Je suis Français, d’origine martiniquaise. Et je porte en moi une mémoire que je n’ai pas choisie. Une mémoire qui ne s’efface pas. Elle s’inscrit dans le corps, dans l’esprit, dans cette part silencieuse de soi qui encaisse, observe, et n’oublie jamais tout à fait.
Mes souvenirs remontent à l’enfance. À cette jeune fille si jolie, dans une cour d’école de Montrouge, lors d’un séjour lié au congé administratif de ma mère, aujourd’hui appelé congé bonifié. Nous avions tout juste dix ans. Elle me regarde, esquisse un rictus, et lâche cette phrase, presque anodine pour elle, fondatrice pour moi :
Je « Tu es noir, et tu as le nez en pâté. »
On croit parfois que ces mots glissent. Ils ne glissent pas. Ils s’accrochent.
Plus tard, dans le métro parisien, à une époque où les visages comme le mien étaient encore moins visibles, je découvre une autre forme de violence. Plus insidieuse. Les regards qui s’attardent. Les gestes déplacés. Ces mains qui se tendent vers mes cheveux sans y être invitées, comme si mon corps n’était pas tout à fait le mien.
« Tes cheveux sont doux », disent-ils.
Comme on parle d’une matière. Comme on touche un objet.
Puis viennent les années d’adolescence. Un bus, à Vitry, en direction du lycée de Choisy. Je m’assoupis et ne descends pas à la bonne station. Je suis réveillé brutalement, expulsé violemment, sans explication claire. Le conducteur avait pourtant compris. Moi aussi. Il n’y avait rien à dire. Tout était déjà dit.
Et puis il y avait, à ce même lycée, ce surveillant général corse qui m’attendait au portail tous les matins pour me lancer une réflexion désobligeante. Fier de moi, de mes origines, je croyais ne pas être touché par cette méchanceté gratuite. Je me trompais. Le fait est que je n’ai jamais oublié.
Et il y a l’université. L’excellence académique, censée protéger, ouvrir, et réparer peut-être. Sorti major de ma quatrième année de droit, titulaire de ce que l’on appelle aujourd’hui un master 2, puis du certificat d’aptitude à la profession d’avocat, je me heurte à une autre réalité. Celle, plus feutrée, des portes qui ne s’ouvrent pas. Des recommandations qui ne suffisent pas. Des silences qui valent refus.
C’est un avocat antillais qui guida mes premiers pas, Marcel Manville, ce qui fit que je mis à l’écart ce racisme latent — présent à cette époque au sein du barreau parisien.
Mais il y a aussi la violence nue. Brutale. Un matin à la faculté de droit d’Assas. Une cafétéria presque vide. Cinq jeunes hommes habillés de manière paramilitaire. Une agression. Rapide. Ciblée. Le corps comme exutoire. La peur comme langage.
Je dois mon salut à un réflexe : crier, appeler, être entendu par un autre étudiant africain, au loin. Sans cela, l’histoire aurait pu basculer.
Et comme si cela ne suffisait pas, il y a ces échos venus d’ailleurs, qui résonnent pourtant de la même manière. Sur un court de tennis, en échange avec une amie américaine, dans l’État de New York, une voiture passe. Une voix crie :
« Nigger ! Nigger ! »





