Conseiller à l’Assemblée de Martinique, membre du groupe Gran Sanblé et ancien conseiller exécutif de la CTM, Louis Boutrin livre son analyse du rapport de la Chambre régionale des comptes. Il refuse aussi bien le déni que la guerre des responsabilités entre les mandatures et appelle à la conclusion d’un véritable Pacte martiniquais de redressement.
ANTILLA – Vous affirmez que le rapport de la Chambre régionale des comptes révèle non seulement une crise financière, mais également une crise de pilotage. Que voulez-vous dire ?
Louis Boutrin : Les chiffres sont suffisamment graves pour que personne ne cherche à les relativiser : effondrement de la capacité d’autofinancement, autofinancement net devenu négatif, dette bancaire proche du milliard d’euros, doublement des charges financières et délai moyen de paiement porté à 131 jours.
Même si la CTM conteste certains retraitements opérés par la Chambre, les deux analyses aboutissent à la même conclusion : la Collectivité ne dégage plus suffisamment de ressources propres pour rembourser sa dette et financer durablement ses investissements.
Mais ce rapport va au-delà d’un simple constat financier. Il met aussi en évidence une qualité préoccupante des comptes, un suivi insuffisant de la trésorerie, une programmation des investissements qui n’est pas suffisamment corrélée aux capacités financières réelles de la Collectivité et des recommandations antérieures qui n’ont pas été pleinement suivies d’effet. C’est pour cette raison que je parle d’une crise de pilotage. La question n’est pas seulement de savoir combien la CTM doit. Elle est de savoir comment les décisions sont préparées, comment les priorités sont définies, comment les risques sont anticipés et comment les résultats sont contrôlés.
Nous en mesurons désormais les conséquences concrètes. Lorsque la CTM paie ses factures avec plusieurs mois de retard, elle transfère ses difficultés sur les entreprises, les associations et leurs salariés. Lorsque Martinique Transport ne parvient plus à assurer normalement la circulation des bus, la crise financière devient une crise du service public et de la vie quotidienne.
Nous ne sommes donc plus devant une simple alerte. Nous sommes devant une obligation de résultats. Le pire serait de considérer ce rapport comme une arme politique ou comme un mauvais moment médiatique qu’il suffirait de laisser passer. Il faut au contraire le considérer comme un point de bascule.
ANTILLA – Le rapport concerne essentiellement la période 2021-2025. L’actuelle majorité peut-elle encore invoquer l’héritage de la précédente mandature ?
Louis Boutrin : Le rapport concerne principalement l’actuelle mandature. La majorité en place doit donc assumer la responsabilité politique de la dégradation constatée depuis 2021 : progression très importante de la dette, effondrement de l’autofinancement, allongement des délais de paiement et aggravation des difficultés de plusieurs établissements satellites.
Gouverner, c’est certes recevoir un héritage. Mais gouverner, c’est aussi prévoir, arbitrer et corriger. Après cinq années d’exercice du pouvoir, l’héritage ne peut plus constituer une explication permanente ni une exonération générale.
Pour autant, je ne veux pas céder à la facilité inverse, qui consisterait à prétendre que tout aurait commencé en 2021 et que tout était parfait auparavant. J’ai moi-même exercé des responsabilités importantes au cours de la précédente mandature, notamment dans les domaines de l’environnement, de l’énergie, de l’agriculture, des transports publics et de l’ACTC, l’aide de la Collectivité Territoriale aux Communes. Je n’entends ni renier le travail accompli ni me soustraire à la part de responsabilité collective qui pourrait nous revenir. Certaines faiblesses structurelles sont anciennes : complexité administrative, gouvernance imparfaite de certains satellites, insuffisance des instruments de pilotage et difficultés dans la programmation des investissements.
Mais reconnaître ces fragilités ne doit pas empêcher de constater la forte dégradation intervenue au cours de la présente mandature. C’est précisément pour cette raison que je refuse la guerre de tranchées entre les gestionnaires d’hier et ceux d’aujourd’hui.
Il nous faut sortir du double piège du déni et de la polémique.Le déni consisterait à minimiser la gravité des constats de la Chambre ou à se réfugier derrière des désaccords techniques sur certains chiffres. La polémique consisterait à réduire tout le débat à cette formule : « Ce n’est pas nous, ce sont les autres. » Pour ma part, je refuse l’un comme l’autre.
La Martinique ne sortira pas de cette situation par des accusations réciproques. Elle n’en sortira pas davantage par une succession de déclarations rassurantes, de plans d’optimisation insuffisamment documentés ou d’objectifs renvoyés à l’horizon 2030. La question n’est pas de savoir qui pourra tirer le meilleur bénéfice politique de cette crise. La question est de savoir qui aura le courage de proposer une méthode crédible pour en sortir.
ANTILLA – Vous proposez un Pacte martiniquais de redressement. En quoi serait-il différent du plan d’optimisation annoncé par le Conseil exécutif ?
Louis Boutrin : Le président du Conseil exécutif indique que la CTM a déjà engagé un plan d’optimisation des dépenses et des recettes, un suivi de la trésorerie et une programmation pluriannuelle des investissements. Il annonce également la mise en œuvre des quinze recommandations de la Chambre et un redressement à l’horizon 2030. Nous en prenons acte. Mais, compte tenu de la gravité de la situation, les intentions et les objectifs lointains ne suffisent plus.
Un plan d’optimisation qui consisterait principalement à diminuer les dotations des établissements publics, des associations, des communes, des collèges et lycées ou à réduire indistinctement les politiques d’aide ne constituerait pas une véritable stratégie de redressement. Raboter uniformément les crédits, ce n’est pas gouverner. Gouverner, c’est choisir, hiérarchiser et rendre compte.
Je propose donc un véritable Pacte martiniquais de redressement financier et de protection des services publics. Ce pacte devrait être chiffré, hiérarchisé, daté et placé sous le contrôle de l’Assemblée de Martinique constitue l’essentiel de mon intervention lors des débats de la plénière du 24 septembre prochain.




