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Déconstruire les discours de haine pour mieux les combattre

Déconstruire les discours de haine pour mieux les combattre
janvier 01
09:58 2021
Temps de lecture : 6 minutes

Expressions faciales représentant la haine, la jalousie et le désespoir (gravure datées de 1760 environ). Wikipedia/ Charles Le Brun; John Tinney, CC BY-SA

La loi initialement dite « sur les séparatismes » et rebaptisée « projet de loi confortant les principes républicains » entend entre autres réguler les appels à la haine et les dérives politiques extrémistes religieuses en particulier islamistes.

Présentée en conseil des ministres le 9 décembre, elle crée entre autres suite à l’assassinat de Samuel Paty, un nouveau délit de « mise en danger de la vie d’autrui par diffusion d’informations relatives à la vie privée, familiale ou professionnelle d’une personne permettant de l’identifier ou de la localiser ».

La question des discours de haine et de la radicalité politique ou religieuse a toujours existé. Proches de nous, le nazisme ou le terrorisme en sont des illustrations ; comme le sont les guerres de religion et le massacre des Amérindiens.

Tous ces événements, anciens comme modernes, ainsi que les discours qui les accompagnent, ont comme caractéristique commune de s’en prendre à ce qu’il y a de plus « autre ». Ils s’en prennent ainsi à une personne, une entité ou un groupe qui sont attaqués, décriés, insultés. Ils visent à l’exclusion totale, voire à l’anéantissement politique et social de « ces autres », dont le visage et les persécutions changent en fonction des lieux et des époques.

C’est ainsi que de nombreuses femmes furent persécutées, car accusées de sorcellerie en particulier à la Renaissance ; que les protestants le furent par les catholiques (nuit de la Saint Barthélémy en 1572 ; l’affaire Calas, qui donna à Voltaire l’occasion de dénoncer le fanatisme religieux).

Néanmoins, Internet et les réseaux sociaux entraînent une recrudescence de ces phénomènes. Ils permettent en effet non seulement d’attaquer directement des personnes (attaques ad hominem), souvent de manière anonyme, mais aussi de faire circuler et d’alimenter les positions et discours extrêmes, de manière immédiate et incontrôlable. Un message peut être ainsi relayé, en quelques secondes, à des milliers de personnes.

Discours différentialistes

Mais comment les discours désignent-ils ces autres, à haïr, à exclure, voire à éradiquer ? Surtout, comment peut-on décrypter ces discours d’une part, et les déconstruire d’autre part pour recréer du lien social ? Cela, à l’heure où de nouveaux mots en – isme et en -iste, qui sont par essence des mots catégorisants, font la une des journaux (« séparatisme ») et « islamo-gauchiste ». La question se pose d’autant plus que ces discours différentialistes, qui tendent à mettre en exergue de manière critique les caractéristiques d’un ou de plusieurs autres, vont dans le sens de l’exclusion et du discours de haine.

La haine a la plupart du temps des origines émotionnelles : parfois individuelle, et parfois collective, ses enjeux sont toujours liés à un même type de dynamique, fondée sur la peur de l’autre, ce qu’explique l’ouvrage à paraître prochainement La haine en discours, édité par Nolwenn Lorenzi Bailly aux éditions le Bord de l’eau, collection documents.

Dans le cas où la haine vise une seule personne, on parlera de harcèlement : les discours d’une ou plusieurs personnes convergent pour tenir des propos visant à isoler, mettre à part, faire se sentir mal, exclure une personne en particulier d’un groupe donné. Ces phénomènes, et le cyberharcèlement en particulier, peuvent être dévastateurs et bouleverser des vies de manière définitive. L’adolescence est une période de vulnérabilité qui fait des jeunes l’une des principales cibles du cyberharcèlement.

La cristallisation d’une persécution sur un individu est souvent associée au phénomène du bouc émissaire, mis en évidence par René Girard. Le « tous contre un » se manifeste à travers le processus de désignation d’un bouc émissaire qui permet au groupe de refaire son unité contre une personne à travers le partage d’une émotion haineuse.

Lorsque plusieurs personnes font l’objet d’un discours de haine, le processus est le même, mais ce cadre discursif s’étend à la persécution : on peut dire qu’il devient programmatique dans le sens où il tend à s’organiser de manière systématique, comme cela fut le cas pour le génocide des Tutsi au Rwanda, ou ceux perpétrés par le nazisme.

Dans la langue française, la stigmatisation est facilitée, entre autres processus, par le système linguistique lui-même. La détermination obligatoire des substantifs, et l’article pluriel en particulier, permet de désigner en les isolant certains groupes de personnes, juste en les dénommant : « les juifs », « les homosexuels », « les roms »… Pour ne prendre que cet exemple de l’emploi de l’article défini, il agit comme un marqueur de démarcation inclusif ou exclusif d’un groupe, d’une communauté de personnes supposées avoir des caractéristiques communes entre elles, qui les (dé)marquent, les mettent à part, les excluent des autres selon certains critères.

Langue reformatée

Le simple fait de parler de certains groupes de personnes par rapport à d’autres selon des caractéristiques implicitement définies devient déjà un facteur de développement possible du discours de haine, car il entre dans une dynamique d’opposition – « les femmes », versus « les hommes » ; « les bons croyants » versus « les mécréants » (discours qui fonde le discours de haine terroriste de l’EI) ; « les riches » versus « les pauvres »)-, et de distinctions (fondées sur toute une palette de critères possibles, y compris de races).

Parallèlement au système de la langue même qui s’organise cognitivement d’une telle manière qu’il semble impossible, de fait, d’échapper à une catégorisation du monde, un travail de manipulation, voire de resignification des mots est parfois opéré pour mettre la langue au service d’une idéologie.

Ce type de processus linguistique, où la langue est reformatée au point que l’on donne aux mots un sens nouveau, a été mis en évidence par Georges Orwell dans son roman 1984. Mais cela s’est également produit dans la réalité du discours nazi, dont le processus de construction a été quotidiennement décrit par Viktor Klemperer, dans le livre La langue du IIIème Reich.

Documentaire, diffusé sur Arte, sur la vie de Victor Klemperer.

Dans ce livre, Klemperer explique par exemple comment le terme « sous-homme » est une invention de la LTI (la langue du IIIème Reich) (p.80). Il explique encore la manière dont la LTI a banni le mot « système » de l’allemand au profit du mot « organisation », parce que les nazis :

« n’ont pas de “système”, ils ont une “organisation”, ils ne systématisent pas avec l’entendement, ils cherchent à entrer dans le secret de l’organique » (p.140).

Ce processus de distinction et catégorisation est d’autant plus complexe, qu’il nous aide, dès le plus jeune âge, à comprendre le monde et à organiser nos connaissances et savoirs. Nous fondons ainsi nos connaissances sur nos compétences à distinguer les choses les unes des autres de manière de plus en plus fine. Un animal d’un humain, puis au sein du règne animal, un mammifère d’un oiseau, puis au sein des mammifères, un chien d’un chat etc.

Il est donc particulièrement compliqué d’accepter que ce phénomène de catégorisation, qui nous est indispensable pour apprendre, acquérir de nouvelles connaissances, puisse également se transformer à un moment donné en processus de réduction simplificatrice.

Stéréotype

On arrive à ce point à la notion de stéréotype qui conduit à attribuer certaines caractéristiques de manière systématique à certaines personnes, du fait qu’elles partagent en effet, qui une idéologie, qui une croyance ou culture religieuse, qui une orientation sexuelle, qui une origine.

Or, de fait, ce n’est pas parce que des personnes sont susceptibles de partager une caractéristique, qu’elles se ressemblent en tout point. Bien au contraire, ce qui distingue ces personnes au sein d’une même association par caractéristique commune est largement supérieur à ce qui les y rassemble. Aussi, d’une certaine manière, le discours de haine et de radicalisation émane-t-il du fait qu’à un moment donné les personnes ont renoncé à aller au bout de ce processus de distinction, discrimination qui fonde le savoir et la connaissance.

En ce sens, la discrimination au sens négatif est le fruit d’une paresse cognitive qui tend à regrouper sous un même label des éléments qui n’ont en réalité qu’un seul et unique trait en commun.

Ce phénomène rejoint celui d’essentialisation. Il s’accommode également de la tendance à accuser l’autre de nous faire ressentir les émotions que nous ressentons.

C’est cette forme de paresse cognitive qui nous conduit à isoler « l’autre » dans nos discours, dans un accusateur « toi, tu es ceci/cela/comme ceci/comme cela, donc je te rejette pour cette raison unique » (et quelles que soient toutes tes autres caractéristiques, traits, goûts, etc.). Le discours de haine est ainsi d’abord un discours qui renonce à la richesse de l’altérité. Il réduit l’autre à une tête d’épingle de ce qui le constitue comme personne dans son ensemble. Le discours de haine est en cela un discours réductionniste.

Au-delà de la mise en exergue d’une caractéristique, d’un trait, unique, il s’agit d’envisager tous les éléments qui font qu’une personne est unique ; et d’apprendre ainsi à désolidariser les individus de stéréotypages globaux souvent abusifs « les immigrés, les vieux, les jeunes, etc. »

Changement de paradigme

En ce sens, l’une des manières de lutter contre les manifestations discursives de la haine réside dans la diversification des approches d’autrui, dans le développement de la connaissance, du savoir – de l’autre, mais aussi du monde, de ce que signifie pour chacun être juif, arabe, bisexuel, financier, roux, chinois, etc.

Cela passe par une attention à nos propres prises de paroles (qui s’organisent en « moi je/toi tu », « elles et ils/eux ils ») ; aux choix des mots que nous utilisons, à leur précision. Apprendre à exprimer nos ressentis, nos émotions en disant « je » et à nuancer notre vocabulaire et les interprétations que nous faisons des dires et comportements d’autrui constituent certaines des clefs pour sortir de ce processus.

Il s’agit donc, également, de continuer à affiner et renforcer nos capacités et compétences linguistiques à distinguer et, d’une certaine manière, de chercher à opérer encore plus de distinction, à catégoriser encore plus finement le monde pour ne pas, justement, être tenté de le diviser en quartiers grossiers ou en cases prédéfinies dans lesquelles enfermer les individus.

Il s’agit alors d’éduquer à la variation, à la discrimination et ce tout au long de la vie. Voire de changer de paradigme, en passant de celui de la différence à celui de diversité. Ce changement de paradigme peut aussi se faire par la maîtrise du langage, de l’adresse à l’autre en même temps que la manière de parler des autres.


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