Dans cette tribune, Patrick Deffit, chef d’entreprise et professionnel de la communication, appelle les médias martiniquais à organiser un grand débat citoyen sur l’avenir du territoire. Il propose de recueillir la parole des habitants dans les 34 communes et de faire émerger des propositions concrètes, assorties d’un suivi, à remettre aux institutions.
Philippe PIed
ET SI, POUR UNE FOIS, ON DONNAIT VRAIMENT LA PAROLE AU PEUPLE MARTINIQUAIS ?
Pourquoi faudrait-il toujours attendre que les politiques décident de notre avenir ? Et pourquoi nos médias ne prendraient-ils pas l’initiative d’un véritable débat citoyen ?
Depuis plusieurs années, notre Martinique traverse une crise profonde. Une crise économique, sociale, politique, mais aussi, et peut-être surtout, une crise de confiance. La violence s’installe. Le dialogue disparaît. Les divisions se creusent. La défiance envers les institutions grandit.
Et pendant ce temps, que faisons-nous ? Nous attendons. Nous attendons les décisions des élus, les déclarations des responsables politiques, les prochaines négociations, les prochaines manifestations, les prochaines élections. Comme si l’avenir de près de 350 000 Martiniquais devait nécessairement se décider dans quelques bureaux, entre quelques responsables politiques, économiques ou syndicaux.
Mais depuis quand l’intelligence d’un peuple se limite-t-elle à celle de ses dirigeants ?
ET SI NOS MÉDIAS PRENAIENT LEURS RESPONSABILITÉS ?
Je voudrais aujourd’hui poser une question à l’ensemble des médias martiniquais. Pourquoi ne pas organiser un véritable grand débat citoyen sur l’avenir de la Martinique ?
Pas un débat politique de plus. Pas une émission où les mêmes personnalités viennent défendre les mêmes positions, s’opposer sur les mêmes sujets et repartir sans qu’aucune solution concrète n’émerge.
Un débat où les premiers invités seraient les citoyens eux-mêmes. Les jeunes qui ne voient plus leur avenir ici. Les entrepreneurs qui se battent chaque jour pour maintenir leur activité. Les salariés qui travaillent mais peinent à vivre dignement. Les retraités qui s’inquiètent pour leurs enfants. Les enseignants, les agriculteurs, les soignants, les associations, les chômeurs, les étudiants. Tous ceux qui vivent la Martinique au quotidien, mais dont la parole est trop souvent réduite à quelques secondes de témoignage dans un reportage.
Car notre peuple ne manque ni d’intelligence, ni d’idées, ni de compétences. Il manque peut-être simplement d’espaces pour se parler, s’écouter et construire ensemble.
INFORMER, C’EST ESSENTIEL. FAIRE DÉBATTRE, C’EST AUSSI SERVIR LA DÉMOCRATIE.
Je ne remets pas en cause le travail des journalistes qui, chaque jour, s’efforcent d’informer dans des conditions parfois difficiles. Mais je m’interroge sur le rôle que pourraient jouer nos médias dans une société aussi profondément fracturée que la nôtre.
Pourquoi devraient-ils se contenter de commenter les crises, de relayer les déclarations et de couvrir les affrontements ? Pourquoi ne deviendraient-ils pas aussi les facilitateurs d’un dialogue collectif ?
La télévision, la radio, la presse écrite et les médias numériques disposent d’une force considérable : celle de rassembler autour d’une même question des milliers de Martiniquais qui ne se rencontrent jamais. Imaginez une grande consultation citoyenne, ouverte, pluraliste et indépendante. Chaque semaine, un sujet essentiel :
- Comment lutter réellement contre la vie chère ?
- Comment redonner un avenir à notre jeunesse ?
- Comment développer notre économie et notre production locale ?
- Comment reconstruire la confiance entre les citoyens et leurs institutions ?
- Comment retrouver une société moins violente et plus solidaire ?
- Quelle Martinique voulons-nous construire pour les vingt prochaines années ?
Et surtout, une règle fondamentale : ne pas se contenter de dénoncer, mais rechercher collectivement des solutions.
LA DÉMOCRATIE NE DOIT PAS SE RÉSUMER À UN BULLETIN DE VOTE TOUS LES SIX ANS.
Nous avons pris l’habitude de déléguer notre avenir à des représentants, puis de leur reprocher de ne pas répondre à nos attentes. Mais entre deux élections, que devient la parole du citoyen ? Pourquoi ne pourrait-elle pas nourrir directement les décisions publiques ?
Nos élus ont une légitimité démocratique. Mais ils ne détiennent pas le monopole des idées, de la compétence ou de la vision.
La société civile martiniquaise regorge de femmes et d’hommes capables de réfléchir, de proposer, d’innover et de construire. Encore faut-il leur donner la possibilité de participer.
Un peuple ne devrait pas être consulté uniquement lorsqu’il faut voter, manifester ou accepter des décisions déjà prises. Il devrait aussi pouvoir contribuer à les élaborer.
ET SI NOUS INVERSIONS ENFIN LES RÔLES ?
Et si, pour une fois, ce n’étaient pas les responsables politiques qui fixaient les sujets du débat ? Et si les citoyens définissaient eux-mêmes les grandes questions auxquelles notre territoire doit répondre ? Et si les médias organisaient ces échanges en garantissant la diversité des opinions, la liberté de parole et le respect de chacun ?
Et si, au terme de plusieurs mois de débats, une véritable contribution citoyenne était remise publiquement aux institutions martiniquaises, avec des propositions précises, des priorités et des engagements de suivi ? Nous pourrions même imaginer des débats organisés dans les 34 communes, retransmis par les médias, avec une plateforme permettant à chacun de participer.
Non pas pour remplacer les élus. Mais pour leur rappeler que la démocratie est aussi une construction collective et permanente.
NOTRE PLUS GRAND DANGER N’EST PEUT-ÊTRE PAS LE DÉSACCORD. C’EST DE NE PLUS SAVOIR NOUS PARLER.
Je suis profondément inquiet de voir notre société s’enfermer dans des oppositions permanentes. On classe les individus dans des camps. On soupçonne celui qui pense différemment. On confond trop souvent contradiction et hostilité. Et progressivement, le débat disparaît au profit de l’affrontement.
Pourtant, nous n’avons pas besoin d’être tous d’accord pour construire un avenir commun.
Nous avons besoin de retrouver la capacité de nous écouter, de confronter nos idées et d’accepter que personne ne détient, à lui seul, la vérité.
La Martinique n’appartient ni à un parti, ni à un syndicat, ni à un groupe économique, ni à quelques dirigeants. Elle appartient à tous ceux qui y vivent, qui y travaillent, qui l’aiment et qui souhaitent lui construire un avenir.
ALORS, J’EN APPELLE À NOS MÉDIAS MARTINIQUAIS.
Prenez cette initiative. Ouvrez vos antennes. Allez chercher cette parole citoyenne qui ne trouve plus suffisamment sa place dans le débat public. Organisez un grand débat sur l’avenir de notre pays. Un débat libre, exigeant, contradictoire, respectueux et surtout constructif.
Et j’en appelle également aux Martiniquaises et aux Martiniquais. Ne nous contentons plus de critiquer ceux qui décident. Prenons notre part dans la réflexion collective. Proposons. Débattons. Construisons.
Car si nous voulons une autre Martinique, nous ne pouvons pas attendre éternellement que quelqu’un d’autre vienne la construire à notre place. Et si la première étape pour sortir de notre crise était tout simplement de recommencer à nous parler ?
Une dernière question : quel média martiniquais aura le courage de lancer ce grand rendez-vous citoyen ? Et surtout, qui parmi nous serait prêt à y participer ?
Patrick DEFFIT
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