujourd’hui le Conseil départemental de la Guadeloupe, en développant une politique de préservation et de valorisation des lieux liés à l’histoire de l’esclavage.
Là où commence le sacré
Toutes ces initiatives paraissent dispersées. Elles participent pourtant peut-être d’un même mouvement : réinscrire la mémoire de l’esclavage dans des personnes, des familles et des lieux. Retrouver les noms. Retrouver les filiations. Retrouver les sépultures. Protéger les lieux où ces femmes et ces hommes ont vécu. Y retourner. S’y recueillir. Transmettre leur histoire.
Alors seulement peut se produire quelque chose que la puissance publique ne peut décréter et que l’architecture, aussi monumentale soit-elle, ne peut fabriquer : le sentiment que ces morts sont les nôtres et que certains lieux qui les portent nous obligent.
C’est peut-être là que commence le sacré.




