Le 17 juin 2026, l’Union africaine et la CARICOM ont opérationnalisé une architecture inédite à trois piliers pour porter la justice réparatrice. Cette étape, préparée avant la conférence d’Accra, change la donne diplomatique. Elle inclut désormais la Martinique, devenue membre associé de la CARICOM.
La diplomatie des réparations vient de franchir un cap institutionnel majeur. La Commission de l’Union africaine, via sa Direction des Citoyens et des Organisations de la Diaspora (CIDO), et le Secrétariat de la CARICOM ont co-convoqué la première réunion conjointe des trois mécanismes pour faire avancer la justice réparatrice.
Ces trois mécanismes sont : le Comité d’experts de l’Union africaine sur les réparations (AUCER), le Groupe de référence d’experts juridiques de l’Union africaine sur les réparations (AULER) et la Commission des réparations de la CARICOM (CRC). Cette rencontre virtuelle s’est tenue le 17 juin 2026.
Une architecture trilatérale pour la justice réparatrice
La réunion intervient à la veille de la Conférence internationale consultative de haut niveau d’Accra. Elle concrétise une décision prise dès 2023 par les chefs d’État africains.
Les participants ont qualifié cette réunion d’étape majeure. Ils y voient la convergence de plus de deux décennies de travail institutionnel. Cet effort a débuté après la Conférence mondiale contre le racisme de Durban en 2001.
Les trois mécanismes ont examiné le plan en dix points de la CARICOM pour la justice réparatrice. Ils ont identifié des axes de collaboration couvrant la recherche, la stratégie juridique, l’engagement diplomatique coordonné, l’éducation, la programmation culturelle et l’inclusion de la société civile.
Surtout, la réunion a abouti à une décision structurelle majeure. Mise en place d’une structure de coordination trilatérale avec des réunions trimestrielles du Bureau conjoint des trois mécanismes. Autrement dit, la bataille mondiale pour les réparations dispose désormais d’une chaîne de commandement permanente.
Le cadre onusien : socle juridique de la justice réparatrice
Ce mécanisme conjoint s’appuie sur un acquis diplomatique récent et majeur. L’Assemblée générale des Nations unies a adopté le 25 mars 2026 la résolution A/RES/80/250. Cette résolution qualifie la traite et l’esclavage des Africains de « crime le plus grave contre l’humanité ».
Portée par le Ghana au nom des États africains, la résolution a obtenu le soutien de 123 pays. Plusieurs États occidentaux se sont opposés ou abstenus.
Cependant, le texte ne s’accompagne d’aucun mécanisme contraignant. C’est précisément ce vide que l’architecture UA-CARICOM cherche à combler par sa nouvelle structure de coordination.
Accra, capitale temporaire de la justice réparatrice
Du 17 au 19 juin 2026, Accra a accueilli une conférence internationale majeure sur la justice réparatrice. Le Ghana s’est placé au centre des efforts mondiaux pour traiter les injustices historiques. Ces injustices incluent l’esclavage transatlantique et l’exploitation coloniale.
Le président ghanéen John Dramani Mahama, designé champion de l’Union africaine pour les réparations, a joué un rôle central. Les travaux ont mobilisé des délégations de plus de 80 pays.
La conférence devait déboucher sur plusieurs résultats majeurs. D’abord, un cadre mondial post-adoption de la résolution onusienne. Ensuite, un rapport destiné au Secrétaire général de l’ONU. Enfin, la mise en place de trois panels globaux : un panel consultatif sur la justice réparatrice, un panel d’experts sur la restitution culturelle et un panel juridique sur les réparations.
À l’issue du sommet, un plan en 19 points baptisé « Accra Next Steps Commitments » a été adopté. Ce plan marque un passage d’un plaidoyer fragmenté à un mouvement mondial unifié. Le texte sera porté devant la prochaine Assemblée générale des Nations unies.
La Martinique : point d’entrée antillais de la justice réparatrice
Dans ce paysage, la Martinique occupe désormais une place singulière et stratégique. L’île avait entamé son processus d’adhésion en 2012. Elle est devenue le septième membre associé de la CARICOM.
Serge Letchimy, président de la Collectivité territoriale de Martinique, y voit « une nouvelle étape » pour dialoguer « d’égal à égal avec les États de la Caraïbe« . Cette adhésion a été validée par l’Assemblée nationale le 16 avril 2026.
Cette reconnaissance donne à la CTM un accès direct aux instances qui pilotent la justice réparatrice dans la Caraïbe. De plus, les ministres Jean-Noël Barrot (Affaires étrangères) et Naïma Moutchou (Outre-mer) ont souligné qu’elle ouvre la voie à l’adhésion des autres collectivités du bassin Antilles-Guyane.
Serge Letchimy demande une loi de réparation en France
Sur le plan national, le président du Conseil exécutif martiniquais a saisi Emmanuel Macron. Dans une lettre ouverte adressée à l’approche du 25e anniversaire de la loi Taubira, il a réclamé « une loi de réparation ».
Cette loi devrait reconnaître les « dommages historiques, culturels et économiques durables » produits en Martinique par ce crime. Cependant, la position française reste un point de friction majeur.
L’élu a dénoncé l' »incohérence » illustrée par l’abstention de la France lors du vote onusien de mars. Ce texte a été adopté à une large majorité malgré l’abstention des pays de l’Union européenne et l’opposition des États-Unis.
Un débat qui dépasse la dimension financière
L’approche défendue par Serge Letchimy s’inspire du plan en dix points pour une justice réparatrice adopté en 2014 par la Communauté caribéenne. Cette organisation est essentiellement composée d’anciennes colonies britanniques.
En revanche, elle se heurte aux limites du droit français, qui ne reconnaît pas la rétroactivité. Malgré ce défi juridique, la dynamique se structure aussi au niveau local.
La Martinique, bien que département français d’outre-mer, a créé son propre Comité national pour les Réparations le 17 novembre 2013. Ce comité travaille en lien direct avec la Commission des réparations de la CARICOM (CRC).
La justice réparatrice redessine les marges de manoeuvre martiniquaises
La création du mécanisme conjoint UA-CARICOM redessine profondément les possibilités d’action. D’un côté, elle offre un cadre régional puissant pour relayer les revendications locales. De l’autre, elle place Paris devant une équation diplomatique inédite.
Les anciennes colonies caribéennes parlent désormais d’une seule voix avec le continent africain. Cette unification crée une pression diplomatique sans précédent sur les anciennes puissances coloniales.
La séquence d’Accra confirme un basculement historique majeur. La question des réparations quitte le terrain de la mémoire pour s’installer durablement sur celui de la diplomatie multilatérale.





