L’IEDOM dresse le bilan d’une année sans relief, entre stabilisation fragile et urgence de transformation
L’indicateur du climat des affaires a regagné quelques points, l’inflation s’est assagie, la consommation a tenu. Pourtant, derrière ces signaux apparemment rassurants, l’économie martiniquaise en 2025 n’a pas trouvé de second souffle. Chômage en hausse, investissement en berne, BTP en difficulté, défaillances d’entreprises en progression : la synthèse annuelle de l’IEDOM, publiée ce 15 avril 2026, dessine le portrait d’un territoire en quête d’un nouveau modèle.
« La variation annuelle du chiffre d’affaires du secteur marchand serait nulle. »
C’est le constat central de l’enquête de conjoncture IEDOM pour 2025.
Un climat des affaires en trompe-l’oeil
Après le choc du mouvement contre la vie chère fin 2024, l’indicateur du climat des affaires (ICA) s’est progressivement redressé en 2025, repassant au-dessus de sa moyenne de longue période en début d’année. En moyenne annuelle, il s’établit à 102,4, soit une progression de 5 points par rapport à 2024. Ce retour à l’équilibre traduit davantage une normalisation après la crise sociale qu’un véritable élan de croissance. Les chefs d’entreprise interrogés au quatrième trimestre restent pessimistes et n’anticipent pas de rebond à court terme.
L’activité des entreprises s’est certes redressée au fil des mois, mais sans jamais entrer véritablement en zone de croissance. La variation annuelle médiane du chiffre d’affaires du secteur marchand est nulle, confirmant une année de stagnation.
Emploi : la fragilité s’installe
Le marché de l’emploi porte encore les stigmates de la crise de fin 2024. Les effectifs salariés reculent de 0,4 % sur un an, avec une perte de 580 emplois dans le secteur privé. L’emploi privé a baissé de 1,7 % depuis son point haut de mi-2023. Le nombre d’intérimaires diminue de 6,5 % en moyenne, soit environ 170 postes en moins, et le volume d’heures rémunérées se contracte de 0,9 %.
Le taux de chômage atteint 13,4 % en 2025, contre 12,4 % en 2024 et 10,8 % en 2023. Le nombre d’inscrits à France Travail (catégorie A) progresse de 1,7 %. La dégradation est nette et rapide.
Taux de chômage : 10,8 % en 2023, 12,4 % en 2024, 13,4 % en 2025. La courbe ne laisse aucune place à l’ambiguïté.
L’inflation maîtrisée, la consommation en sursis
L’inflation moyenne s’est établie à 1,1 % en 2025, en net repli par rapport aux 2,8 % de 2024. Les prix de l’énergie ont reculé de 4,8 %, tandis que les services restent le principal moteur de hausse (+2,6 %). Le protocole de lutte contre la vie chère signé fin 2024 a produit des effets mesurables : baisse de prix de 10,5 % en moyenne sur 54 familles de produits bénéficiant de la mise à zéro de l’octroi de mer et de la TVA.
La consommation des ménages s’est maintenue, portée par des recettes de TVA en hausse de 3 % et une progression des importations de biens de consommation non durables (+6,9 %). Mais cette dynamique apparente masque un effet de reconstitution des stocks après la crise. En fin d’année, l’essoufflement est visible : les importations de biens non durables reculent de 4,4 % au dernier trimestre et les recettes de TVA chutent de 3,3 %. Le nombre de dossiers de surendettement déposés bondit de 28,6 %.
BTP : l’année de tous les doutes
Le secteur du bâtiment et des travaux publics a traversé une année particulièrement difficile. Les mises en chantier reculent de 4,3 %, le chiffre d’affaires médian des entreprises du secteur baisse de 5 %, les ventes de ciment chutent de 11,2 % et les importations de carrelage de 5,1 %. Le point bas a été atteint au deuxième trimestre, avec une légère remontée en fin d’année qui laisse entrevoir une possible reprise en 2026.
L’annonce d’un plan de relance de 300 millions d’euros pour le logement social donne de la visibilité aux professionnels. Mais une menace plane : l‘entrée en vigueur du Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF) pourrait renchérir le coût du ciment d’environ 30 %, selon les simulateurs de l’État.
Ventes de ciment : -11,2 %. Mises en chantier : -4,3 %. Le BTP attend le plan de relance du logement social comme une bouée de sauvetage.
Tourisme : la croisière tire le territoire
La Martinique a accueilli 1 029 863 touristes en 2025, soit 4 % de plus qu’en 2024. Le nombre de croisiéristes bondit de 19,7 %, porté par l’arrivée de navires de plus grande capacité. Quinze pour cent des passagers de l’aéroport sont désormais des croisiéristes. La haute saison 2025-2026 prévoit l’arrivée de 30 nouveaux navires.
Contrepartie de ce dynamisme, les nuitées hôtelières reculent de 7 %, en partie en raison de la fermeture de l’hôtel de la Batelière et du développement de la location saisonnière. Le trafic inter-îles, lui, recule de 9,1 % sous l’effet de contraintes techniques sur certains navires.
Crédit et épargne : l’attentisme gagne
L’encours global de crédits dépasse 13 milliards d’euros, mais la dynamique ralentit. Les crédits aux entreprises se replient de 2,2 %, après une hausse de 3,8 % en 2024. Les crédits d’investissement reculent de 2 %, marquant un vrai changement après plusieurs années de progression. L’industrie (-20 %), le commerce (-11 %) et les activités financières (-14 %) sont les plus touchés.
Côté ménages, les crédits à l’habitat ne progressent plus que de 0,7 %, contre 4,1 % en 2024. Seuls les crédits à la consommation restent dynamiques (+4,2 %), soutenus par les financements de travaux et la hausse des prix automobiles. Les dépôts bancaires progressent faiblement (+0,7 %), mais l’assurance-vie tire son épingle du jeu avec une hausse de 8,2 % chez les ménages.
La dégradation du risque se confirme : les crédits douteux atteignent plus de 700 millions d’euros (5,3 % de l’encours total). Les incidents au FICP augmentent de 6 % et les dossiers de surendettement de 28,6 %.
2026 : transformer les contraintes en opportunités
L’IEDOM appelle à une transformation structurante du modèle de développement martiniquais. Au-delà de la relance conjoncturelle, l’enjeu est de moderniser les secteurs clés, d’accélérer la transition écologique et énergétique, de structurer les filières émergentes et de concentrer l’investissement productif. Dans un territoire encore fortement dépendant des énergies fossiles, la hausse des cours du pétrole liée au conflit au Moyen-Orient rend cette transition à la fois plus urgente et plus complexe.
La réussite de cette trajectoire suppose une mobilisation collective, une coordination renforcée entre acteurs publics et privés, et une transition juste et inclusive, garante de la cohésion sociale. C’est à ce prix, conclut l’IEDOM, que la Martinique pourra s’affirmer comme un territoire résilient, attractif et moteur de solutions durables à l’échelle de la Caraïbe.
Philippe Pied
Source : IEDOM Martinique, Synthèse annuelle 2025, Conjoncture économique n° 828, avril 2026. Conférence de presse du 15 avril 2026





