Le mur budgétaire
La crise sociale et sociétale actuelle s’inscrit dans un contexte où les leviers économiques de court terme restent fortement contraints. Avec une dette publique supérieure à 3 600 milliards d’euros, les marges de manœuvre budgétaires sont réduites, tandis qu’une croissance atone freine la création d’emplois et les rentrées fiscales nécessaires aux services publics. Certains économistes évoquent un « mur budgétaire » : pour rassurer les marchés, un plan drastique de réduction des dépenses semble inévitable.
Le prochain président devra-t-il tenir un discours churchillien de « sang, de labeur, de larmes et de sueur » ? Historiquement, l’austérité est sanctionnée dans les urnes. L’enjeu sera plutôt de préparer l’opinion à des réformes structurelles profondes : sécurité et autorité, retraites, temps de travail, fiscalité. Mais elles pèseront sur la cohésion sociale. La mobilisation des lycéens et étudiants n’est pas close, et la situation pourrait s’enflammer de nouveau en 2027, révélant les failles de l’identité française et les fractures économiques à l’origine des inégalités.
Vivre face à face
« Aujourd’hui, on vit côte à côte, je crains que demain on vive face à face. » Cette mise en garde de Gérard Collomb, alors ministre de l’Intérieur, le 3 octobre 2018, résonne avec acuité. La France n’est pas en guerre civile, mais le lien collectif se dégrade. Cette rupture se nourrit de la crise du pouvoir d’achat, de la paupérisation de territoires, de la ségrégation urbaine, de l’insécurité, des tensions liées à l’immigration et de la défiance envers une classe politique incapable de dépasser ses antagonismes.
La crise du pouvoir d’achat est durable, car elle résulte d’un effet de ciseau : les prix se stabilisent à un niveau élevé, tandis que la faible croissance et la productivité en berne bloquent la hausse des salaires. Le choc inflationniste de 2022 (énergie, alimentation) est intégré dans les coûts, et revenir en arrière supposerait une déflation destructrice. La hausse des taux a renchéri le crédit et alourdi la charge de la dette, privant l’État de moyens pour soutenir les ménages et poussant à augmenter les impôts ou à réduire les services publics.
La tentation de l’ordre
À mesure que les citoyens doutent de la capacité de l’État à garantir leur pouvoir d’achat, leur sécurité et l’égalité des droits, la tentation autoritaire progresse. Une société épuisée par les violences et l’impuissance publique peut privilégier la promesse d’ordre au détriment des libertés. Les démocraties se fragilisent alors de l’intérieur : non par un coup de force, mais par l’érosion des contre-pouvoirs et la concentration du pouvoir au nom de l’urgence sécuritaire. La perspective d’un régime illibéral ne relève pas de la fatalité, mais d’un risque à prendre au sérieux.
Reconstruire la confiance
Pour éviter cette dérive, la République doit retrouver son autorité sans renoncer à ses principes : rétablir la sécurité, faire respecter la justice, combattre racisme et radicalisation, restaurer la mixité sociale et redonner des perspectives aux territoires d’outre-mer délaissés. L’autorité sans justice nourrit la révolte ; la liberté sans ordre fragilise la coexistence ; et désigner des communautés entières comme responsables aggrave les divisions.
La France se trouve devant une alternative décisive : reconstruire un socle commun de confiance ou laisser s’installer une logique de confrontation où chaque camp voit l’autre comme une menace. La guerre civile n’est pas écrite, mais l’affaiblissement du lien national peut en créer les conditions. Le véritable enjeu est d’empêcher que les Français cessent de se reconnaître comme membres d’une même communauté politique. Car si la peur et le désespoir conduisent les Français à réclamer un pouvoir toujours plus coercitif, la démocratie pourrait, au nom de sa propre sauvegarde, finir par sacrifier ses libertés.
Jean Marie Nol, économiste et juriste en droit public
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