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    RSA : aider les éleveurs sans désindustrialiser la Martinique

    août 18, 2026Aucun commentaire
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    RSA du POSEI

    Le RSA au cœur d’un choix entre prix agricoles, emploi industriel et souverainetLe Régime spécifique d’approvisionnement, dispositif européen du POSEI, doit réduire les surcoûts supportés par la Martinique. Le débat sur l’aide aux aliments finis sans OGM importés ne se résume pas à un face-à-face entre éleveurs et industriels. Il pose une question plus large : comment chaque euro public peut-il maximiser le bénéfice territorial, du prix payé par l’éleveur à l’emploi, à la valeur ajoutée locale et à la sécurité d’approvisionnement ?

    Un mécanisme européen, pas une taxe

    Le sigle RSA prête à confusion. Dans ce dossier, il ne désigne pas le revenu de solidarité active, mais le Régime spécifique d’approvisionnement. Ce mécanisme du programme POSEI compense une partie des surcoûts liés à l’éloignement et à l’insularité des régions ultrapériphériques.

    Pour les marchandises provenant de l’Union européenne, l’opérateur peut recevoir une aide par tonne. Pour les produits originaires de pays tiers, l’avantage prend généralement la forme d’une exonération de droits de douane. Le dispositif ne constitue donc pas une taxe à payer, mais une aide publique soumise à des contingents, à des certificats et à des contrôles.

    En Martinique, son montant se situe autour de quatre millions d’euros par an. Les rapports d’exécution indiquent 4 054 961 euros en 2022 et 4 055 908 euros en 2023. En 2022, sept opérateurs en ont bénéficié. Cette concentration rend la transparence d’autant plus nécessaire.

    Une réforme qui déplace une enveloppe déjà contrainte

    La controverse apparue en juillet 2026 porte sur une évolution du soutien accordé aux aliments composés finis importés par la coopérative Madivial, notamment aux aliments garantis sans OGM.

    Les informations rendues publiques évoquent une demande d’environ 6 700 tonnes et une aide de 130 euros par tonne. Le coût atteindrait 871 000 euros par an, soit plus du cinquième d’une enveloppe figée.

    S’y ajouterait une forte asymétrie : l’aliment fini importé bénéficierait de 130 euros par tonne, contre 100 euros théoriques pour la matière première utilisée par l’industrie locale. Cette aide demeure d’ailleurs théorique puisque, faute de crédits suffisants, les matières premières ne sont soutenues qu’environ les deux tiers de l’année et ne sont pas toutes éligibles. En pratique, l’aide moyenne incorporée dans l’aliment fabriqué en Martinique serait plutôt de 70 euros par tonne.

    L’aliment fini importé recevrait ainsi près de deux fois le soutien effectivement contenu dans l’aliment local, soit environ 60 euros supplémentaires par tonne. Puisque l’enveloppe est fermée, ce supplément serait nécessairement prélevé sur les moyens déjà insuffisants consacrés aux matières premières.

    C’est cette double distorsion – un taux supérieur et un prélèvement sur les moyens affectés à la production locale – que dénoncent l’Association martiniquaise pour la promotion de l’industrie, les opérateurs locaux, Martinique Nutrition Animale, Le Moulin et Le Meunier des Antilles.

    Il existe en effet deux moulins en Martinique. L’analyse de l’impact industriel ne peut donc se limiter au seul Moulin : elle doit également prendre en compte Le Meunier des Antilles, ses activités, ses emplois et ses relations avec les fabricants d’aliments pour animaux.

    Une distorsion entre importateurs eux-mêmes

    Une seconde distorsion de concurrence doit être examinée. À ce jour, seul Madivial est agréé pour accéder au dispositif concernant les aliments finis en cause. Les autres importateurs, notamment les plus petits, ne peuvent pas bénéficier des mêmes conditions. Il y a la un deux poids deux mesures difficile à comprendre  

    L’aide publique ne créerait donc pas seulement un avantage des aliments finis importés sur la fabrication locale. Elle pourrait également avantager un importateur déterminé par rapport à ses concurrents qui commercialisent éventuellement des produits comparables – savoir des produits finis -, mais ne disposent pas de l’agrément nécessaire.

    Cette situation appelle plusieurs vérifications : quels sont les critères d’agrément ? Sont-ils objectifs, transparents et accessibles à tous les opérateurs remplissant les mêmes conditions ? L’aide répond-elle à un besoin collectif des éleveurs ou consolide-t-elle la position commerciale d’un seul opérateur ? Existe-t-il une procédure permettant aux autres importateurs de solliciter le même avantage ?

    Une politique publique ne peut créer une concurrence administrativement déséquilibrée sans justification précise. À produits, certifications et services comparables, les opérateurs doivent pouvoir concourir selon des règles identiques.

    Le besoin des éleveurs ne peut être ignoré

    Les éleveurs ont, de leur côté, des raisons légitimes de rechercher une offre diversifiée, compétitive et adaptée à leurs cahiers des charges. Le poste alimentaire pèse lourdement dans les charges des élevages martiniquais.

    L’accès à des aliments sans OGM peut également soutenir une démarche de différenciation et de valorisation des viandes locales. Ce besoin est réel. Mais MNA fait remarquer qu’elle produit déjà des aliments sans OGM et dispose de la certification correspondante. La question n’est donc pas celle d’une capacité locale hypothétique, encore à créer ou à développer.

    La liberté de choisir un fournisseur n’emporte pas automatiquement le droit de faire financer ce choix par le RSA. Le dispositif n’a pas vocation à choisir un industriel contre un importateur, ni un importateur contre ses concurrents. Il doit comparer objectivement les prix nets, la qualité, les certifications, les volumes, les délais et la sécurité des approvisionnements, puis retenir l’usage de l’aide le plus utile à l’éleveur et au territoire.

    Une industrie locale réellement exposée

    MNA annonce 36 000 tonnes de production annuelle, une capacité de 50 000 tonnes et 65 emplois directs. Mais les 6 700 tonnes de Madivial sont déjà importées, avec RSA pour partie ou sans RSA  pour le reste :,elles sont donc déjà perdues pour MNA. Leur équivalent, soit 18,6 % de sa production actuelle, mesure l’importance du segment, non une perte nouvelle directement provoquée par la réforme.

    Mauis MNA explique que le risque est prospectif. En abaissant par l’argent public le coût des aliments finis importés, la réforme pourrait encourager leur progression année après année. L’effet industriel ne se limiterait pas à un choc ponctuel de 6 700 tonnes, mais prendrait la forme d’une érosion cumulative de l’activité des producteurs locaux, et serait susceptible d’affecter leurs  coûts fixes, leurs  investissements et l’ emploi.

    Les deux moulins martiniquais sont  également  intégrés à l’étude d’impact. Si MNA réduit ses achats de son et d’autres coproduits auprès du Moulin ou du Meunier des Antilles, ceux-ci devront trouver de nouveaux débouchés, exporter ces produits ou surtout en accepter une moindre valorisation.

    Cette évolution pourrait fragiliser l’économie générale de la meunerie locale. L’incidence éventuelle sur les coûts de production de la farine et, en bout de chaîne, sur le prix du pain doit être précisément calculée pour chacun des deux établissements.

    Deux cents emplois : une alerte à documenter

    L’AMPI estime que jusqu’à 200 emplois seraient menacés. Ce chiffre peut correspondre à un périmètre comprenant les salariés de MNA, ceux des deux moulins, la manutention, le transport et différents prestataires. Il ne constitue toutefois pas, en l’état, une prévision certifiée de licenciements.

    Les sources d’entreprise permettent d’identifier 65 emplois directs chez MNA. Les effectifs respectifs du Moulin et du Meunier des Antilles doivent être établis séparément et intégrés à l’évaluation. Les emplois indirects doivent également être recensés, sans double comptage.

    Il serait excessif de présenter 200 suppressions d’emplois comme acquises, mais tout aussi imprudent de nier le risque industriel faute d’un audit. L’étude doit porter sur toute la chaîne productive : alimentation animale, meunerie, valorisation des coproduits, stockage, manutention, transport, maintenance et services associés.

    Le droit européen protège aussi la production locale

    Le règlement européen n’interdit pas par principe d’aider des aliments finis. Il fixe néanmoins une limite essentielle : le RSA doit être mis en œuvre en veillant à ce que la production locale existante ne soit ni déstabilisée ni entravée dans son développement.

    L’administration doit donc établir que les 130 euros correspondent à des surcoûts mesurés, que l’aide parvient effectivement à l’éleveur et qu’elle n’encourage pas durablement les importations au détriment de la production locale.

    Toute extension du contingent aidé doit reposer sur la disponibilité réelle d’un produit conforme, dans les volumes et les délais requis, à un prix net vérifiable.

    La réforme devra également suivre la procédure européenne applicable aux modifications du POSEI. Une simple réunion locale ou une délibération de la CTM sur l’octroi de mer ne suffit pas à créer un droit nouveau à une aide européenne.

    Un précédent susceptible de s’étendre aux autres DFA

    La décision martiniquaise ne peut être examinée comme une mesure isolée. Des demandes comparables commencent à émerger dans les autres départements français d’Amérique, en particulier en Guadeloupe.

    Le risque est celui d’une propagation progressive du mécanisme : après l’admission d’aliments finis importés au RSA dans un territoire, les opérateurs des autres DFA pourraient revendiquer un traitement équivalent. Une décision présentée comme limitée à la Martinique deviendrait alors un précédent susceptible d’influencer l’ensemble du programme POSEI-France.

    Cette extension pourrait fragiliser les outils de production existant dans plusieurs territoires et augmenter durablement la part des aliments finis importés soutenus par des fonds européens. Elle pourrait également accentuer la concurrence pour une enveloppe financière qui demeure contrainte.

    L’étude d’impact doit donc dépasser le seul cas martiniquais. Elle doit apprécier les conséquences potentielles de la mesure en Guadeloupe et, plus largement, dans les autres régions ultrapériphériques françaises. Toute réforme susceptible de faire jurisprudence au sein du POSEI doit être précédée d’une analyse interterritoriale.

    Chaque euro doit parvenir à l’éleveur, puis au consommateur

    Le principe de répercussion constitue le cœur du RSA. Lorsque les produits servent à l’alimentation animale, l’utilisateur final est l’éleveur. Si l’aide atteint 130 euros par tonne, le prix doit, toutes choses égales par ailleurs, diminuer de 130 euros.

    Cette vérification ne peut pas se limiter à constater une baisse entre deux factures. Les prix mondiaux des céréales, le fret, les remises commerciales et l’octroi de mer évoluent également. Il faut reconstituer le prix départ-usine, les frais d’approche, les exonérations, les marges et le prix final.

    Les documents publics donnent les montants globaux du RSA, mais pas les prix avant et après aide, les marges ni le taux de répercussion obtenu en Martinique. Avant de réaffecter 871 000 euros, une question appelle une réponse chiffrée : combien de chaque euro arrive réellement jusqu’à l’éleveur, puis au prix des productions locales ?

    Cette traçabilité doit être exigée de tous les bénéficiaires, qu’il s’agisse de Madivial ou de tout autre opérateur qui serait ultérieurement agréé.

    RSA et octroi de mer : ne pas additionner les avantages à l’aveugle

    La CTM est compétente pour fixer les taux et les exonérations d’octroi de mer. L’État et l’ODEADOM gèrent le RSA dans le cadre européen. Les deux instruments sont distincts, même lorsqu’ils concernent le même produit.

    Pour chaque aliment, il faut connaître le code douanier à huit chiffres, le taux appliqué au produit importé, celui applicable au produit local comparable et la valeur exacte de l’exonération. Une baisse résultant de l’octroi de mer ne peut pas être présentée comme une répercussion du RSA. L’ensemble des avantages ne doit pas conduire à une surcompensation.

    L’analyse doit également comparer les avantages cumulés dont bénéficie Madivial avec ceux accessibles aux autres importateurs et aux producteurs locaux.

    Ni droit de préemption local ni importation subventionnée sans limite

    Sans aide nouvelle, toute entreprise ai!bible au POSEI  reste libre d’importer ses 6 700 tonnes. Leur admission au RSA réduirait son coût, mais prélèverait 871 000 euros sur des matières premières déjà sous-dotées et pourrait encourager l’augmentation des importations. Le risque tient donc moins au tonnage actuel, déjà perdu pour MNA, qu’à la dynamique future de la subvention.

    La voie équilibrée consiste à soumettre l’aide – et non la liberté d’importer – à un test objectif de disponibilité locale : formulation, certification sans OGM, volumes, délais et prix net. Toute offre locale conforme serait comparée dans les mêmes conditions. Le RSA ne financerait que le besoin qui ne pourrait être satisfait localement de manière compétitive et fiable.

    Ce mécanisme ne donnerait à MNA aucun droit de préemption ni aucun privilège. Il reconnaîtrait qu’une production locale certifiée sans OGM existe déjà, tout en lui imposant de démontrer sa performance et la répercussion du RSA. Les importateurs répondraient aux mêmes exigences de coût, de qualité, de disponibilité et de baisse du prix à l’éleveur.

    La procédure devrait par ailleurs être ouverte, selon des critères transparents, à tous les importateurs capables de satisfaire aux mêmes obligations. Le RSA ne doit pas transformer un agrément administratif en avantage commercial exclusif.

    Une expérimentation contrôlée et réversible

    Si un soutien est justifié, une première phase pourrait porter pendant douze mois sur une fraction du contingent aidé demandé, sans conditionner les importations déjà réalisées par Madivial. Elle comporterait un prix de référence, une baisse contractuelle correspondant au RSA, un suivi trimestriel et une clause de suspension.

    L’évaluation mesurerait les éleveurs servis, le prix réellement payé, la répercussion observable au consommateur, la production de MNA, les emplois, les achats de coproduits auprès du Moulin et du Meunier des Antilles, ainsi que le coût supporté par le contingent de matières premières. Toute augmentation dépendrait de résultats vérifiables.

    Un contingent distinct pourrait en outre être réservé aux situations d’urgence : cyclone, panne industrielle, contamination, rupture d’une matière essentielle ou interruption maritime prolongée. La Martinique conserverait ainsi une capacité extérieure de secours sans affaiblir durablement son outil industriel.

    L’expérimentation devrait également comporter une clause de non-extension automatique aux autres DFA. Toute demande guadeloupéenne ou provenant d’un autre territoire devrait faire l’objet d’une évaluation propre, portant notamment sur la production locale, la concurrence entre opérateurs et les conséquences financières pour le POSEI.

    Vers un contrat de performance territoriale

    Les opérateurs demandent- avant tout arbitrage -, que la DAAF et l’ODEADOM  publient ou communiquent  le projet de réforme, les codes douaniers, les contingents, le calcul des 130 euros, les critères d’agrément, l’étude des besoins et l’analyse de l’impact sur la production locale. La CTM doit préciser les exonérations d’octroi de mer et leur coût pour les finances locales.

    L’évaluation devrait  inclure MNA, Le Moulin, Le Meunier des Antilles, Madivial, les autres importateurs potentiellement concernés, les éleveurs, les transporteurs et les prestataires de la filière. Elle doit aussi mesurer le risque de diffusion de la réforme à la Guadeloupe et aux autres DFA.

    La question est celle du meilleur usage collectif d’une enveloppe figée.

    Le RSA doit réduire le coût supporté par l’éleveur sans substituer artificiellement des produits finis importés à une capacité locale performante, ni réserver l’accès à l’aide à un seul importateur lorsque d’autres opérateurs pourraient satisfaire aux mêmes conditions.

    Le débat engage la souveraineté productive de la Martinique et, au-delà, celle des départements français d’Amérique. Le RSA ne doit être ni une rente locale, ni un privilège d’importation, ni une prime à la désindustrialisation. Il doit devenir un contrat territorial transparent, équitable, mesurable et réversible.

    Gérard Dorwling-Carter

     

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