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    Home » André Prosper : « Aujourd’hui, nous sommes dans la sauvegarde de l’élevage bovin martiniquais »
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    André Prosper : « Aujourd’hui, nous sommes dans la sauvegarde de l’élevage bovin martiniquais »

    August 13, 2026No Comments
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    Président de la CODEM, André Prosper décrit une situation qu’il qualifie de « catastrophe exceptionnelle » pour l’élevage bovin martiniquais. Après plusieurs mois d’une sécheresse particulièrement sévère, les pâturages sont épuisés, les animaux maigrissent et les mortalités augmentent. L’aide apportée par Banamart, la filière canne, le Crédit Agricole, Martinique Nutrition Animale et les services de l’État permet aujourd’hui, selon lui, d’éviter le pire. Mais au-delà de l’urgence, André Prosper estime que cette crise révèle des faiblesses anciennes : manque de réserves fourragères, ressources en eau insuffisamment mobilisées, terres inexploitées, sous-produits agricoles peu valorisés et absence d’une véritable organisation territoriale de la production.

    Antilla : Quelle est aujourd’hui la situation dans les élevages bovins de Martinique ?

    André Prosper : Nous traversons une catastrophe exceptionnelle. Je n’ai jamais connu un carême aussi dur.

    Nous avons déjà connu des périodes sèches, mais cette fois, la rudesse et surtout la durée du phénomène sont impressionnantes. Nous arrivons pratiquement au 15 août et, dans de nombreux endroits, il n’y a pratiquement plus rien au sol pour nourrir les animaux.

    Les zones d’élevage importantes, notamment la Caravelle et le Sud de la Martinique, sont particulièrement concernées.

    La CODEM représente environ 140 éleveurs et 8 000 bovins au sein de la filière organisée. À l’échelle de la Martinique, on estime le cheptel à environ 20 000 bovins.

    Sur le premier semestre, nous avons déjà enregistré plus de 250 morts, contre environ 130 sur la même période l’année précédente. Et au moment où nous parlons, nous approchons, selon les remontées dont nous disposons, des 300 animaux morts.

    De quoi meurent aujourd’hui ces animaux ?

    Le problème fondamental est qu’il n’y a plus suffisamment d’herbe.

    Nous pouvons acheter du granulé ou d’autres compléments, mais un bovin reste un herbivore. Il a besoin de fibres et d’herbe pour que son système digestif fonctionne correctement.

    Or nos fournisseurs habituels de fourrage sont eux-mêmes confrontés à la sécheresse. L’herbe n’a pas poussé et ils ne peuvent plus nous approvisionner normalement.

    Certains animaux arrivent aujourd’hui dans ce que l’on appelle une cachexie, c’est-à-dire un état d’amaigrissement extrême. Ils ont perdu leurs réserves de graisse et leur masse musculaire. Ils deviennent tellement faibles qu’ils tombent et ne parviennent parfois plus à se relever.

    Nous voyons même des animaux qui, parce qu’ils ne trouvent plus rien à manger, essaient de consommer du carton ou du plastique.

    Aujourd’hui, nous ne sommes même plus dans une logique consistant à faire grossir les animaux.

    Nous sommes dans la sauvegarde.

    L’objectif est de les maintenir en vie et de réduire autant que possible la mortalité.

    C’est dans ce contexte que Banamart intervient avec des livraisons de bananes ?

    Oui, et cette aide est extrêmement importante.

    Nous travaillons depuis longtemps avec la filière banane. Les éleveurs installés à proximité de certaines exploitations ou stations bananières récupèrent déjà des bananes pour leurs animaux.

    Les bovins en raffolent.

    Dans la filière porcine également, des éleveurs utilisent depuis longtemps la banane en complément de l’alimentation.

    Aujourd’hui, Banamart nous propose des volumes très importants.

    Il s’agit essentiellement d’écarts de tri, c’est-à-dire de bananes qui ne peuvent pas être commercialisées en raison de leur taille, d’un défaut esthétique ou d’une égratignure, mais qui restent parfaitement utilisables pour l’alimentation animale.

    Ces bananes nous sont mises gratuitement à disposition.

    Banamart nous indique pouvoir mobiliser plusieurs centaines de tonnes par semaine si nous sommes capables d’organiser leur acheminement jusqu’aux élevages.

    La banane peut-elle réellement remplacer l’herbe ?

    Non. Il faut être très clair : la banane ne remplace pas l’herbe.

    Mais elle apporte des glucides, de l’énergie et notamment de l’amidon. Si nous disposons parallèlement d’un minimum de fibres ou de fourrage, elle devient un complément extrêmement utile.

    Encore une fois, aujourd’hui, notre objectif n’est pas d’obtenir des performances normales d’élevage.

    Nous cherchons d’abord à sauver les animaux.

    Le problème devient donc également celui du transport ?

    Exactement.

    Donner des centaines de tonnes de bananes ne sert à rien si nous ne pouvons pas les transporter jusqu’aux exploitations.

    La CODEM n’a pas les moyens financiers de louer chaque semaine suffisamment de camions pour récupérer les fruits dans différentes exploitations et les distribuer sur toute la Martinique.

    C’est là que l’intervention de l’État a été déterminante.

    Le préfet de la Martinique et les services de la DAAF ont pris le problème à bras-le-corps et décidé de mobiliser des moyens permettant d’accompagner le transport. Des camionneurs peuvent ainsi être mobilisés pour acheminer les bananes vers les secteurs d’élevage.

    Sans cette aide logistique, nous ne pourrions pas profiter pleinement de la solidarité de Banamart.

    Vous êtes en revanche très critique à l’égard des collectivités et des élus martiniquais…

    Oui, et je l’assume.

    J’ai sollicité le président de la CTM. Je n’ai pas été reçu. J’ai interpellé les élus martiniquais par voie de presse et, selon moi, personne n’est venu nous demander concrètement ce dont nous avions besoin.

    Je représente une coopérative de 140 adhérents et environ 8 000 bovins. Lorsque l’on parle autant de souveraineté ou d’autonomie alimentaire en Martinique, je considère que la situation actuelle aurait dû entraîner une mobilisation beaucoup plus importante.

    Je suis profondément déçu.

    Je suis également très critique à l’égard de la Chambre d’agriculture. Nous avions alerté sur la gravité de la situation et j’ai été très surpris d’entendre ensuite que l’ampleur du problème n’avait pas été mesurée.

    À un moment où des animaux meurent réellement dans les exploitations, chacun doit prendre ses responsabilités.

    Qui vous aide aujourd’hui concrètement ?

    Il faut aussi savoir dire lorsque les gens répondent présents.

    Nous avons d’abord Banamart, qui met gratuitement des bananes à notre disposition.

    Nous avons également l’appui de la SICA Canne Union, qui met à disposition des produits issus de la canne.

    The Crédit Agricole s’est dit prêt à examiner des solutions concernant les échéances de prêts des éleveurs pendant cette période difficile.

    Nous avons aussi Martinique Nutrition Animale, qui travaille avec nous sur le prix des aliments destinés aux animaux.

    Et nous avons the government, à travers le préfet et la DAAF, notamment pour la question du transport.

    Je le dis clairement : sans cette mobilisation de partenaires privés et sans l’aide de l’État, la situation de la filière serait encore beaucoup plus grave.

    Même si la pluie revient maintenant, combien de temps faudra-t-il pour retrouver des pâturages normaux ?

    Il faut compter environ trois mois.

    La situation est telle que les bovins ont parfois consommé l’herbe jusque très près des racines. La strate végétale est extrêmement dégradée.

    Il ne suffit donc pas qu’il pleuve demain pour que les animaux puissent recommencer à pâturer normalement la semaine suivante.

    Il faut permettre à l’herbe de repousser et de retrouver suffisamment de matière.

    Nous devons donc trouver de quoi nourrir les troupeaux pendant environ trois mois supplémentaires, même si la pluviométrie redevient normale.

    Et les conséquences ne s’arrêteront pas à ces trois mois ?

    Non. C’est même l’une des grandes inquiétudes pour la suite.

    Une vache qui a atteint un état de très grande maigreur ne retrouve pas immédiatement ses capacités de reproduction dès qu’on recommence à bien la nourrir.

    Son organisme s’est protégé. Il faudra du temps pour qu’elle retrouve un état corporel suffisant, puisse de nouveau entrer normalement en chaleur et être fécondée.

    Une vache est normalement destinée à produire environ un veau par an. Avec ce que certains animaux viennent de subir, l’intervalle entre deux vêlages risque de fortement augmenter.

    Certains animaux pourraient ne pas retrouver un fonctionnement reproductif normal avant un an à un an et demi.

    Cela signifie que cette sécheresse va avoir des conséquences sur la production pendant plusieurs années.

    Nous pouvons déjà considérer que les deux prochaines années sont affectées par ce carême.

    La filière bovine martiniquaise était déjà loin de couvrir la consommation locale…

    Oui.

    La production locale représente environ 600 tonnes de viande bovine par an, dont environ 400 tonnes pour la filière organisée selon nos estimations, alors que la consommation martiniquaise est de plusieurs milliers de tonnes.

    Nous sommes donc très loin de couvrir les besoins du territoire.

    Mais ce n’est pas uniquement une question de nombre d’éleveurs ou de disponibilité de terres.

    Il faut également réussir à produire des animaux suffisamment lourds.

    Un animal qui manque d’alimentation ne développe évidemment pas son potentiel normal. Nous voyons aujourd’hui des animaux arriver à des poids très inférieurs à ce que l’on pourrait normalement attendre.

    La sécheresse affecte donc aussi la production future par la diminution du poids des animaux.

    Vous estimez pourtant qu’il existe des solutions structurelles pour rendre l’élevage moins vulnérable…

    Bien sûr.

    Avec l’appui de l’État, nous avons notamment travaillé pendant environ deux ans sur la création d’une Association foncière pastorale, une AFP.

    L’idée est simple : identifier dans les communes des terrains publics ou privés inutilisés qui pourraient temporairement servir à produire du fourrage.

    Le propriétaire conserve son terrain et peut le récupérer lorsqu’il en a besoin. Mais, en attendant, la parcelle peut participer à la production agricole et fournir de l’alimentation aux animaux.

    Selon le travail que nous avons réalisé, des centaines d’hectares pourraient ainsi être mobilisés.

    Le dispositif a bénéficié de l’accompagnement de l’État, mais nous n’avons pas obtenu, selon moi, la mobilisation des collectivités et des communes qui aurait permis de véritablement le développer.

    Si nous avions constitué davantage de réserves fourragères, nous serions aujourd’hui beaucoup moins vulnérables.

    Vous souhaitez aussi valoriser davantage les sous-produits agricoles martiniquais…

    C’est fondamental.

    Nous disposons de ressources qui sont aujourd’hui insuffisamment utilisées.

    Lorsque les entreprises fabriquent des jus, il reste de la pulpe de fruits. Cette matière pourrait être déshydratée et entrer dans l’alimentation animale.

    Il y a également la bagasse de canne, qui peut être transformée et utilisée comme source de fibres.

    Il y a les écarts de tri de bananes que nous utilisons actuellement, mais également d’autres sous-produits de la banane.

    Avec de la bagasse, des produits issus de la canne, des sous-produits des filières de jus et de la banane, nous avons selon moi les ressources permettant de produire localement une partie importante de l’alimentation destinée aux bovins.

    Cela se pratique déjà dans d’autres pays. Cela fait des années que nous demandons qu’une petite unité de transformation soit mise en place en Martinique. Elle pourrait en plus créer des emplois.

    Cette sécheresse révèle-t-elle finalement une vulnérabilité plus profonde de l’élevage martiniquais face aux épisodes climatiques ? Que faudrait-il mettre en place pour éviter de revivre la même situation ?

    Nous avons une grande partie des moyens nécessaires.

    La première question, c’est water.

    La Martinique possède d’importantes ressources en eaux souterraines. Cela fait très longtemps que nous demandons que l’on étudie et développe davantage les possibilités de forage pour sécuriser l’approvisionnement agricole.

    Cela fait quarante ans, selon moi, que cette question revient, quel que soit l’exécutif en place, sans qu’une véritable politique soit engagée à la hauteur du problème.

    Ensuite, il y a le foncier.

    Nous avons beaucoup de terres agricoles qui ne sont plus exploitées et qui retournent progressivement en friche. Une partie pourrait être remise en production, notamment pour produire de l’herbe et constituer des réserves fourragères.

    Il y a ensuite tous les sous-produits agricoles dont nous venons de parler.

    Si nous menions une vraie politique de production durable, nous pourrions fabriquer localement une partie de l’alimentation nécessaire à plusieurs milliers de bovins.

    Les solutions existent. La vraie question est : quand allons-nous nous mettre au travail ?

    Vous faites le lien directement avec le débat sur l’autonomie alimentaire ?

    Évidemment.

    Quand on regarde ce qui se passe dans le monde actuellement, la Martinique doit se demander combien de temps elle pourrait tenir si les importations étaient fortement perturbées.

    Nous devons donc développer notre production.

    Je considère qu’avec 1 000 hectares supplémentaires réellement organisés et consacrés à la production vivrière et maraîchère, nous pourrions déjà augmenter très fortement l’offre locale pour une population d’environ 350 000 habitants.

    Et ces terres existent.

    Le problème n’est pas seulement de planter davantage. Il faut surtout organiser la production.

    Nous avons déjà vu des situations où des centaines de tonnes d’un même produit ne trouvaient pas suffisamment de débouchés parce que beaucoup d’agriculteurs avaient planté la même chose au même moment.

    Cela n’a pas de sens.

    Si l’on dispose de plusieurs centaines ou milliers d’hectares, il faut pouvoir programmer la production : tant d’hectares de patate douce, tant de légumes, tant de piment végétarien, tant d’autres cultures, en fonction de ce que consomme réellement la Martinique.

    C’est cela, pour moi, une agriculture raisonnée et organisée.

    Nous ne serons évidemment pas autonomes dans tous les domaines, notamment pour la viande. Mais pour une grande partie du vivrier et du maraîchage, je considère que la Martinique pourrait atteindre un niveau d’autonomie beaucoup plus élevé.

    Nous avons les terres, nous avons l’eau, nous avons les agriculteurs et nous avons des sous-produits agricoles utilisables.

    Ce qui manque aujourd’hui, c’est une politique cohérente et une organisation collective capable de transformer ces ressources en production.

    Propos recueillis par Philippe Pied.

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