Couronné du prix du roman Fnac, en lice pour le Goncourt, le roman de Thélyson Orélien est accusé par un compte anonyme d’avoir été écrit par une intelligence artificielle. À l’origine du soupçon, un détecteur américain que plusieurs chercheurs jugent sérieux. Entre fiabilité statistique et exigence de preuve, l’affaire interroge le pouvoir que nous concédons aux machines sur le jugement des œuvres – et des hommes.
Il y a des rentrées littéraires qui se jouent dans les librairies, d’autres sur les plateaux de télévision. Celle de 2026 pourrait bien se jouer dans un algorithme. C’était ça ou mourir, le roman de Thélyson Orélien, écrivain québécois de 38 ans né en Haïti, s’annonçait comme le phénomène de la saison : l’odyssée de Jonas Dorléon, qui fuit un Port-au-Prince livré aux gangs pour tenter de rejoindre le Canada, figure dans les premières sélections du Goncourt, du Femina, du Médicis et du Renaudot, et sa traduction est annoncée dans une vingtaine de langues. Le 21 septembre, le jour même où il recevait le prix du roman Fnac, un soupçon est venu tout recouvrir : ce livre aurait été écrit, pour l’essentiel, par une machine.
Un soupçon né sur les réseaux
L’accusation est partie d’un compte X récemment créé, baptisé « Balance ton Claude » en référence au modèle d’IA de l’entreprise Anthropic, qui ne comptait alors qu’une centaine d’abonnés. Il affirmait avoir soumis plusieurs extraits du roman au logiciel Pangram et obtenu, presque à chaque fois, un verdict de texte intégralement artificiel. Le message a été vu plus de trois millions de fois. Depuis, la presse a pris le relais avec davantage de méthode : l’équipe des Observateurs de France 24 a fait analyser les 63 425 mots du livre, dont 92 % sont attribués à l’IA, le plus souvent avec un niveau de confiance élevé ; un test mené par Radio-Canada aboutit à 94 %, quand d’autres finalistes du Goncourt ressortent entièrement humains.
L’auteur dément catégoriquement et revendique une écriture nourrie d’oralité : « Mes traditions sont haïtiennes et caribéennes », a-t-il rappelé, en dénonçant par ailleurs des attaques racistes. Grasset parle d’une campagne haineuse et refuse d’entrer dans le débat. Boréal, son éditeur canadien, dit ne pas prendre les allégations à la légère tout en réaffirmant sa confiance dans l’écrivain.
Un outil que les chercheurs prennent au sérieux
Il serait commode de balayer l’affaire comme une cabale numérique contre un auteur noir et étranger ayant trop bien réussi. Ce serait pourtant ignorer ce que disent les évaluations indépendantes. Pangram n’est pas un gadget : dans une étude universitaire comparant détecteurs automatiques et lecteurs experts, il est le seul outil à égaler la performance d’un panel d’humains rompus à l’usage des IA génératives. La chercheuse Marzena Karpinska, de l’Université Simon Fraser, explique à Radio-Canada que son taux de faux positifs – la proportion de textes humains classés à tort comme artificiels – est, pour les textes littéraires, très proche de zéro.
Les contre-épreuves menées depuis vont dans le même sens. Le spécialiste Benoît Raphaël a soumis au logiciel des chapitres de Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain et de Compère Général Soleil de Jacques Stephen Alexis : verdict humain à 100 %. Plus troublant, cinq textes d’Orélien antérieurs à l’arrivée de ChatGPT sortent également humains, alors que ses écrits postérieurs à 2023 sont signalés. Ces éléments ne prouvent rien à eux seuls ; ils interdisent en revanche de traiter le soupçon comme une pure lubie.
Ce que dit – et ne dit pas – un score
Encore faut-il savoir ce que mesure un détecteur. Pangram ne lit pas un texte comme un critique : il repère des régularités statistiques – choix de construction, ponctuation, transitions – que les modèles de langage reproduisent plus systématiquement que les humains. Son résultat est une probabilité, non un constat. Le chiffre d’un faux positif sur 10 000, largement relayé, provient d’ailleurs de l’entreprise elle-même, et l’outil a été conçu pour minimiser les fausses accusations au prix de davantage d’oublis : quelques mots changés dans un paragraphe suffisent parfois à le faire basculer vers un verdict humain.
Les autres détecteurs ne convergent pas. L’AFP a soumis les extraits incriminés à l’outil InVID-WeVerify, qu’elle a contribué à créer, lequel les juge très probablement humains ; sept autres logiciels ont livré des résultats divergents. Surtout, un pourcentage ne dit rien du processus d’écriture. Un texte entièrement généré, un manuscrit humain retravaillé par une IA, une version lissée ou reformulée à la marge peuvent laisser des traces comparables. Entre la fraude et le simple usage d’un outil de correction, la distance morale est immense ; la distance statistique, elle, peut être faible. Le précédent universitaire invite à la prudence : dès 2023, l’université Vanderbilt avait désactivé le détecteur de Turnitin, estimant qu’un tel outil ne pouvait à lui seul fonder une accusation contre un étudiant.
La langue créole, alibi ou vrai problème ?
Reste l’argument le plus sensible pour un lecteur caribéen. La prose d’Orélien, traversée de proverbes créoles, de répétitions et de rythmes oraux, déjouerait des machines entraînées sur des corpus standardisés. L’hypothèse est intuitive, mais les chercheurs sollicités par la presse la jugent peu convaincante pour les versions récentes de l’outil : un universitaire belge qui l’a testé sur des mémoires de locuteurs natifs et non natifs n’a relevé aucun faux positif, et les classiques haïtiens passent l’épreuve sans encombre. L’honnêteté commande de le reconnaître : la créolité de l’écriture ne suffit pas, à ce stade, à expliquer le score.
La question n’en demeure pas moins vertigineuse pour nos littératures. Depuis Édouard Glissant, les écrivains antillais revendiquent un droit à l’opacité, cette part irréductible d’une parole qui refuse de se laisser entièrement traduire dans les catégories dominantes. Voir un logiciel propriétaire, conçu en Californie et entraîné selon des critères qui ne sont pas publics, s’ériger en arbitre de l’authenticité d’une voix haïtienne a quelque chose de profondément dérangeant – quand bien même il aurait raison. La souveraineté ne se joue pas seulement sur les données et les serveurs ; elle se joue aussi sur la capacité de nos sociétés à définir elles-mêmes ce qui fait preuve.
Le droit face à l’accusation algorithmique
Le juriste ne peut qu’être frappé par l’inversion de la charge de la preuve à l’œuvre dans cette affaire. Un compte anonyme publie un score, et c’est à l’écrivain de démontrer qu’il est bien l’auteur de son livre. Aucune règle n’interdit aujourd’hui à un romancier de recourir à une IA, et le règlement européen sur l’intelligence artificielle, s’il impose certaines obligations de transparence, ne vise pas en l’état la fiction romanesque. L’enjeu est d’abord éthique : la loyauté envers les lecteurs et les jurys. Mais imputer publiquement une fraude à un auteur relève de l’article 29 de la loi du 29 juillet 1881, qui définit la diffamation comme l’allégation d’un fait portant atteinte à l’honneur. La bonne foi suppose, selon une jurisprudence constante, une base factuelle sérieuse, de la prudence et de la mesure dans l’expression. Un score statistique brandi sans nuance, sur la foi d’extraits choisis, remplit-il ces conditions ? La question mérite au moins d’être posée.
C’est pourquoi la position de Brigitte Giraud, présidente du jury Femina, paraît la plus juste : elle se refuse à tout commentaire « tant que la preuve n’est pas rigoureusement établie ». Or cette preuve, si elle existe, ne viendra pas d’un détecteur supplémentaire. Elle viendra d’éléments matériels – brouillons, historiques de versions, échanges avec les éditeurs – que seuls l’auteur et ses maisons d’édition sont en mesure de produire.
Une question qui nous dépasse
L’affaire Orélien ne se résume ni à un procès en sorcellerie numérique ni à une fraude démasquée. Elle révèle un monde où la frontière entre écriture humaine et écriture assistée devient floue, et où les institutions littéraires n’ont encore ni règles, ni procédures, ni instances pour trancher. Faudra-t-il exiger des auteurs une déclaration d’usage de l’IA, comme le font déjà certaines revues scientifiques ? Confier l’expertise à des tiers indépendants plutôt qu’à la rumeur ? Et surtout, qui, demain, aura autorité pour dire qu’une voix est authentique – les lecteurs, les jurys, ou les machines ? Pour les littératures de la Caraïbe, qui ont dû conquérir de haute lutte le droit d’écrire le français à leur manière, la réponse à cette question ne saurait être laissée aux seuls algorithmes.