Dans cette tribune, Jean-Luc Marc appelle à sortir des réflexes politiques et institutionnels qui structurent depuis longtemps le débat martiniquais. Il plaide pour une vision de long terme fondée sur le développement économique, la production locale, la transition écologique, le renouvellement des pratiques publiques et une responsabilité accrue des citoyens. Au-delà du constat d’un territoire fragilisé, son texte veut surtout poser une question, celle de la capacité collective de la Martinique à reprendre en main son avenir.
La Martinique va mal. Nous le savons. Nous le voyons. Nous le vivons.
Nous le constatons lorsque nos jeunes partent parce qu’ils ne trouvent plus ici les perspectives auxquelles ils aspirent. Nous le ressentons lorsque les familles doivent compter chaque euro pour se nourrir, se loger, se déplacer ou se soigner. Nous le mesurons lorsque nos agriculteurs peinent à vivre de leur travail, lorsque nos entreprises luttent pour survivre et lorsque tant de Martiniquais finissent par douter de l’avenir de leur propre pays.
Pendant ce temps, les années passent, les discours se répètent et les mêmes promesses reviennent.
La Martinique ne peut plus se contenter de commenter son déclin. Elle doit choisir son avenir.
Sortir des vieux logiciels
Depuis trop longtemps, le débat politique martiniquais semble enfermé dans les mêmes oppositions, les mêmes querelles et les mêmes postures idéologiques. La question institutionnelle a son importance, mais elle ne peut pas devenir l’unique horizon de notre réflexion collective.
Indépendance, autonomie, évolution statutaire ou maintien du cadre actuel : aucun statut ne remplira à lui seul nos assiettes, ne créera automatiquement des emplois et ne ramènera nos jeunes au pays.
Avant de discuter sans fin de ce que la Martinique devrait être juridiquement, demandons-nous ce que nous voulons qu’elle devienne économiquement, socialement, humainement et écologiquement.
Notre priorité doit être le développement réel de la Martinique.
Nous devons produire davantage de ce que nous consommons. Nous devons protéger nos terres agricoles, soutenir nos producteurs, développer nos industries, accompagner nos entrepreneurs et investir dans la transformation locale. Nous devons construire une économie moins dépendante, capable de créer des emplois durables et de conserver ses compétences.
Nous devons également préparer la Martinique aux grands bouleversements climatiques, protéger notre littoral, préserver notre biodiversité, mieux gérer nos déchets et engager une véritable transition énergétique.
Voilà les débats qui devraient occuper le centre de notre vie politique.
La politique sans vision nous conduit dans l’impasse
Notre pays ne peut plus être gouverné au rythme des prochaines élections, des intérêts immédiats et des calculs de circonstance.
La Martinique a besoin d’une vision à dix, vingt et trente ans.
- Quelle agriculture voulons-nous ?
- Quelle politique industrielle pouvons-nous construire ?
- Comment assurer notre souveraineté alimentaire ?
- Comment lutter réellement contre la vie chère ?
- Comment améliorer les transports publics ?
- Comment permettre à chacun de se soigner dignement ?
- Comment créer des emplois qualifiés ?
- Comment donner à notre jeunesse une raison de rester, de revenir et de bâtir ici ?
Ces questions exigent du courage, de la compétence et de la constance.
Nous ne pouvons plus accepter une politique qui réagit aux crises sans jamais les anticiper.
Gouverner, ce n’est pas administrer le déclin.
Gouverner, c’est prévoir, décider, rassembler et préparer l’avenir.
Une nouvelle génération doit pouvoir émerger
Le renouvellement politique ne signifie pas seulement remplacer des personnes par d’autres. Il signifie changer les pratiques, les méthodes et les priorités.
La Martinique a besoin de femmes et d’hommes compétents, intègres, enracinés dans notre réalité et ouverts sur le monde. Elle a besoin d’élus capables de travailler avec ceux qui ne pensent pas comme eux, de rendre compte de leur action et de placer l’intérêt général au-dessus des ambitions personnelles.
L’expérience doit être respectée, mais elle ne doit pas devenir un verrou. La jeunesse doit être entendue, mais elle doit aussi se préparer, se former et accepter les responsabilités.
Notre pays ne peut pas progresser si les mêmes cercles décident toujours pour tous les autres. Il ne peut pas avancer si la proximité politique devient du favoritisme, si les relations personnelles l’emportent sur la compétence ou si l’appartenance à un camp vaut davantage que le mérite.
Il est temps de sortir du copinage, du clientélisme et des fidélités aveugles.
Servir la Martinique ne doit jamais signifier se servir de la Martinique.
Nous avons aussi notre part de responsabilité
Il serait trop facile de rendre uniquement les responsables politiques coupables de tout ce qui ne va pas. Une démocratie ressemble aussi à ce que ses citoyens acceptent, tolèrent ou refusent.
Nous devons arrêter de voter par habitude, par colère, par résignation, par intérêt personnel ou par fidélité automatique à un nom, à un parti ou à un clan.
Avant chaque échéance, examinons les bilans. Comparons les projets. Interrogeons la faisabilité des promesses. Regardons les compétences, l’intégrité, la capacité à rassembler et la connaissance des dossiers.
Ne demandons plus seulement : « Qui parle le mieux ? »
Demandons :
- Qui possède une vision ?
- Qui présente des solutions réalistes ?
- Qui pourra rendre compte de ses engagements ?
- Quel projet permettra véritablement à la Martinique d’avancer ?
La démocratie ne doit pas être le rendez-vous de quelques semaines électorales.
Elle doit devenir une vigilance permanente.
Quand la Martinique se réveillera…
La Martinique se réveillera lorsque nous préférerons le mérite au favoritisme.
Elle se réveillera lorsque nous cesserons de confondre la fidélité à une personne avec la fidélité au pays.
Elle se réveillera lorsque nos responsables comprendront qu’un mandat n’est ni un héritage, ni un privilège, mais une mission temporaire au service du peuple.
Elle se réveillera lorsque nos jeunes n’auront plus pour seul horizon le billet d’avion sans retour.
Elle se réveillera lorsque nos agriculteurs, nos artisans, nos soignants, nos enseignants, nos entrepreneurs et nos associations seront considérés comme les bâtisseurs du pays.
Elle se réveillera lorsque nous produirons davantage, lorsque nous transformerons localement nos richesses et lorsque nous apprendrons à croire de nouveau en nos propres capacités.
Elle se réveillera lorsque nous remplacerons les querelles de personnes par la confrontation des idées, les slogans par des projets et les promesses par des résultats.
Le réveil de la Martinique ne viendra pas d’un homme providentiel. Il ne viendra pas d’un parti unique, d’un clan ou d’une nouvelle formule institutionnelle présentée comme une solution miraculeuse.
Il viendra de nous.
- De notre courage à regarder la réalité en face.
- De notre volonté de rompre avec les pratiques qui nous affaiblissent.
- De notre exigence envers ceux qui sollicitent notre confiance.
- De notre capacité à nous rassembler autour d’un projet commun.
La Martinique n’est pas condamnée au déclin. Elle possède des talents, des terres, une culture, une histoire, une jeunesse et une intelligence collective capables de la relever.
Mais le temps des constats doit maintenant laisser place au temps de l’action.
Réveillons nos consciences. Refusons la résignation. Exigeons une vision. Faisons vivre le débat démocratique. Plaçons enfin l’avenir de la Martinique au-dessus des intérêts particuliers.
Car le jour où la Martinique se réveillera, personne ne pourra plus décider de son avenir sans elle.
Et surtout, personne ne pourra plus l’empêcher d’avancer.
Jean-Luc MARC.





