Face aux conséquences d’une sécheresse qui dure depuis avril, la filière banane a décidé de venir en aide aux éleveurs bovins de Martinique. Après deux premières livraisons représentant 7 tonnes de bananes, soit environ 35 000 fruits, Jean-Claude Marraud des Grottes, président de Banamart, veut aller beaucoup plus loin. Il estime que les producteurs pourraient mobiliser jusqu’à 300 tonnes de bananes par semaine pendant trois mois. Une opération menée avec la CODEM et son président André Prosper, qui illustre, selon lui, la nécessité de cesser d’opposer les différentes filières agricoles martiniquaises. Interview.
Antilla : Comment est née cette opération de solidarité entre les producteurs de bananes et les éleveurs de la CODEM ?
Jean-Claude Marraud des Grottes : Les producteurs de bananes ne pouvaient pas rester insensibles face à la dégradation de la situation de la filière élevage et notamment de la CODEM. Avec André Prosper, son président, nous nous sommes donc rapprochés.
Il faut savoir que la banane est particulièrement appréciée des bovins. Un bovin peut en consommer jusqu’à 40 kilos par jour. En période de sécheresse, elle lui apporte notamment de l’eau, mais également du potassium, du magnésium et différents éléments nutritifs. C’est un aliment qui est d’ailleurs conseillé dans certaines situations par les vétérinaires.
Et les vaches en raffolent véritablement. La banane verte est consommée entièrement, avec la peau. Quand vous les voyez manger, vous comprenez immédiatement que ce n’est pas simplement un aliment de substitution pour elles, c’est presque une friandise.
Nous ne pouvions donc pas rester sans rien faire lorsque nous avons entendu André Prosper annoncer que la CODEM avait déjà recensé environ 200 bovins morts depuis avril. C’est considérable et, selon les informations dont nous disposons, très supérieur à ce que l’on observe habituellement.
Nous avions d’ailleurs déjà développé des relations entre nos deux filières. Lors du Salon de l’agriculture, Banamart avait notamment accompagné Biguine, la vache brahmane martiniquaise, et les autres animaux présents avec elle. Nous avions fourni des bananes vertes pendant leur séjour dans l’Hexagone. L’éleveur qui les accueillait nous expliquait qu’avec la banane, il réussissait beaucoup plus facilement à gérer les brahmanes, qui sont des animaux avec du caractère.
Deux opérations ont déjà été menées. Quels volumes ont été distribués ?
La semaine dernière, une exploitation bananière du Nord a offert 4 tonnes de bananes, soit environ 20 000 bananes, aux producteurs de la CODEM.
Ce matin, nous avons renouvelé l’opération avec environ 3 tonnes supplémentaires, or nearly 15 000 bananes.
Cela représente donc déjà 7 tonnes, environ 35 000 bananes, offertes aux éleveurs en quelques jours.
Mais ce que nous avons fait jusqu’ici n’est qu’un début.
Lorsque nous avons discuté avec André Prosper et avec les éleveurs, j’ai compris une chose essentielle :
même si la pluie revenait immédiatement, les pâturages ne seraient pas reconstitués du jour au lendemain. Il faudra environ trois mois avant qu’ils puissent de nouveau fournir normalement de l’herbe aux troupeaux.
Pendant ces trois mois, les animaux continueront donc à souffrir si les éleveurs ne trouvent pas des solutions alimentaires alternatives. Et acheter du fourrage pendant plusieurs semaines représente évidemment un coût très lourd pour une exploitation.
Jusqu’où Banamart pourrait-il aller pendant ces trois mois ?
Je veux être beaucoup plus ambitieux.
Si nous réussissons à mobiliser les producteurs, nous avons potentiellement la capacité d’aller jusqu’à 300 tonnes de bananes par semaine pendant douze semaines.
À raison d’environ 5 000 bananes par tonne, cela représenterait environ 1,5 million de bananes chaque semaine.
Il y aurait, selon les éléments qui nous ont été communiqués, environ 7 000 bovins actuellement confrontés aux conséquences de la sécheresse. Avec de tels volumes, cela représenterait de l’ordre de 200 bananes par bovin et par semaine.
La banane peut être donnée directement à l’animal, mais elle peut également être associée au fourrage. Des éleveurs nous expliquaient par exemple que lorsque le foin est extrêmement sec, les bovins peuvent être réticents à le consommer. Mélanger de la banane avec ce fourrage permet alors de rendre l’ensemble beaucoup plus appétissant.
Pour nous, l’enjeu est donc maintenant de voir comment tenir pendant les douze semaines nécessaires à la reconstitution des pâturages.
Donner 300 tonnes de bananes par semaine suppose tout de même une organisation logistique considérable…
Oui, et c’est probablement le principal sujet.
Les producteurs offrent les bananes. Mais ensuite, il faut transporter ces volumes depuis les exploitations, qui peuvent être situées à Basse-Pointe, au Lorrain, au Robert ou ailleurs, jusqu’aux élevages, dont beaucoup sont situés dans le Sud.
Ce matin, par exemple, le producteur a également mis son camion à disposition et mobilisé quelqu’un pratiquement toute la journée pour effectuer la livraison. À petite échelle, cela peut fonctionner ainsi. Avec plusieurs centaines de tonnes, il faut évidemment une organisation beaucoup plus structurée.
André Prosper travaille sur cette question. Il a indiqué avoir obtenu un soutien de la de l’Etat et de la DAAF pour le transport. C’est indispensable, parce que nous pouvons mobiliser le produit, mais il faut ensuite être capable de le faire parvenir aux éleveurs.
En France hexagonale, face à certaines situations de sécheresse, on voit même les moyens de l’État être mobilisés pour transporter du fourrage. Il faut réfléchir de la même manière ici si la situation l’exige.

La sécheresse frappe durement l’élevage. La filière banane est-elle elle aussi touchée ?
Évidemment. Et c’est justement ce qui donne encore davantage de sens à cette solidarité.
La pluie n’est pas véritablement revenue. Nous avons toujours un déficit hydrique extrêmement important. Les petites pluies que nous avons pu avoir depuis avril ne suffisent absolument pas à compenser la situation.
Quand vous voyez l’état de certains pâturages aujourd’hui, alors que nous sommes presque au 15 août, c’est impressionnant. Et ce n’est pas seulement l’élevage ou la banane qui souffrent. Toute l’agriculture martiniquaise est concernée. J’entendais encore des agriculteurs expliquer qu’ils ne récoltaient parfois même pas la moitié de certains fruits ou légumes.
Pour la banane, il y a en plus un décalage entre la sécheresse et le moment où nous en mesurons réellement les conséquences.
Nous avons déjà perdu environ 15 % de volume sur certaines périodes, mais nous savons que les dégâts vont apparaître davantage encore dans les mois qui viennent.
Lorsqu’un régime sort, il faut environ douze semaines avant sa récolte. Cela signifie que les effets du manque d’eau que nous constatons aujourd’hui se retrouveront dans les récoltes trois mois plus tard. Le régime sera plus petit, les fruits seront plus petits et nous perdrons du tonnage.
Nous savons donc déjà que nous risquons d’enregistrer des pertes importantes entre septembre et décembre.
Pour les éleveurs, la conséquence est beaucoup plus immédiate : une vache ne peut évidemment pas attendre trois mois avant de manger. Lorsque le pâturage disparaît, le problème se pose immédiatement.
C’est précisément pour cela que, même si nous sommes nous-mêmes touchés, nous devons aider.
Quand je vois ces pâturages complètement desséchés, cela me fend le cœur. Pour un agriculteur, voir le travail d’un autre agriculteur détruit est quelque chose que l’on comprend immédiatement. Pour nous, ce serait comme voir une bananeraie entièrement couchée après un cyclone.
Vous voulez également faire de cette opération un symbole de solidarité entre les différentes filières agricoles martiniquaises…
C’est même le message principal.
Il faut arrêter d’opposer en permanence la banane à la canne, la banane à la diversification ou les différentes agricultures entre elles.
Nous sommes tous agriculteurs. Nous avons les mêmes problèmes et nous exerçons fondamentalement le même métier.
Comment pourrais-je aller voir des producteurs de bananes et leur dire : « Les éleveurs ont perdu 200 bêtes, les pâturages sont détruits, mais ce n’est pas notre problème » ?
Ce serait incompréhensible.
Au contraire, je leur demande aujourd’hui de donner des bananes, potentiellement jusqu’à 300 tonnes par semaine, pour venir en aide à d’autres agriculteurs. Et ils sont prêts à le faire.
C’est cela qu’il faut retenir de cette opération : au lieu de nous chamailler entre filières, mettons-nous ensemble.
Et ce message est particulièrement important en Martinique.
Vous estimez donc que la banane et la diversification ne doivent surtout pas être présentées comme concurrentes ?
Absolument.
On entend souvent dire que la banane empêcherait la diversification agricole ou qu’elle prendrait toutes les terres et toutes les aides. C’est beaucoup plus compliqué que cela.
Chez Banamart, par exemple, environ 80 de nos producteurs font également de la diversification, sur environ 160 hectares. Ils produisent des fruits, des légumes, des agrumes et différentes cultures en complément de la banane.
L’organisation de la filière banane leur apporte d’ailleurs une sécurité économique. Les producteurs disposent de recettes régulières, ce qui leur permet aussi de financer d’autres productions.

Le vrai enjeu pour la diversification est beaucoup plus celui de l’organisation.
Vous pouvez produire énormément de courgettes ou de concombres, mais si tout arrive au même moment sur le marché, les prix s’effondrent et une partie de la production peut finir par être perdue.
Et vous ne pouvez pas demander à la grande distribution de vous acheter dix tonnes une semaine si vous êtes incapable d’en fournir régulièrement ensuite. Dans ce cas, elle se tourne vers l’importation.
Produire ne suffit donc pas. Il faut être organisé pour produire, mais également pour vendre.
C’est ce que montrent des structures comme Banamart, la CODEM ou les organisations de la filière canne. Toutes les agricultures sont aidées d’une manière ou d’une autre, mais pour accéder à beaucoup de dispositifs, notamment européens, il faut disposer de filières et d’organisations professionnelles capables de porter les dossiers.
Vous considérez également qu’il existe encore des terres permettant de développer cette diversification ?
Oui. Il ne faut pas laisser penser que la diversification serait impossible parce que toutes les terres seraient prises par la banane ou la canne.
La Martinique compte encore plusieurs milliers d’hectares de friches. Les chiffres dont je dispose font état d’environ 8 100 hectares identifiés comme friches, dont une partie présente un fort potentiel agricole.
La banane représente de l’ordre de 4 300 hectares et environ 4 300 emplois à temps plein. La canne occupe elle aussi plusieurs milliers d’hectares.
Mais il reste un potentiel foncier.
À mes yeux, avec environ un millier d’hectares supplémentaires correctement organisés et consacrés au vivrier et à la diversification, il serait déjà possible de faire évoluer très sensiblement la part de la production locale.
Il faut donc travailler sur la mobilisation du foncier, l’organisation des producteurs, les débouchés et les financements plutôt que de désigner une filière comme responsable des difficultés d’une autre.
Dans la prochaine programmation européenne, nous voulons d’ailleurs défendre, avec Eurodom, des moyens supplémentaires très importants en faveur de la diversification, avec un objectif que nous souhaiterions porter jusqu’à 50 millions d’euros.
Mais pour pouvoir défendre efficacement ce type de demande, il faut précisément que le monde agricole martiniquais soit capable de parler collectivement.
Cette opération avec la CODEM en apporte la démonstration.
Aujourd’hui, ce sont les éleveurs qui sont dans une situation extrêmement difficile et les producteurs de bananes peuvent leur venir en aide. Demain, ce sera peut-être une autre filière qui aura besoin de la solidarité des autres.
La moralité est simple : plutôt que de nous opposer, mettons-nous ensemble. C’est probablement l’un des messages les plus importants que l’agriculture martiniquaise puisse envoyer aujourd’hui.
Propos recueillis par Philippe Pied.





