À Balata, l’extension de la résidence accueil « 360 degrés » a été inaugurée le 27 mai par le préfet Étienne Desplanques et l’association Allô Héberge-moi, dans le cadre de la Semaine nationale des pensions de famille.
Huit logements de plus pour des personnes sorties de la rue, isolées ou fragilisées par la maladie. Un dispositif modeste par sa taille, mais qui touche un point névralgique : dans une île qui vieillit et s’appauvrit plus vite qu’ailleurs, savoir loger durablement les plus vulnérables devient un enjeu de société.
Inauguration de l’extension de la résidence accueil « 360 degrés » de Balata, en présence d’Étienne Desplanques, préfet de la Martinique, de Yannick Decompois directeur de la DEETS, de Lucien Eloidin, directeur général de l’établissement (association Allô Héberge-moi) , de partenaires et de résidents
Il aura fallu une matinée, quelques discours et un ruban coupé pour mesurer le chemin parcouru par ces hommes et ces femmes que la résidence « 360 degrés » accompagne. Certains vivent ici depuis trois ans, d’autres depuis dix. Tous étaient, un jour, de l’autre côté : la rue, l’hôpital psychiatrique, l’errance du centre-ville de Fort-de-France. La pension de famille leur a offert ce que ni l’hébergement d’urgence ni le logement social classique ne savaient leur donner : un toit à eux, sans échéance, et un collectif pour ne plus être seuls. C’est ce modèle, longtemps resté la « dernière roue du carrosse », que l’État veut désormais développer en Martinique.
Le chaînon manquant entre la rue et le logement
La stratégie est nationale et porte un nom : le logement d’abord. Son principe est simple. Pour sortir une personne de la grande précarité, il faut commencer par la loger, plutôt que d’attendre qu’elle ait réglé tous ses problèmes avant d’accéder à un toit. Or, entre l’hébergement d’urgence, conçu pour les personnes à la rue, et le logement autonome, qui suppose une grande indépendance, un segment entier manquait. Des décennies durant, ces publics intermédiaires, marqués par l’isolement, la marginalité ou des troubles psychiatriques, sont restés sans solution adaptée. La pension de famille comble précisément ce vide. On peut y rester six mois comme dix ans, le temps de se stabiliser avant, parfois, de rejoindre un logement ordinaire.
« Entre la rue et le logement autonome, il manquait un chaînon. La pension de famille, c’est ce trait d’union que nous sommes en train de construire. »
Du logement, pas de l’hébergement
La nuance est essentielle aux yeux de Lucien Eloidin, directeur général de l’établissement. Ici, les résidents ne sont pas hébergés : ils signent un bail, paient un loyer et habitent chez eux. Les T2 de l’extension se louent à moins de 200 euros par mois, un niveau rendu possible par l’appui de l’État et d’un opérateur bâtisseur. À ce logement s’ajoute un accompagnement quotidien, social et médico-social, qui fait toute la différence. L’orientation passe par le service intégré d’accueil et d’orientation, porte d’entrée qui assure le suivi du parcours résidentiel, souvent en lien avec l’hôpital psychiatrique ou les autres structures sociales. L’objectif n’est pas seulement d’héberger : c’est de stabiliser des personnes pour qui les troubles psychiques constituent l’un des principaux freins au maintien dans un logement.
« On dit qu’on bâtit une maison, mais qu’on crée un foyer. C’est le foyer qui est le moteur du rétablissement des personnes que nous accompagnons. »
Une île qui vieillit et s’appauvrit
Si la résidence « 360 degrés » accueille d’abord des publics fragilisés par la maladie ou la rue, elle éclaire un défi bien plus large. La Martinique est la région la plus âgée de France. Les 60 ans et plus, qui représentaient un quart de la population en 2016, en formeront 40 % dès 2030, sur un territoire qui ne comptait plus que 355 500 habitants au 1er janvier 2025. Ce vieillissement s’accompagne d’une précarité marquée : près d’un Martiniquais sur quatre vit sous le seuil de pauvreté, et plus de 30 % des 75 ans et plus sont concernés. Beaucoup d’aînés cumulent ainsi faibles ressources, isolement et perte d’autonomie : d’ici 2030, le nombre de seniors en dépendance sévère devrait progresser de 30 %. Dans ce contexte, la question posée par les pensions de famille, comment loger et maintenir chez elles les personnes les plus fragiles, dépasse de loin le seul public de la grande exclusion. Elle dessine l’un des grands chantiers sociaux de la Martinique des prochaines années.

LA SITUATION DE LA MARTINIQUE
355 500 habitants au 1er janvier 2025, une population en recul pour la cinquième année consécutive, un âge moyen de 48 ans et 33 % de la population âgée de 60 ans et plus : la Martinique est aujourd’hui la région de France où la part des personnes âgées est la plus élevée. Dans ce contexte, loger et accompagner les plus fragiles n’est plus une option, c’est une urgence.
Lever les freins : foncier, acceptabilité, solidarité
L’État affiche un objectif ambitieux : 90 places supplémentaires à l’horizon 2027-2028, alors que huit viennent seulement d’ouvrir. Le modèle économique, lui, a trouvé son équilibre, l’État finançant le fonctionnement et des opérateurs portant la construction. Restent deux obstacles. Le foncier d’abord, le plus souvent public et détenu par les communes, qui suppose un dialogue patient avec les élus. L’acceptabilité ensuite : installer une pension de famille suscite encore des craintes dans le voisinage, parfois chez les élus eux-mêmes, par méconnaissance de structures pourtant très encadrées. À ces conditions s’ajoute la nécessité d’un collectif solide : associations, bailleurs sociaux longtemps réticents et financeurs publics doivent avancer ensemble. C’est tout le sens de cette Semaine nationale des pensions de famille, qui entend mieux faire connaître des réussites encore trop discrètes.
« On ne parviendra pas à lutter contre la marginalité et l’isolement sans cet effort de solidarité. À côté du rappel à la loi, il faut une main tendue. »
Un modèle à faire grandir
L’histoire mise en avant ce matin-là était celle d’un homme jadis livré à l’errance et à la dépendance dans le centre-ville de Fort-de-France, aujourd’hui stabilisé et engagé dans un parcours d’insertion. Des trajectoires de cette ampleur restent rares, mais elles tracent une voie. Avec ces huit logements de Balata, la Martinique avance d’un pas dans la construction de ce « trait d’union » entre la rue et le logement autonome. Pour une île confrontée à la fois à la pauvreté et à un vieillissement rapide, l’enjeu dépasse la réussite de quelques-uns : il s’agit d’inventer, dès maintenant, les solutions de logement accompagné dont les plus fragiles auront besoin demain.
Philippe Pied






