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Abstention record en vue : mais pourquoi l’offre politique peine-t-elle autant à s’adapter aux demandes des Français ?

Abstention record en vue : mais pourquoi l’offre politique peine-t-elle autant à s’adapter aux demandes des Français ?
juin 21
04:00 2021
Temps de lecture : 7 minutes

PROBLÈME DÉMOCRATIQUE

Selon une enquête ViaVoice, 44% des Français affirment s’abstenir car « les politiques ne répondent pas à leurs attentes ». Pourtant, rarement les responsables politiques ont-ils autant couru derrière les sondages ou les cycles de chaînes d’info.

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Atlantico : Un sondage IFOP estime que l’abstention aux élections régionales et départementales de ce dimanche va tourner aux alentours de 60 %. Les facteurs d’explication semblent multiples. Comment expliquer ce désastre annoncé ?

Christophe Boutin : On rappellera d’abord que 63 % seulement des électeurs disent voter à chaque élection, que la participation ne cesse de baisser en règle générale aux élections en France depuis trente ans, et que c’est notamment le cas pour les élections régionales : presque 80 % de participation en 1986, à peine 50 % lors des élections de 2015. Ajoutons qu’en 2010 déjà nous étions passés en dessous de la barre des 50 % de participation, avec 46,3 %. Et si l’on attend ici une baisse sensible, qui pourrait atteindre 6 %, par rapport aux dernières élections, celles de 2015, il y avait eu 10 % de baisse entre 1986 et 1992 ou entre 1992 et 1998, et 16 % entre 2004 et 2010. Les élections régionales ont en fait toujours été le parent pauvre des élections locales en termes de participation, inférieure à celles des élections départementales et, plus encore, des élections municipales – toutes élections confondues, seules les élections européennes étant en dessous. Vous voyez que l’on peut donc relativiser « l’effondrement » qui est parfois évoqué. Il sera sans doute plus important pour les élections départementales, qui, du fait de la conjonction des deux et de la sur médiatisation des régionales, vont se retrouver, à une infime différence près, avec le même taux de participation que ces dernières.

Cela n’empêche pas bien sûr de se poser la question des explications que l’on peut donner à cette désaffection aux élections régionales, le problème étant qu’elles sont multiples et qu’il est bien difficile ici de dégager un seul critère. Sur un plan général, il est permis de penser que le mode de scrutin retenu, ce scrutin de liste complexe, avec des listes départementales, et qui a tendance à éloigner les candidats des électeurs, est un premier point important. Un deuxième critère, là encore général, résulte dans le fait que les citoyens peinent encore à comprendre les compétences des régions et leur place exacte dans le millefeuille territorial. À plus forte raison se sentent-ils éloignés de ces nouvelles « grandes régions » dans lesquelles on a souvent rassemblé de force tout et n’importe quoi, ces ensembles administratifs technocratiques sans identités, sans cultures, et dans lesquelles on retrouve la même distinction qu’au niveau national entre le monde des métropoles et celui, non pas cette fois de la « France périphérique », mais de la région périphérique. Autant d’éléments qui ne jouent pas pour les élections départementales, qui se tiennent elles dans le cadre géographique limité du canton, et avec un scrutin binominal qui rapproche les élus des électeurs, mais elles pâtissent ici, nous l’avons dit, du fait de passer sous silence au profit des seules régionales – ou à peu près.

Ce qui nous conduit à quitter les critères généraux pour évoquer les caractéristiques particulières de l’élection de 2021 pouvant jouer sur l’abstention. La première est bien sûr l’impact de la crise sanitaire, qui a occupé, phagocyté, le devant de la scène médiatique pendant des mois, faisant oublier les échéances électorales. Les élections ont été d’ailleurs décalées pour répondre aux nécessités de cette crise, mais ce décalage à la fin du mois de juin soulève d’autres problèmes. En effet, les élections coïncident ici avec la fin du couvre-feu, celle du port du masque, l’ouverture des terrasses, bref toute une série de nouvelles libertés accordées aux Français qui comptent bien en profiter, et si l’on ajoute à cela la question sportive ou celle des premiers véritables beaux jours, on a toute une série de paramètres extérieurs qui vont dans le sens d’une moindre participation.

Il y a quand même eu depuis quelque temps, me direz-vous, une tentative pour intéresser les électeurs, en « nationalisant » en quelque sorte ces élections locales, notamment bien sûr les élections régionales. En effet, certains leaders régionaux ont clairement laissé entendre que leur résultat à ces élections conditionnait leur éventuelle participation à l’élection. présidentielle. Par ailleurs, dans la perspective qu’évoquent les sondages d’un affrontement au second tour de la présidentielle de 2022 entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, le résultat du RN aux régionales, avec l’éventualité de la conquête d’une ou de plusieurs régions, est à prendre en compte. Pourtant, curieusement, on peut se demander si cette « nationalisation » des élections locales ne risque pas d’avoir l’effet inverse de celui escompté. Certains électeurs peuvent en effet ne voir ces élections de 2021 que comme une répétition ou une préparation de l’affrontement clef de la vie politique française, cette élection présidentielle qui n’est jamais que dans moins d’un an, et choisir de passer leur tour : à quoi bon en effet sanctionner ou soutenir un chef de l’État dont le mandat va être bientôt remis en cause, et qui, quoi qu’il en ait, est déjà bel et bien en campagne présidentielle.

Selon une enquête ViaVoice, 44% des Français affirment s’abstenir car « les politiques ne répondent pas à leurs attentes ». Les sondages d’opinion sur les attentes des Français sont pourtant nombreux. Les hommes politiques sont-ils dans l’incapacité d’adapter leur offre aux demandes des Français ? Les compétences régionales et départementales sont-elles trop loin des préoccupations des français pour mobiliser lors du vote ?

Effectivement, 44 % des Français évoquent le fait que, s’il y a abstention, c’est que les candidats et les projets ne répondent pas à leurs attentes – 41 % estiment  que c’est parce qu’ils ne comprennent pas leurs préoccupations. Ont-ils des doutes sur ces divergences ? Non, car ils sont très peu à penser que s’il y a abstention c’est parce que les Français manquent d’informations sur les enjeux politiques (13 %) ou ne connaissent pas bien les programmes et les propositions des candidats (13 % là encore). Mais en ce mois de juin 2021 68 % des Français estiment que leurs intérêts personnels et leurs idées sont mal représentées par les élus et les dirigeants politiques et, alors que la « Révolution » menée par Emmanuel Macron devait réenchanter le politique, si 12 % d’entre eux considèrent que leur intérêt pour la politique a progressé ces dernières années, ils sont 28 % à considérer qu’il a diminué.

Le décalage est particulièrement important lorsque l’on demande aux Français dans ce sondage qui peut effectivement « changer ce qui ne va pas ». Pour eux en effet, les acteurs prioritaires du changement sont les citoyens, à 52 %, et l’État, à 51 %, quand les partis et les dirigeants politiques ne seraient de tels acteurs que pour 42 %. Et il est très intéressant de noter ici le différentiel de neuf points existant entre « l’État » et « les dirigeants politiques », comme si les Français faisaient finalement toujours confiance à l’institution, ou aux institutions, mais plus vraiment aux hommes censés leur impulser une direction d’action.

Mais revenons effectivement aux attentes des Français. Dans ce même sondage que vous évoquez, quels sont les sujets dont ils aimeraient que l’on parle plus ? Dans l’ordre, la sécurité (40 %), le pouvoir d’achat (30 %) et l’immigration (30 %). L’environnement ? 19 %. L’égalité entre les femmes et les hommes ? 11 %. On constate clairement que les débats « sociétaux » dont on abreuve les Français ne les concernent pas, ou ne concernent une petite minorité d’entre eux. Leurs inquiétudes les plus profondes touchent toutes à la notion d’insécurité, qu’elle soit physique, économique ou culturelle, autant de domaines dans lesquels les différents gouvernements, bien au-delà de la seule présidence d’Emmanuel Macron, et qu’ils soient de droite ou de gauche, semblent avoir totalement abdiqué : le chômage persiste, le pouvoir d’achat des classes moyennes s’est effondré, l’insécurité atteint un tel niveau que l’on n’arrive même plus à en cacher l’ampleur, pas plus d’ailleurs que pour celle de l’immigration.

Il y a donc une abstention qui se nourrit de la lassitude des citoyens devant l’incapacité des gouvernements à se saisir des problèmes qu’ils estiment essentiel. Par ailleurs, dans le cas des élections locales à venir, aussi bien régionales que départementales, force est de constater que les compétences des collectivités concernées ne permettent de répondre que de manière ultra marginale à ces inquiétudes. Ainsi, les débats qui ont pu avoir lieu dans les médias, faisant s’affronter les têtes de liste aux élections régionales, et qui se sont concentrés, de manière très logique, sur les compétences des régions, en matière de transport, de tourisme, d’éducation ou d’économie, ont pu sembler à certains citoyens décalés par rapport à leurs attentes, et peu à même de les ramener aux urnes.

Les Français savent-ils réellement ce qu’ils attendent de leurs élus, même locaux ? Et des moyens qu’ils veulent mettre en œuvre pour y parvenir ?

Les Français attendent de leurs élus qu’ils répondent à leurs inquiétudes, et notamment que les choix politiques leur permettent, pour résumer les choses, de persévérer dans leur être, c’est à dire d’évoluer sans se renier ou sans courir le risque de disparaître dans un magma mondialisé, leur ouvrant la possibilité, pour eux-mêmes comme pour leurs enfants, d’avoir une vie meilleure. Ils veulent continuer à vivre comme ils le faisaient, avec un État qu’ils puissent respecter et une administration qui soit à leur service : un système éducatif qui, par la méritocratie, permette à leurs enfants de progresser ; une justice qui sanctionne sans faille tout ce qui porte atteinte au vivre-ensemble ; des FSI qui soient au service de l’ordre public et non de la protection d’une oligarchie ; un système de santé et de protection sociale efficace, ouvert grâce à leurs impôts à tous les membres de leur communauté, mais leur étant réservé. Bien sûr, tout cela semble plus relever des devoirs de l’État que des pouvoirs locaux, mais ce n’est pas si simple : les collectivités locales gèrent écoles, collèges et lycées, au moins dans leurs infrastructures ; elles mettent en place des  forces de sécurité ou des moyens de surveillance ; elles interviennent sur les infrastructures de transport et d’autres encore, payées par la communauté pour ses membres ; et il n’est pas jusqu’à l’urbanisme qui ne puisse pas lui aussi jouer un rôle face aux différentes attentes des Français.

Quant aux moyens que les Français seraient prêts à mettre en œuvre pour y parvenir, n’ayons aucun doute : il est permis de penser que, face à un choix clair, qui corresponde à leurs attentes, ils seraient tout à fait prêts aux plus grands efforts. Rappelons ici l’immense effort collectif fait par la France pour se relever après la Seconde Guerre mondiale – et cela bien au-delà de l’impact du plan Marshall. Alors en effet que le pays devait relever ses ruines, rétablir la concorde civile, rebâtir son économie, furent mis en œuvre toute une série de choix décisifs, bâtis sur l’impôt, qui conduisirent la France vers l’indépendance énergétique, vers un système éducatif et un système de santé qui ont longtemps été parmi les meilleurs du monde, et vers une Sécurité sociale qui faisait rêver les étrangers. Mais une telle politique, possible lorsqu’il s’agit de rassembler une communauté nationale unie, ne l’est plus face à un simple agrégat d’individus rassemblés sur un territoire de manière plus ou moins aléatoire. Où l’on retrouve Renan définissant la nation autour de « deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une » : « L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. » Sans cela, il n’est point de projet commun qui puisse aboutir.


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