L’abolition de l’esclavage, proclamée en Martinique le 23 mai 1848, constitue une rupture fondamentale dans l’histoire de l’île. Pour près de 75 000 hommes, femmes et enfants jusque-là réduits à la servitude, elle marque l’accès à la liberté civile et à la citoyenneté. Mais cette liberté nouvellement acquise ne s’accompagne pas d’une redistribution des terres. Les anciens esclaves deviennent libres sans devenir propriétaires.
Une abolition sans réforme agraire
Contrairement à ce qui s’est produit dans certains pays d’Amérique latine ou des Caraïbes, l’abolition française de 1848 ne s’accompagne d’aucune réforme agraire. L’État choisit d’indemniser les propriétaires d’esclaves pour la perte de ce qui était alors considéré comme un capital économique. En revanche, aucune terre n’est attribuée aux nouveaux libres.
Les grandes habitations sucrières demeurent donc intactes. Les anciens maîtres conservent leurs domaines tandis que les anciens esclaves doivent, pour la plupart, continuer à travailler dans les plantations pour assurer leur subsistance. Cette situation nourrit rapidement une aspiration profonde à l’accès à la terre., et source de ressentiment à l’encontre des anciens maîtres.
La terre comme instrument de liberté
Pour les anciens esclaves, posséder une parcelle représente bien davantage qu’un simple moyen de production. La terre offre la possibilité de produire sa propre nourriture, d’échapper partiellement à la dépendance salariale, de construire une maison, de transmettre un héritage et d’affirmer sa dignité. Dans une société qui sort de l’esclavage, la propriété foncière devient l’une des formes les plus concrètes de l’émancipation.
Les premiers pas vers la propriété
À partir de la seconde moitié du XIXᵉ siècle, plusieurs mécanismes permettent progressivement l’émergence d’une petite propriété paysanne. Certaines habitations connaissent des difficultés économiques et vendent des portions de leurs domaines. D’autres procèdent à des morcellements. Des terres moins productives, situées dans les hauteurs ou sur des terrains plus difficiles d’accès, deviennent disponibles à des prix relativement abordables, ou font simplement l’objet d’occupations sans droit, ni titre.
Grâce à l’épargne, à l’entraide familiale ou à des acquisitions collectives, des anciens esclaves et leurs descendants commencent à acheter de petites parcelles. Cette évolution est lente mais continue. Elle contribue progressivement à modifier la structure sociale du monde rural martiniquais.
Le rôle essentiel du jardin créole
Cette conquête foncière s’appuie sur un savoir-faire agricole déjà ancien. Pendant l’esclavage, les esclaves disposaient souvent de jardins où ils cultivaient des vivres destinés à leur alimentation ou à la vente sur les marchés locaux.
Après 1848, cette tradition se développe et devient l’un des fondements de l’économie paysanne martiniquaise. Les petites propriétés accueillent des cultures diversifiées associant manioc, igname, dachine, patate douce, banane, arbres fruitiers et petit élevage. Le jardin créole devient ainsi un modèle agricole original reposant sur la diversité des productions et la recherche de l’autonomie alimentaire. Cette fameuse autonomie tant recherchée de nos jours…
La naissance d’une paysannerie martiniquaise
Au fil des décennies, cette dynamique favorise l’émergence d’une petite paysannerie propriétaire. Dans plusieurs communes du Nord et du Centre, de nombreuses familles parviennent à s’enraciner durablement sur leurs terres.
Cette petite propriété ne remet pas en cause la présence des grandes exploitations sucrières puis bananières, mais elle crée une nouvelle catégorie sociale entre les grands propriétaires et les ouvriers agricoles. Elle contribue également à façonner les paysages ruraux qui caractérisent encore aujourd’hui certaines régions de la Martinique.
Une conquête incomplète
Les meilleures terres agricoles restent, pensent certains largement concentrées entre les mains des grandes exploitations qui, il faut le reconnaître les valorisent. Les petites propriétés sont souvent morcelées, peu mécanisées et économiquement fragiles.
Au fil des générations, les successions successives entraînent une fragmentation croissante des patrimoines familiaux. C’est l’origine d’un phénomène qui marque encore profondément la Martinique contemporaine : l’indivision.
De la propriété familiale à l’indivision
Les parcelles acquises après l’abolition sont transmises aux descendants. Mais lorsque les successions ne sont pas réglées, le nombre d’héritiers augmente progressivement. Une même parcelle peut alors appartenir à plusieurs dizaines de personnes.
Cette situation complique les ventes, les investissements, l’exploitation agricole et l’accès au crédit. Une partie des difficultés foncières actuelles trouve son origine dans cette histoire longue de la transmission familiale de la terre.
Une révolution discrète mais durable
Malgré ses limites, l’accès progressif à la propriété constitue l’une des transformations sociales majeures de la Martinique post-esclavagiste. Des familles ont progressivement construit leur autonomie à travers l’acquisition de petites parcelles. Ce processus est lent et freiné par un désintérêt des nouvelles générations pour les métiers agricoles,
Cette conquête silencieuse a profondément transformé le territoire. Elle explique en partie l’attachement particulier des Martiniquais à la terre, perçue non seulement comme un bien économique, mais aussi comme un héritage, une mémoire familiale et un symbole de liberté.
L’histoire de la Martinique ne se résume donc pas aux grandes habitations et aux plantations. Elle est aussi celle de ces femmes et de ces hommes qui, après 1848, ont patiemment transformé la liberté juridique en liberté foncière, faisant de la parcelle familiale l’un des piliers de la société martiniquaise contemporaine.
Gérard Dorwling-Carter





