« Il faut créer du beau. Seule la beauté va sauver le monde. »
Victor Anicet
Le céramiste et plasticien Victor Anicet est mort ce dimanche 25 octobre. Enfant du Marigot, formé à Paris, revenu au pays en 1967, il a passé sa vie à faire remonter de la terre martiniquaise les signes laissés par les Amérindiens. Antilla l’a souvent rencontré. Voici son parcours, tel qu’il nous l’a raconté au fil des années.

« Moi, l’artiste, le producteur d’images, je suis au seuil des mondes et je voudrais être le témoin du passage : un passeur. »
Un gommier, une cloison de journaux
Tout commence au Marigot, dans les années 1940. Un petit village, une église, une mairie, une gare pour emmener la canne à l’usine du Lorrain. Devant, la mer. Le père de Victor Anicet est pêcheur, en gommier, à la voile ou à la rame, sans moteur. Chaque matin, les enfants le regardent partir en se demandant s’il reviendra. Il meurt quand Victor a neuf ans. La mère élève seule ses neuf enfants et part travailler sur l’habitation Duhaumont.
Le futur céramiste n’a jamais vu de tableau dans la case familiale. Mais sa mère, qui ne savait pas lire, tapissait la cloison de planches récupérées en mer avec les pages de Nous Deux ou de La Croix. Collages, superpositions, contrastes de couleurs et d’écritures :
« Toute l’écriture plastique était là »,
nous confiait-il en 2018.

Au port, un autodidacte surnommé Badachè peignait les noms des gommiers. Il chassait les gamins, sauf un : « ti-Viktò ». Il lui laissait remplir les lettres, sans déborder. C’est lui qui l’a rendu « amoureux du gommier ». La yole, en revanche, il ne pouvait pas la voir : un gommier, disait-il,
« c’est une œuvre d’art. C’est un tronc d’arbre qu’on a sculpté, travaillé ».
Les tessons de l’Adoration
Le géreur de l’habitation, François de Reynal, demande à sa mère de lui confier l’enfant. Chez lui, Victor découvre les livres : une heure par jour, il lit à voix haute. Pendant les vacances arrive un archéologue amateur, le Père Pinchon. L’enfant le guide sur le site de l’Adoration, au Marigot, le regarde extraire du sol des fragments de poterie amérindienne et les nettoyer le soir.
« Je me suis demandé si ce n’est pas de là qu’était né mon amour pour l’argile, pour la terre, si ce n’est pas pour ça que je suis devenu céramiste »,
racontait-il à Antilla en 2005.
De Fort-de-France à Paris
Repéré par son instituteur pour son habileté au dessin, il entre en section céramique à l’École des arts appliqués de Fort-de-France, où enseigne notamment René Corail. Ses professeurs le poussent vers l’École des métiers d’art de Paris. Il y arrive en 1957, après douze jours de bateau, et en sort major de sa promotion en 1961. Entre-temps, il étudie l’art amérindien au musée de l’Homme et multiplie les stages en Allemagne et en Angleterre. Suivent le service militaire en Algérie, qui l’ébranle, une communauté d’artistes en Corse, puis l’atelier du potier Yves Mohy à La Borne, « un céramiste extraordinaire, imaginatif, qui m’a tout donné ».
De ces années, il gardait une leçon de modestie. Fier d’un « chef-d’œuvre », il s’était vu répondre par son professeur que la pièce copiait, sans qu’il s’en rende compte, une céramique du musée Guimet. « Produis tes affaires, mais ne mets pas de qualificatif derrière » : il disait l’appliquer tout le temps.
Rivière Lézarde, l’atelier caché
Quand il rentre en 1967, dix ans après son départ, la vie culturelle lui paraît en sommeil. Il devient professeur de dessin au lycée Schœlcher et donne des cours d’arts plastiques gratuits à l’Institut martiniquais d’études fondé par Édouard Glissant. Mais il cherche « un endroit pour me cacher ». Il le trouve à Rivière Lézarde, au Gros-Morne : un paysan, M. Dambo dit Kòkòy, lui prête une case et ne lui réclamera jamais un sou en dix ans. « C’était mon premier mécène. »
Là, sans pinceaux ni encre de Chine, il fait le vide. Et c’est là, disait-il, que « les signes sont nés ». En 1970, il présente sa première exposition : dix-neuf panneaux de contreplaqué en noir et blanc qui racontent l’histoire de la Martinique, des Amérindiens à son époque. Les paysans de Rivière Lézarde la voient en premier, pendant trois jours de fête et de tambour. Édouard Glissant, qui représente alors l’Unesco, finance les affiches. Puis Victor Anicet charge ses panneaux dans sa 4 L et les montre le dimanche, à la sortie de la messe ou au retour des pêcheurs, pour faire parler les gens. Il fera de même avec une fresque dénonçant le Bumidom.

Le peuple de l’Avant
Toute son œuvre tient dans une conviction : avant l’esclavage, il y avait un peuple, effacé de la mémoire martiniquaise. « Nous sommes des Amérindiens. La nasse que tu jettes est amérindienne, le lisser de tiges d’amarante pour ton panier caraïbe est amérindien, le balata que tu nommes est amérindien. » Les adornos, ces petites têtes modelées des poteries précolombiennes, deviennent pour lui des « une fenêtre, un passage dans d’autres mondes ». Il en distribue d’abord aux écoliers qui visitent son atelier de Rivière-Salée, avant de les agrandir démesurément dans ses toiles.

Deux objets portent ensuite tout son travail : la voile de gommier, en mémoire de son père, et le tray, lié à l’histoire de sa mère. Ce plateau venu de l’Inde, qui servait aux offrandes, à porter les zotokann à planter ou les bonbons devant les cinémas, il le dresse à la verticale pour en faire « une fenêtre ouverte sur le monde ». Au fond, un tissu africain, dont il « cannibalise » les signes par des signes amérindiens. « Je ne peins pas pour plaire », répétait-il.
Dans les années 1980, il forme avec Ernest Breleur, François Charles-Édouard, René Louise et Bertin Nivor le groupe Fwomajé, du nom du fromager. Monchoachi voyait en lui « un Black Karib qui se sait tel ». Lui se voulait « quêteur d’ombres, quêteur de sens », chargé de « restituer, non pas reconstituer ».
Saint-Pierre, la résurrection et un lycée
À Saint-Pierre, il signe les verrières de la cathédrale, commande publique proposée par le club Soroptimist pour le centenaire de l’éruption de la montagne Pelée, sur le thème de la résurrection. En 2017, le lycée polyvalent du numérique, du design et des arts appliqués de la ville prend son nom. « Je n’étais pas fier. Parce que je n’ai pas demandé ou travaillé pour ça », nous disait-il alors, avant de lancer aux élèves : « Il faut créer du beau. Seule la beauté va sauver le monde. »

Membre de l’Académie internationale de la céramique, il façonnait depuis des années les trophées du prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde. Le CMAC lui a consacré en 2014 l’exposition « Traces », retour sur toute sa carrière, et la Fondation Clément une exposition personnelle en 2024, « Opacité & transparence ». Il y expliquait que les bandes de ses céramiques racontent les strates du peuple martiniquais et que « les strates supérieures, souvent inachevées, symbolisent notre avenir incertain en tant que peuple ».
Lui-même refusait les grands mots. « Moi je ne suis pas un grand artiste, je suis un bon artisan », disait-il en 2018. Et il ajoutait, en créole, qu’on reste toujours un élève :
« Si ou konprann ou konnèt an bagay, ou pa adan. »
Philippe Pied
Sources : archives d’Antilla, notamment « Sur les traces de Victor Anicet », portrait par Sarah Netter (janvier 2005) ; entretien avec Gérard Dorwling-Carter et textes de Monchoachi et Dominique Aurélia (janvier 2007) ; « La genèse de l’œuvre de Victor Anicet », entretien avec Patrick Singaïny (octobre 2007) ; entretiens avec Mike Irasque (décembre 2017 et janvier 2018) ; entretien avec Thibaut Charles (octobre 2024).
Tous ces textes peuvent être retrouvés sur www.archives.antilla.fr.






