Très souvent, comme pour expliquer, ou justifier les divisions qui traversent la société martiniquaise, certains de ses acteurs clés invoquent l’avenir institutionnel de la Martinique. La question statutaire devient alors un écran commode, qui obscurcit le débat, entretient les cloisonnements et laisse croire que les Martiniquais seraient profondément divisés sur leur avenir.
À les entendre, tout changement institutionnel contraindrait la Martinique à abandonner la voie choisie depuis 1946 – celle de la départementalisation et de l’intégration à la République – pour s’engager dans une aventure incertaine, voire dans une rupture avec la France.
Pourtant, il suffit de se tourner vers notre passé récent et d’examiner les différentes occasions au cours desquelles les Martiniquais ont été appelés à se prononcer. Leur volonté apparaît beaucoup plus cohérente qu’on ne le prétend.
En 1999, un sondage Ipsos révélait déjà cet équilibre : 50 % des habitants des départements d’outre-mer souhaitaient renforcer les pouvoirs locaux tout en demeurant dans le cadre départemental, contre 29 % favorables au statu quo, 13 % à l’autonomie et 6 % à l’indépendance. En Martinique, 60 % des personnes interrogées estimaient insuffisants les pouvoirs accordés aux assemblées locales.
Les consultations ultérieures ont confirmé cette prudence. En 2003, le projet de collectivité unique fut rejeté de justesse, par 50,48 % des suffrages contre 49,52 %. En janvier 2010.
Le passage à l’article 74 de la Constitution fut massivement repoussé, avec 79,31 % de votes défavorables. Deux semaines plus tard, 68,30 % des votants approuvèrent cependant la création d’une collectivité unique demeurant régie par l’article 73.
Le choix exprimé est donc parfaitement lisible : oui à une organisation locale plus efficace et à des responsabilités accrues ; non, jusqu’à présent, à une autonomie fondée sur l’article 74 et, plus encore, à toute perspective de rupture avec la France.
Un sondage ETOM d’août 2025 semble prolonger cette tendance : 56 % des personnes interrogées souhaitent maintenir les relations actuelles avec la France, tandis que 44 % envisagent une évolution ou expriment des réserves.
La portée des consultations doit être toutefois nuancée. Le résultat de 2003 était presque partagé. Quant au « oui » de 2010 à la collectivité unique sous l’article 73, il ne représentait que 23,3 % des électeurs inscrits, en raison d’une participation limitée à 35,78 %.
Un espace politique existe donc probablement pour une différenciation accrue ou pour un article 73 renforcé. Mais encore faut-il définir précisément les compétences qui seraient transférées, leur financement, les moyens correspondants et les responsabilités nouvelles qui incomberaient aux élus locaux.
En revanche, aucune consultation ni aucune donnée sérieuse ne permettent d’affirmer que les Martiniquais auraient approuvé une « autonomie réelle », un pouvoir législatif général ou une évolution vers l’indépendance.
Alors puisqu’il n’y a rien à craindre d’un quelconque dérapage, d’un coup de folie, une nouvelle consultation devrait donc porter sur un projet clair, concret et précisément rédigé, et non sur une formule ambiguë susceptible de recevoir des interprétations contradictoires.
Les discours passéistes et systématiquement pessimistes traduisent, au fond, un manque de confiance dans l’existence d’une Martinique rationnelle et sereine, capable de savoir ce qu’elle veut. Nous serions un peuple manipulable, entre les mains d’activistes ou je ne sais quels autres manipulateurs capables du pire… Ou alors pire, les tenants d’une responsabilité martiniquaise seraient objets d’une politique d’abandon de Paris pour on ne sait quel projet !





