Une contribution de Franck A., lecteur d’Antilla
En réaction à l’article de Gérard Dorwling-Carter, « Les Martiniquais savent ce qu’ils veulent », l’un de nos lecteurs, Franck A., a souhaité prolonger le débat en retournant la question.
Si les Martiniquais ont exprimé à plusieurs reprises une volonté relativement constante concernant leur avenir institutionnel, pourquoi ce débat revient-il sans cesse ? L’incertitude ne viendrait-elle pas plutôt de responsables politiques qui remettent régulièrement en question le cadre qu’ils ont eux-mêmes contribué à construire ?
Nous publions sa contribution.
Il faut retourner la question.
Depuis des décennies, on demande aux Martiniquais ce qu’ils veulent. Mais sommes-nous certains que ce sont eux qui hésitent ?
Aimé Césaire et sa génération ont porté et obtenu la départementalisation en 1946, avec une ambition claire : l’égalité des droits et l’intégration dans la République.
Depuis, le débat institutionnel martiniquais n’a jamais cessé. Départementalisation, adaptation, assemblée unique, collectivité unique, article 73, article 74, nouvelles compétences, pouvoirs normatifs, continuité territoriale, différenciation, autonomie, indépendance : à peine une architecture institutionnelle est-elle installée que les responsables politiques expliquent déjà qu’elle ne suffit plus et qu’il faut en imaginer une nouvelle.
La Collectivité territoriale de Martinique est récente. Elle fonctionne depuis 2016. Et nous voilà, dix ans plus tard, engagés dans une nouvelle séquence institutionnelle, avec un accord-cadre destiné à préparer une nouvelle évolution.
Alors posons la question franchement :
Est-ce vraiment le peuple martiniquais qui ne sait pas ce qu’il veut, ou sa classe politique qui ne trouve jamais l’outil institutionnel qui lui convient ?
Car les Martiniquais, lorsqu’on les interroge, répondent.
Ils ont rejeté une évolution. Ils en ont accepté une autre. Ils ont élu leurs représentants dans le cadre qui en est résulté.
Mais le débat revient. Toujours. Et encore.
Comme si le problème fondamental de la Martinique était son architecture institutionnelle. Comme si, lorsqu’un outil ne produit pas les résultats économiques, sociaux ou politiques espérés, la première réponse doit être d’en changer plutôt que de s’interroger sur la manière dont il a été utilisé.

À force de chercher l’institution parfaite, ne sommes-nous pas en train d’éviter la question beaucoup plus dérangeante de l’efficacité des politiques publiques ?
La Martinique dispose déjà de pouvoirs considérables pour agir sur son développement économique, l’aménagement, les transports, les déchets, l’eau, la formation, la culture, la coopération régionale et de nombreux aspects de la vie quotidienne.
Avant d’expliquer qu’il faut encore modifier les règles du jeu, il serait donc légitime de dresser le bilan de ce qui a été fait avec celles dont nous disposons
Quels résultats ? Quels échecs ? Quelles politiques ont été efficaces ? Quelles politiques n’ont pas fonctionné ?
Et surtout : quel problème concret de la Martinique serait résolu demain par un nouveau changement institutionnel ?
Voilà la démonstration qui manque.
Car changer continuellement de cadre a un coût que tous les martiniquais payent aujourd’hui. Une société a besoin de stabilité. Une économie aussi. Celui qui entreprend, investit, embauche ou engage son patrimoine a besoin de savoir quelles règles fiscales, économiques, sociales et administratives s’appliqueront demain.
On ne peut donc pas demander en permanence aux acteurs économiques de construire sur le long terme tout en leur expliquant que le cadre sera régulièrement remis sur la table.
Ce brouillard institutionnel produit exactement l’inverse de ce dont la Martinique a besoin : de l’incertitude.
Oui, les Martiniquais ont beaucoup moins changé d’avis sur leur avenir institutionnel que leurs responsables politiques.
Et pendant que les élus débattent et cherchent encore l’institution idéale, une grande partie de la population ne participe même plus au débat : elle s’abstient. Et une autre s’en va.
Il existe en Martinique, deux formes de désengagement : l’abstention et le départ.
L’une dit : « je ne crois plus à votre politique ».
L’autre : « je ne crois plus à mon avenir ici ».
Voilà les deux messages qu’il serait urgent d’entendre avant de demander, une nouvelle fois, aux Martiniquais quel statut ils veulent.
Peu de bulletins dans l’urne : L’abstention et le second bulletin de vote : le départ.
C’est le véritable message politique de la Martinique.
Franck A





