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    Tribunes

    Martinique : ceux qui bâtissent, ceux qui détruisent

    octobre 21, 2026Mise à jouroctobre 21, 2026Aucun commentaire
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    @ Pexels

    Dans cette tribune, Franck A., un lecteur d’Antilla, défend le rôle des entrepreneurs et des salariés dans l’avenir de la Martinique. Il appelle à soutenir ceux qui investissent, produisent et créent des emplois, malgré les difficultés du territoire.

    Franck A.
    Un lecteur d’Antilla.

    Et si nous regardions enfin la Martinique pour ce qu’elle est aussi : une formidable terre d’entrepreneurs ?

    Il est une Martinique dont on ne parle presque jamais. Une Martinique qui se lève tôt, qui prend des risques, qui investit, qui embauche, qui forme, qui produit et qui construit. Une Martinique faite de milliers de femmes et d’hommes qui, malgré les difficultés, continuent obstinément de croire en leur île. Cette Martinique-là ne brûle pas les entreprises. Elle les crée. Elle ne se reste pas dans le confort de dénoncer les problèmes. Elle cherche des solutions.

    Pourtant aujourd’hui, les médias préfèrent montrer que ceux qui lèvent le poing, et pas ceux qui se retroussent les manches. C’est pourtant cette Martinique des entrepreneurs et des salariés qui fait vivre notre territoire. Et il serait temps de leur rendre la place qu’ils méritent.

    Notre débat public est prisonnier d’une seule représentation : celle d’une île en crise permanente. Les médias traditionnels comme les réseaux sociaux parlent quotidiennement de vie chère, de pouvoir d’achat, de chômage, de pauvreté, de vieillissement, de dépopulation. Et ces médias privilégient ceux qui brûlent en hurlant à ceux qui bâtissent en silence.

    À force de regarder les destructions, nous ne voyons plus les bâtisseurs.

    Selon l’INSEE, la Martinique comptait en 2024 près de 48 500 unités légales marchandes et productives non agricoles. Près de 50 000 entreprises : derrière ce chiffre, il y a des femmes et des hommes. L’épicier qui ouvre chaque matin, le boulanger qui travaille avant le lever du soleil, le mécanicien qui a créé son garage, le maçon qui dirige une petite équipe, la coiffeuse qui a ouvert son salon, le restaurateur, le transporteur, le loueur de kayaks, l’organisateur d’excursions, l’artisan qui transforme des produits locaux.

    Il y a aussi nos agriculteurs : 2 660 exploitations agricoles recensées en 2020, des producteurs de bananes et de canne, mais aussi des maraîchers, des éleveurs et des producteurs de fruits. Et il y a les entreprises plus importantes, commerciales, industrielles, agricoles ou de services, souvent familiales, qui investissent, développent des savoir-faire et emploient des salariés.

    Car l’entrepreneuriat n’a pas une seule taille. Il commence parfois avec une personne, une idée et quelques économies. Il peut grandir jusqu’à devenir une PME, une industrie ou un groupe. En Martinique en 2024, plus de 8 établissements sur 10 comptaient moins de dix salariés. La Martinique n’est pas qu’une société de consommateurs, de retraités ou de demandeurs d’emploi. Elle est aussi une société d’entrepreneurs, de salariés. de créateurs, d’artisans, de commerçants, d’agriculteurs, de producteurs et d’indépendants.

    En 2025, 8 104 entreprises ont été créées en Martinique. Malgré les crises qui ont secoué et secouent la Martinique : 22 entreprises créées chaque jour dans une île de moins de 350 000 habitants. Dans une île confrontée au vieillissement, au départ de sa jeunesse, à des blocages réguliers, à la diminution de son marché intérieur et à des difficultés économiques fortes.

    Et ce chiffre intervient après une année 2024 très éprouvante, marquée par les blocages que nous ne connaissons que trop, et les débordements qui ont profondément impacté l’activité économique et cassé la confiance de tous les martiniquais. Ces événements n’étaient pas qu’une contestation des prix. Mais des discours anticapitalistes, anti-France avec des attaques visant des élus mais aussi certaines entreprises ou familles en raison de leur histoire ou de leur identité, et une radicalisation politique. C’est l’instrumentalisation d’une revendication légitime en confrontation avec le monde économique, avec les élus et avec l’Etat.

    Et malgré cela, en 2025, plus de 8 100 entreprises ont été créées. Ce chiffre ne signifie pas que tout va bien. Il ne garantit ni la survie de ces entreprises ni leur rentabilité. Mais il témoigne d’une réalité essentielle et rassurante : Il existe en Martinique une volonté farouche d’entreprendre. Une volonté de créer plutôt que de subir, de construire plutôt que de renoncer.

    Pourquoi investirait-on encore en Martinique ?

    Regardons notre île : un territoire isolé de 1 128 km², éloigné des grands marchés, dont la population diminue et dont le marché intérieur se réduit. Une île vieillissante, où le chômage est très élevé alors même que les entreprises peinent à recruter. Un territoire où les transports collectifs sont insuffisants, où les défaillances des réseaux d’eau perturbent l’activité, où construire, assurer, transporter et stocker coûte cher. Une économie exposée aux risques naturels, qui applique des normes sociales, sanitaires et environnementales françaises et européennes, tout en affrontant la concurrence de destinations caribéennes aux coûts de production souvent bien plus faibles. Et un territoire où les crises sociales, les blocages et les violences peuvent interrompre brutalement l’activité et fragiliser des investissements réalisés sur plusieurs décennies.

    Alors, pourquoi un groupe hôtelier international investirait-il ici plutôt que dans une autre destination caribéenne ? Pourquoi un industriel choisirait-il un marché aussi étroit et aussi coûteux ? La Martinique possède pourtant des atouts considérables : son appartenance à la France et à l’Union européenne, la sécurité juridique, la stabilité monétaire, des infrastructures, une armée et un système de santé structuré. Mais ces avantages ne suffisent pas à compenser les contraintes de notre isolement et de notre taille.

    Nous vivons dans une économie tropicale et caribéenne avec des salaires et des normes d’une économie européenne, sans disposer de la taille du marché européen. Alors les grands investisseurs internationaux ne se précipitent donc pas sur notre île. Dans l’hôtellerie, l’industrie, l’agriculture ou la distribution, l’investissement repose surtout sur des locaux, des entreprises familiales et des entrepreneurs qui ont appris à travailler dans des conditions particulières. Et c’est précisément là que se trouve notre richesse : ceux qui ont vraiment la Martinique dans les tripes.

    Alors, qui continue d’investir, de construire, de recruter et de prendre des risques ? Ceux qui y sont nés, qui y ont grandi, qui y ont été éduqués. Ceux qui connaissent ses mornes et ses ravines, ses quartiers et ses campagnes. Ceux qui y ont leurs familles, leurs souvenirs, leurs racines. Ceux dont les parents et les grands-parents ont travaillé cette terre, créé des commerces, développé des exploitations. Et aussi ceux qui sont venus d’ailleurs, parfois depuis plusieurs générations, et qui ont choisi d’y construire leur vie, d’y élever leurs enfants et d’y engager leur avenir.

    Tous ceux pour qui la Martinique n’est pas simplement un marché, mais un pays auquel ils appartiennent.

    Ils connaissent les difficultés de l’île. Ils les vivent chaque jour. Ils savent combien il est compliqué d’y maintenir une activité. Mais ils continuent. Bien sûr, une entreprise doit gagner de l’argent. Elle doit dégager des marges. La rentabilité n’est pas une faute morale. Le profit n’est pas de la profitation. Le profit c’est la condition de la survie de l’entreprise et de sa capacité à contribuer durablement à la société.

    Mais l’entrepreneur enraciné dans son territoire possède une motivation supplémentaire. Il veut construire quelque chose chez lui. Il veut transmettre. Il veut participer à la vie de son île. Cet attachement peut le conduire à accepter des contraintes et des risques auxquels d’autres renonceraient. Non parce qu’il serait moins rationnel. Mais parce qu’il investit dans son île. Ce sont ces femmes et ces hommes que nous devrions appeler les bâtisseurs de cœur.

    On ne peut pas prétendre défendre la Martinique en détruisant ce qui la fait vivre.

    Les événements de 2024 doivent nous conduire à une véritable prise de conscience. Aucune revendication ne peut justifier l’incendie d’un commerce, le pillage d’un établissement, la menace contre des entrepreneurs et encore moins la désignation d’une personne comme cible en raison de ses origines.

    Ceux qui détruisent font beaucoup de bruit en quelques heures. Ceux qui bâtissent travaillent dans le silence pendant des décennies.

    Et ce sont ces bâtisseurs, avec leurs salariés, qui créent les richesses dont la Martinique a besoin. Cette responsabilité concerne aussi nos élus.

    Les élus doivent choisir : encourager ou décourager

    Le rôle du politique est de protéger les consommateurs, de garantir la concurrence, de combattre les abus et de faire respecter les règles. Mais il est aussi de créer les conditions de l’investissement. On ne développe pas une économie en faisant de ceux qui entreprennent des suspects permanents.

    Trop souvent, notre débat politique est dans cette logique les profits seraient par nature suspects. Cette vision est dangereuse. Elle décourage les vocations, fragilise la confiance. Nos élus devraient plutôt se demander comment faciliter la création et la transmission des entreprises, réduire les délais administratifs et les délais de paiements, améliorer les infrastructures, aider les petites entreprises à grandir, soutenir la production locale et donner aux jeunes l’envie d’entreprendre ici.

    Il ne peut pas y avoir de projet économique et social martiniquais crédible sans les entrepreneurs martiniquais. Il faut regarder la réalité en face.

    Notre avenir ne viendra pas d’un miracle extérieur

    La Martinique ne connaîtra pas une arrivée massive d’investisseurs internationaux. Ses contraintes géographiques, ses coûts logistiques et son déclin démographique ne disparaîtront pas par enchantement. Et les finances publiques locales ou nationales ne créeront pas des activités de production ni les emplois.

    Le rebond économique de la Martinique viendra que de ceux qui entreprennent, investissent, innovent, produisent et travaillent. Il viendra de la petite entreprise qui embauchera son premier salarié, de l’artisan qui formera un apprenti, de l’agriculteur qui développera sa production, du restaurateur qui ouvrira un deuxième établissement, de l’industriel qui modernisera son usine et de la PME qui investira dans une nouvelle activité.

    Il viendra aussi des entreprises plus importantes qui continueront de croire dans ce territoire et d’y engager leurs ressources. Car une économie se redresse par des investissements, des commandes, des recrutements, des formations et des projets qui aboutissent. Elle se redresse lorsque les femmes et les hommes retrouvent confiance dans l’avenir. Et cette confiance ne se décrète pas. Elle se construit.

    Alors il est temps de choisir les bâtisseurs.

    La Martinique traverse une période difficile. Son vieillissement, sa dépopulation, ses fragilités économiques et ses tensions sociales ne doivent être ni minimisés ni dissimulés. Mais nous devons faire attention à ne pas commettre une erreur historique en ne laissant pas les bonnes personnes faire la loi.

    Car il existe une autre Martinique. Celle des milliers d’entrepreneurs qui, chaque matin, ouvrent leurs commerces, leurs ateliers, leurs bureaux, leurs exploitations et leurs entreprises. Celle des salariés qui les accompagnent. Celle des jeunes qui créent leur activité, des familles qui transmettent un savoir-faire, des investisseurs qui continuent d’engager leur argent ici alors qu’ils pourraient parfois l’investir ailleurs.

    Cette Martinique-là ne fait pas toujours la une des journaux. Elle ne domine pas les réseaux sociaux. Elle ne brûle rien. Mais elle construit, chaque jour, une part de notre avenir. En 2025, malgré les crises et les incertitudes, plus de 8 100 entreprises ont été créées. Ce chiffre témoigne d’une Martinique qui refuse de disparaître : la volonté d’entreprendre, de produire, de construire et de croire encore en cette île.

    Soyons prudents car les entrepreneurs ne sont pas condamnés à investir éternellement dans un territoire qui ne leur offrirait plus ni confiance, ni sécurité, ni perspectives. Ils peuvent renoncer. Ils peuvent partir. Ils peuvent investir ailleurs. Et lorsque cette confiance disparaît, il est beaucoup plus difficile de la reconstruire que de la détruire.

    Voilà pourquoi la question n’est pas seulement de savoir qui voudra encore investir en Martinique. La véritable question est de savoir ce que nous capables de faire pour que ceux qui y investissent encore aient envie de continuer.

    La richesse de notre île ne réside pas uniquement dans ses paysages, son patrimoine, sa culture ou son appartenance à la France et à l’Europe. Elle réside aussi dans ces milliers de femmes et d’hommes qui prennent le risque de créer quelque chose ici. Ces entrepreneurs de cœur. Ces bâtisseurs du quotidien. Ceux qui connaissent toutes les difficultés du pays, mais qui continuent malgré tout à croire en lui.

    La Martinique se relèvera en retrouvant le goût de l’effort, de créer, de produire, de travailler, de transmettre Car la Martinique n’est pas seulement une île qui vieillit, qui se dépeuple, qui traverse des crises ou qui est salit par des destructeurs.

    La Martinique est aussi, et surtout, une terre de bâtisseurs. Et entre ceux qui détruisent et ceux qui construisent, il est temps que nous choisissions.

    Franck A.

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